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Baisse du niveau en lecture : "Un illettré est incapable de tirer le sens de ce qu'il a lu"

DÉCRYPTAGE SUD RADIO - C’est un constat qui inquiète enseignants, parents et institutions : une part croissante d’élèves français arrive en classe de sixième sans maîtriser pleinement la lecture. Si ces difficultés ne sont pas nouvelles, leur ampleur et leur persistance interrogent sur l’efficacité du système éducatif et sur les inégalités qui se creusent dès l’école primaire.

Baisse du niveau en lecture : "Un illettré est incapable de tirer le sens de ce qu'il a lu"

Selon les dernières évaluations nationales publiées par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), environ un élève sur cinq présente, à l’entrée au collège, des compétences insuffisantes en lecture. Concrètement, ces élèves peuvent déchiffrer des mots simples mais peinent à comprendre le sens global d’un texte, à identifier des informations implicites ou à faire des liens entre plusieurs phrases. Des compétences pourtant essentielles pour suivre l’ensemble des enseignements au collège.

Une difficulté qui va au-delà du simple déchiffrage

Lire ne se résume pas à reconnaître des mots. Les évaluations montrent que les difficultés concernent de plus en plus la compréhension fine des textes, la richesse du vocabulaire et la capacité à interpréter ce qui est lu. Or, dès la sixième, les élèves sont confrontés à des textes plus longs et plus complexes, aussi bien en français qu’en histoire-géographie ou en sciences.

Comme l'explique au micro de Sud Radio Alain Bentolila, linguiste et auteur de Demain la barbarie ? Parents et instituts, même combat (Éditions Istya & Cie), il faut bien distinguer les analphabètes et les illettrés. "Un analphabète, c'est quelqu'un qui est incapable de déchiffrer un mot relativement simple. Un analphabète est hors l'écrit. Un illettré, c'est quelqu'un qui ne sait pas se servir de la lecture et de l'écriture dans les actes les plus simples et les plus nécessaires de la vie quotidienne. Un illettré, c'est quelqu'un qui, devant un petit texte de quatre cinq lignes, est incapable d'en tirer le sens et d'agir en fonction de ce qu'il a lu. On peut être un lecteur fluide et ne pas comprendre ce qu'on lit. Et c'est là, le grand drame aujourd'hui."

"La vraie question, elle est là : pendant 40 ans, l'école a dit 'il n'y a pas de problème, ce n'est pas la peine d'apprendre à déchiffrer, ils vont comprendre tout de suite'. Les correspondances entre lettres et sons ont été abandonnées. Et le pendule, comme toujours, est passé de l'autre côté. Et là, on ne fait plus que du déchiffrage et de la fluence. Des listes de mots ! Vous déchiffrez, c'est-à-dire que vous vous donnez les bons bruits correspondant aux listes de mots que vous avez. Vous avez 120 mots par minute. Et alors ? Il vaut mieux qu'il ait une lecture rapide. Mais ce n'est pas parce qu'un enfant lit 120 mots à la minute… Si on ne lui a pas appris à comprendre… Comprendre, c'est identifier les mots qui sont dans le texte, bien les mettre ensemble, parce qu'il y a des liens grammaticaux. Et en même temps, apprendre à faire oeuvre d'imagination, c'est-à-dire de se faire des images dans sa tête", poursuit Alain Bentolila à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.

Pour de nombreux professeurs de collège, ces lacunes constituent un frein majeur aux apprentissages. Car quand un élève ne comprend pas une consigne écrite ou un paragraphe de manuel, c’est toute sa scolarité qui se complique. Les conséquences sont visibles : décrochage, perte de confiance, et parfois orientation subie vers des filières moins valorisées.

Des inégalités sociales marquées

Les données de la DEPP soulignent également un facteur déterminant : l’origine sociale. Les enfants issus de milieux défavorisés sont nettement plus nombreux à rencontrer des difficultés sévères de lecture à l’entrée en sixième. L’exposition plus limitée aux livres, un vocabulaire moins riche à la maison ou encore un accompagnement scolaire plus restreint expliquent en partie ces écarts.

Les comparaisons internationales renforcent ce constat. Les enquêtes menées par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), notamment à travers le programme PISA, montrent que la France est l’un des pays où le poids de l’origine sociale sur les performances en lecture est le plus fort. Si le niveau moyen des élèves français se situe dans la moyenne des pays développés, les écarts entre les meilleurs et les plus fragiles se creusent.

Et si, finalement, la nouvelle génération n'avait pas besoin de comprendre l'écrit ? S'ils s'envoyaient des SMS et se mettaient des messages vocaux ? "Dans les SMS, ce n'est pas l'écriture et le manque d'orthographe qui m'ennuie, c'est le fait que ça soit rétréci. C'est du rétréci. On n'a pas plus de 40 à 50 signes, espace compris. Et en 40 ou 50 signes, on ne met pas en ordre une pensée. On ne peut pas imaginer un monde où les gens ne vont pas arriver à argumenter, à raconter. Nous sommes des peuples du récit. Nous avons grandi dans le récit. Et, par conséquent, ce rétrécissement est quelque chose d'absolument terrible. Et jamais ChatGPT ne remplacera cela. Il prétend quoi ? Il prétend écrire pour nous. Des gens disent : 'Quelle chance, c'est formidable ! On va gagner du temps'. Quel temps ? Et pour quoi faire ?", a répondu Alain Bentolila au micro de Sud Radio.

Un impact de la crise sanitaire encore visible

La crise du Covid-19 a également laissé des traces durables. Les périodes de confinement et l’enseignement à distance ont particulièrement pénalisé les élèves les plus fragiles, notamment en début d’apprentissage de la lecture. Plusieurs études montrent que certains élèves entrés à l’école primaire pendant cette période accusent encore un retard, qui se manifeste pleinement à l’arrivée au collège.

Face à cette situation, le ministère de l’Éducation nationale a multiplié les dispositifs ces dernières années : dédoublement de certaines classes en éducation prioritaire, évaluations nationales précoces, stages de réussite ou encore renforcement de l’apprentissage du français à l’école primaire. Mais ces mesures peinent, pour l’instant, à inverser la tendance de fond.

Un enjeu majeur pour le collège

Pour les spécialistes de l’éducation, la maîtrise de la lecture à l’entrée en sixième constitue un enjeu central. Sans cette compétence, l’égalité des chances reste un objectif difficile à atteindre. Plusieurs experts plaident pour un accompagnement renforcé dès les premières années de scolarité, mais aussi pour une meilleure continuité entre l’école primaire et le collège.

Car au-delà des chiffres, c’est la capacité des futurs citoyens à comprendre le monde, à s’informer et à exercer leur esprit critique qui est en jeu. Une difficulté de lecture à 11 ans peut avoir des conséquences durables, bien au-delà des murs de l’école.

Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.

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