Un phénomène longtemps jugé improbable s’est imposé dans le pays de la gastronomie : la domination du fast‑food. Ce qui n’était autrefois qu’une curiosité importée des États‑Unis est devenu un pilier du paysage alimentaire français. Aujourd’hui, les chiffres parlent d’eux‑mêmes : le nombre de points de restauration rapide dépasse désormais celui des restaurants traditionnels, un basculement symbolique qui illustre une transformation profonde des habitudes de consommation.
Parmi les acteurs majeurs, McDonald’s s’impose comme véritable "roi" du secteur, avec plus de 1.500 restaurants et un chiffre d’affaires qui le place loin devant ses concurrents. Dans le même temps, l’essor des services de livraison à domicile et via applications mobiles redessine la manière de consommer, rapprochant encore davantage fast-foods et vie quotidienne.
Une histoire vieille de cinquante-cinq ans
L’histoire des fast-foods en France commence réellement dans les années 1970, avec l’apparition de la première franchise américaine. Mais ce n’est que progressivement que ces restaurants ont cessé d’être des curiosités pour devenir une partie intégrante de l’offre alimentaire du pays. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : aujourd’hui, la restauration rapide représente une part énorme du marché de la restauration commerciale, avec des dépenses annuelles qui ont dépassé les 18,6 millions d’euros en 2023. Dans plusieurs grandes villes françaises, près d’1 restaurant sur 5 est désormais un établissement de restauration rapide, et 1 sur 9 l'est en moyenne nationale.
"Cette vague de fast-food enfle d'année en année"
"Il y a en France 220.000 restaurants avec service à table traditionnel. Il y a 24.000 fast-foods. Et dans "fast-foods", qui je mets ? Je mets évidemment les fast-foods burgers des grandes chaînes majors, mais également les kebabs, les tacos, les poulets et, plus récemment, les croustilles. Et il y a 78.000 établissements qui nous nourrissent, qui ne sont pas des restaurateurs. Je pense à qui ? À la boulangerie du coin, qui est devenue le leader du déjeuner des actifs, à la grande et moyenne surface (GMS), au commerce de proximité, aux stations-service, et j'en passe", explique au micro de Sud Radio Bernard Boutboul, président de Gira Conseil, cabinet de conseil spécialisé en hôtellerie-restauration.
"La restauration rapide est montée en gamme"
Cette transformation ne reflète pas seulement l’ouverture de nouveaux points de vente : elle illustre aussi un changement des comportements alimentaires. Les Français — jeunes et moins jeunes — recherchent davantage de rapidité et surtout de prix abordables. "Aujourd'hui, il est possible très facilement dans les grandes villes françaises d'avoir un plat du jour en restauration avec service à table à 17 euros, à 18 euros, si ce n'est pas 20 euros. Alors que la restauration rapide est montée en gamme. […] Quand vous avez une dépense moyenne chez McDonald's à 11-12 euros avec un repas 'complet' comparé à un plat du jour à 17 euros, qui peut être médiocre… et bien, les consommateurs choisissent, c'est sûr !", commente Bernard Boutboul.
Et puis, la restauration rapide, c'est surtout générationnel. "Il faut savoir que la Gen Z est très adepte de ce type de restauration, contrairement à leurs parents, et je ne parle même pas de leurs grands-parents. Ils sont avec leur ordinateur, ou ils veulent papoter, et c'est des lieux de rencontre. Donc, il ne faut pas s'étonner que cette vague de fast-food enfle d'année en année, parce qu'ils répondent à leurs attentes en termes de produits d'abord. Et en termes de prix. Et puis, il y a aussi de la restauration rapide parallèle qui est en train d'arriver depuis quelques années. C'est la street food particulièrement asiatique, avec la cuisine coréenne, thaï et vietnamienne, que la Gen Z apprécie beaucoup. La seule différence avec le fast-food, c'est qu'elle est beaucoup plus chère", poursuit Bernard Boutboul au micro de Sud Radio.
McDonald’s, roi incontesté du fast-food français
Parmi les différentes chaînes de restauration rapide présentes en France, McDonald’s s’est imposé comme le leader incontesté. Avec environ 1.560 restaurants sur le territoire, l’enseigne américaine domine nettement le secteur, très loin devant Burger King ou KFC. Ce succès ne s’est pas fait par hasard. McDonald’s mène une stratégie d’expansion territoriale intense, avec l’objectif affiché de permettre à tous les Français d’être à moins de 20 minutes d’un de ses établissements. Son maillage va désormais bien au-delà des grandes métropoles : même de petites villes et villages voient l’arrivée de franchisés.
"Le McDo remplace le café du commerce"
"Bien sûr, il a attaqué en 1979, donc c'est pas hier. X années plus tard, il a aujourd'hui 1.580 points de vente. Sachant que le territoire est maillé et que c'est fini, il ne peut pas non plus aller beaucoup plus loin dans les grandes et moyennes agglomérations, il a décidé d'attaquer le milieu rural. Je l'ai vu se poser - je n'exagère pas - dans les champs où, à 360 degrés, vous avez un village à droite à 8 km et l'autre village, il est à 4 km. Et on s'aperçoit qu'il remplace le café du commerce, le café-épicerie du village, qui a disparu. Et dans ces McDo en milieu rural, on s'aperçoit que les gens s'y retrouvent : ils se donnent des rendez-vous, ils vont boire des coups, ils l'utilisent même comme salons de thé - ils vont déjeuner, ils vont dîner. Et les gens du milieu rural découvrent une enseigne dont ils entendent parler depuis des années, qu'ils ne connaissaient pas, qu'ils n'avaient pas vue. Et en plus, on peut se faire livrer. Et puis, je ne parle pas du drive, que le milieu rural adore", a raconte Bernard Boutboul à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
"Le fast-food répond à notre problème de pouvoir d'achat"
Cette présence massive a provoqué des débats. Certains y voient une banalisation de la culture alimentaire et une menace pour la restauration traditionnelle, tandis que d’autres rappellent l’accessibilité des repas proposés, notamment en période d’inflation. "L'accélération s'est faite au moment où nous avons commencé à avoir un problème de pouvoir d'achat. Et le fast-food répond à notre problème de pouvoir d'achat, puisqu'il est naturellement moins cher que la restauration traditionnelle. Mais il y a aussi autre chose qui a fait accélérer les choses - c'est que vous avez dû voir les promos très agressifs des majors de la restauration rapide à base de burgers, avec ces fameux menus à 5 euros où ils vous donnent 4 items. Donc, vous pensez bien que dans une période où on a tous, qu'on soit d'ailleurs CSP+ ou CSP-, un problème de pouvoir d'achat, on se réfugie de plus en plus vers ce type d'offre", commente Bernard Boutboul au micro de Sud Radio.
Le rôle croissant de la livraison dans la restauration rapide
Parallèlement à l’essor des fast-foods physiques, la livraison à domicile s’est imposée comme un pilier de la restauration moderne. Bien que ce mode de consommation ait été catalysé par les confinements liés à la pandémie de Covid-19, il continue de se développer et de s’inscrire durablement dans les habitudes des Français.
En 2025, le marché de la livraison de repas en France pèse plusieurs milliards d’euros, porté par l’usage des applications mobiles comme Uber Eats, Deliveroo ou Just Eat. Ces plateformes sont devenues des intermédiaires essentiels pour les consommateurs qui veulent recevoir leurs repas rapidement chez eux ou au travail, dans un contexte où le temps disponible pour cuisiner diminue.
"En France, on préfère cent fois la vente à emporter que la livraison"
"La pizza est le premier produit livré. Tout de suite derrière il y a le sushi. Et tout de suite derrière, il y a le burger. Voilà le trio, le podium des produits livrés. Mais attention, la France a une particularité par rapport aux pays anglo-saxons : à Londres, le marché de la livraison pèse 20-25% de la restauration. Aux États-Unis, c'est 35-40 % de la restauration. En France, c'est 8% du marché de la restauration. Et c'est culturel. En France, on préfère cent fois la vente à emporter que la livraison", raconte Bernard Boutboul.
Même si certaines données indiquent une stabilisation ou une légère maturité du marché de la livraison, l’usage de ces services reste largement répandu et structurant, notamment pour la restauration rapide.
Une transformation sociétale profonde
La progression des fast-foods et de la livraison ne se limite pas à une simple évolution gastronomique : elle reflète une transformation plus large des modes de vie français. Le rythme de vie moderne, les contraintes de temps, les attentes de commodité et même les pressions économiques contribuent à renouveler la manière dont les Français se nourrissent chaque jour.
Cette évolution a ses défenseurs comme ses détracteurs. Si certains y voient une réponse aux modes de vie contemporains, d’autres s’inquiètent du déclin des repas traditionnels et des conséquences pour la santé publique ou l’identité culinaire.
Alors, la restauration traditionnelle a-t-elle des chances de survivre ? "On s'oriente vers un secteur totalement dichotomique. D'un côté, on va avoir un retour aux valeurs, un retour aux traditions, mais un prix plus que raisonnable. Les bouillons, entre autres, les bistrots etc. Et puis, de l'autre côté, on va avoir ce fast-food extrêmement bas en prix, que les nouvelles générations adorent en termes de produits. Mais, malheureusement, si vous êtes ni l'un ni l'autre, ça va être très compliqué", estime Bernard Boutboul au micro de Sud Radio.
Quoi qu’il en soit, la restauration rapide — incarnée par McDonald’s et amplifiée par la livraison — est désormais un élément central du paysage alimentaire français, façonnant autant les villes que les habitudes.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.