Un récent rapport de l’Inserm met en évidence l’ampleur de cette progression, la diversité des consommateurs concernés et les risques sanitaires majeurs associés, tout en interrogeant l’efficacité des dispositifs de prévention existants.
Une diffusion de la cocaïne en forte progression chez les consommateurs
La cocaïne n’est plus une drogue marginale. Au fil des années, sa diffusion s’est accélérée dans la population générale, touchant des consommateurs aux profils de plus en plus variés. Selon cette expertise de l’Inserm, la proportion de personnes ayant expérimenté la cocaïne au moins une fois est passée de 1,8% en 2000 à 9,4% en 2023, ce qui traduit une progression marquée sur deux décennies. Cette augmentation s’inscrit dans un contexte de disponibilité accrue du produit, mais aussi de transformation des représentations sociales associées à cette drogue.
"On constate depuis 5-10 ans une augmentation de la demande de soins dans nos structures d'addictologie. Comment expliquer cela ? Il y a un lien naturel entre l'augmentation de l'offre et l'augmentation de la demande et une adaptation du marché, avec la recherche de sensations propres à l'effet que la cocaïne peut donner, soit dans un cadre festif ou par rapport à la stimulation, de dopage dans le cadre de l'activité professionnelle", commente à l'antenne de Sud Radio Hélène Donnadieu, médecin addictologue, professeur d'addictologie à l'Université de Montpellier, chef du service d'addictologie et co-autrice du rapport de l'Inserm.
Par ailleurs, la dynamique n’est pas homogène selon les classes d’âge. Le rapport nous apprend que parmi les 25-34 ans, 5,4% déclarent une consommation récente de cocaïne, ce qui en fait l’une des tranches d’âge les plus exposées. Toutefois, chez les adolescents de 17 ans, une tendance inverse apparaît. L’expérimentation est passée de 2,8% en 2017 à 1,4% en 2022. Cette baisse relative n’efface pas pour autant les inquiétudes liées à l’accessibilité du produit.
Dans le même temps, la cocaïne s’inscrit de plus en plus dans des pratiques de polyconsommation. Environ 61% des consommateurs associent cette drogue à d’autres substances, notamment l’alcool ou des opioïdes. Cette combinaison accroît significativement les risques sanitaires, tout en compliquant les stratégies de prévention ciblées sur un seul produit.
Cocaïne, drogue stimulante aux effets multiples et aux risques sanitaires élevés
La cocaïne est décrite dans le rapport comme un puissant stimulant du système nerveux central. Elle agit en bloquant la recapture de neurotransmetteurs clés, tels que la dopamine, la sérotonine et la noradrénaline, entraînant des effets de désinhibition, d’euphorie et d’hypervigilance, selon l’Inserm, janvier 2026. Ces effets recherchés expliquent en partie son attractivité auprès de certains consommateurs, notamment dans des contextes festifs ou professionnels.
Cependant, les risques associés à la cocaïne sont nombreux et bien documentés. Le rapport souligne des atteintes cardiovasculaires fréquentes, mais aussi des complications neurologiques, psychiatriques et ORL, particulièrement en cas d’usage répété ou intensif. À ces risques s’ajoutent des dangers infectieux, notamment lorsque la drogue est injectée ou consommée dans des conditions précaires, avec des expositions accrues au VIH ou à l’hépatite C.
La forme de consommation joue également un rôle déterminant. Si la cocaïne est majoritairement consommée sous forme de poudre, sniffée ou injectée, l’usage de cocaïne basée, communément appelée crack, progresse. Dans les centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie, la part de consommateurs de crack est passée de 2,9% en 2015 à 4,9% en 2021, soit une hausse de 70%. Cette évolution pose des défis spécifiques en matière de prise en charge, car les usages sont souvent associés à des situations de grande précarité.
Enfin, le rapport rappelle qu’il n’existe pas à ce jour de traitement pharmacologique spécifiquement autorisé pour la dépendance à la cocaïne. Des pistes thérapeutiques, comme la N-acétyl-cystéine ou le topiramate, sont à l’étude, mais leur efficacité reste en cours d’évaluation, selon l’Inserm, janvier 2026. Cette absence de solution médicamenteuse renforce l’importance des approches psychosociales et de la prévention.
Prévention, prise en charge et enjeux sociaux autour de la cocaïne
Face à la progression de la cocaïne, les dispositifs de prévention et de prise en charge sont soumis à une pression croissante. En 2021, 11% des patients accueillis en CSAPA consommaient de la cocaïne, le plus souvent dans un contexte de polyconsommation. Cette réalité oblige les professionnels à adapter leurs pratiques à des parcours de consommateurs de plus en plus complexes. "La priorité, c'est la pédagogie, qui va passer par la prévention, l'information sur les risques, une information claire et non fantasmée de ce qui se passe réellement. Et puis l'accès aux soins de suite", explique Hélène Donnadieu à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
Le rapport met également en évidence les transformations des marchés et des modes de distribution. La baisse relative des prix, la vente fractionnée et l’essor de nouvelles formes de livraison contribuent à rendre la cocaïne plus accessible. Cette évolution favorise l’élargissement du public des consommateurs, bien au-delà des cercles historiquement associés à cette drogue.
Sur le plan social, certaines scènes de consommation ouvertes, notamment en Île-de-France, illustrent les tensions entre enjeux sanitaires, réponses policières et accompagnement social. Le rapport décrit des dynamiques mêlant entraide entre usagers, dispositifs de réduction des risques et interventions répressives. Ces situations soulignent la nécessité d’une approche globale, articulant prévention, soin et politiques publiques cohérentes. "Tout ce qui va être basé exclusivement sur les utilisateurs, la discrimination et la répression, ne fonctionne pas, on l'a bien vu. On va criminaliser, mettre dans la posture de délinquant les personnes qui consomment, et ça ne fonctionne pas dans la prévention, parce que cela limite l'accès aux soins et la capacité de la personne à en discuter", explique Hélène Donnadieu.
"L'addiction est une maladie du cerveau, c'est une maladie chronique. On va accompagner la personne par rapport à la place que prend cette substance dans sa vie et ce que va chercher dans l'utilisation de la substance la personne. On va travailler avec elle sur d'autres stratégies que la substance qu'elle utilise, si elle le souhaite", poursuit Hélène Donnadieu au micro de Sud Radio.
Enfin, l’expertise insiste sur l’importance de renforcer la prévention, en tenant compte de la banalisation croissante de la cocaïne. Informer sur les risques réels, déconstruire certaines représentations positives et adapter les messages aux différents profils de consommateurs apparaissent comme des leviers essentiels. Dans un contexte où la cocaïne s’impose comme une drogue de plus en plus présente, le rapport appelle à une mobilisation renforcée des acteurs de santé publique.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.