Près d’un mois après l'arrivée massive de plus de 70.000 personnes ayant franchi la frontière entre le Maroc et Ceuta les 30 et 31 juillet, la petite enclave espagnole ne retrouve toujours pas son calme. Des migrants campent toujours près de leurs tentes sur la plage d'El Trampolín alors que plusieurs milliers d'entre eux restent bloqués sur le territoire, faute de solution de retour ou d'accueil. Une situation qu’avait prédit le président de Ceuta, Juan Vivas, dès les premiers jours : l'arrivée équivalait à 70 % de la population de la ville, un afflux impossible à absorber.
Sur place, c’est l'exaspération qui domine chez les habitants. « On est arrivé à un moment où ils me dégoûtent. On n'en supportera pas un de plus », confie Ami sur France 2, qui avait pourtant distribué vêtements et nourriture les premiers jours. Une autre voisine témoigne : « On ne peut plus sortir de la maison, on ne peut plus aller au travail ». D'autres réclament une réponse plus dure de l'État : « Il faudrait que le gouvernement fasse un décret-loi pour expulser directement tous ces migrants ».
23 plaintes pour agression sexuelle signalées
Sur les quelque 70.000 personnes ayant franchi la frontière les 30 et 31 juillet, plus de la moitié étaient reparties volontairement vers le Maroc dès le lendemain. Aujourd'hui, les estimations divergent selon les sources : le gouvernement espagnol évoque environ 5 000 personnes encore présentes dans l'enclave, tandis que les autorités locales de Ceuta avancent un chiffre plus élevé, jusqu'à 10 000. Parmi elles, 1 898 mineurs ont été formellement identifiés, dont 862 mineurs non accompagnés recensés début août, pour lesquels seules 29 places d'hébergement spécifique existaient localement, obligeant l'État à en transférer une partie vers la péninsule.
Côté bilan humain, l'écart est net entre les deux rives : Madrid recense 72 morts parmi les personnes ayant tenté la traversée, contre 11 selon le premier bilan officiel communiqué par le Maroc. Sur le plan de la sécurité, la procureure de Ceuta a fait état, un mois après les faits, de 23 plaintes pour agression sexuelle déposées depuis fin juillet, soit près d'un cas par jour, dont 9 concernant des mineures de 14 à 17 ans. À noter que la grande majorité des victimes sont elles-mêmes des migrantes.
🇪🇺 Crise de Ceuta : l’Europe a-t-elle encore des frontières ?
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Un rapport de police qui embarrasse le gouvernement
Le doute sur le rôle du Maroc dans le déclenchement de la crise s’est par ailleurs renforcé cette semaine. Selon un rapport de 55 pages du Centre national de l'immigration et des frontières, la réponse des forces marocaines les 30 et 31 juillet a été, « au minimum, d'une totale permissivité », sans tentative sérieuse de disperser la foule masse à la frontière. Plus troublant, des migrants interrogés racontent de façon quasi unanime que des policiers marocains leur auraient indiqué la direction à suivre pour rejoindre Ceuta par la mer.
Le ministère espagnol de l'Intérieur a néanmoins tenu à nuancer ces conclusions, rappelant qu'aucun document n'impute la responsabilité de l'afflux à un gouvernement ou un service précis.
Sánchez défend encore le Maroc
Hier, devant les députés, Pedro Sánchez a maintenu sa ligne de conduite. Il a assuré qu'aucune institution gouvernementale, service diplomatique ou organisation internationale n'avait fourni de preuve solide que le Maroc avait planifié ou orchestré l'incident. Il a par ailleurs réaffirmé la souveraineté espagnole sur l'enclave, jugeant que Ceuta et Melilla resteront espagnoles « jusqu'à la fin des temps ». Le chef du gouvernement avait déjà défendu son bilan la semaine passée, affirmant que plus de 90 % des arrivants avaient été renvoyés en moins de 72 heures.
Fin août, sur les ondes de Cadena SER, il était même allé plus loin en évoquant l'implication possible de la Russie, d'Israël et d'une « internationale d'ultradroite » dans une campagne de désinformation autour d'un arrêt de la Cour suprême du 8 juillet, qui interdit désormais les reconduites sommaires des migrants arrivés par mer.
🇪🇸 Les manifestations se multiplient à #Ceuta
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Un « acte de guerre hybride » du Maroc
Les critiques ne se limitent plus à l'opposition traditionnelle. Le leader du Parti populaire, de droite, Alberto Núñez Feijóo, a interpellé frontalement le Premier ministre au Congrès : « Si c'est la vérité, démissionnez pour incompétence, et si c'est faux, démissionnez pour complicité », évoquant un possible « acte de guerre hybride » du Maroc.
Mercredi, jour de la fête de Ceuta, la droite et l'extrême droite ont réuni des dizaines de milliers de personnes dans plusieurs villes, dont environ 20 000 manifestants seulement à Ceuta, pendant que le mouvement « Por Ceuta » organisait en parallèle des rassemblements pacifiques et de solidarité dans une trentaine de villes espagnoles afin de revendiquer davantage de moyens pour la ville. Au total, plus de 260 municipalités ont pris part à ces mobilisations.
Plusieurs contentieux diplomatiques
La pression vient aussi de Bruxelles : début août, 22 dirigeants européens, dont la présidente du Conseil italien et le chancelier allemand, avaient réclamé une réunion d'urgence des ministres de l'Intérieur face à une crise qui a fait, selon Madrid, au moins 72 morts parmi les personnes ayant tenté la traversée.
Derrière la polémique intérieure, c'est aussi la relation avec Rabat qui est scrutée. La tension était montée après que Madrid a discrètement accueilli pour raisons médicales le chef du Front Polisario, un mouvement politique et armé indépendantiste du Sahara occidental, provoquant la colère du Maroc.