Immigration à Ceuta : "Cela me paraît totalement organisé, massif, préparé. Je ne vois rien de spontané là-dedans." Au micro de Sud Radio, Fernand Gontier a répondu aux questions de Jacques Cardoze.
"La lutte contre l’immigration irrégulière repose sur trois piliers"
Jacques Cardoze : Fernand Gontier, ancien directeur de la Police aux frontières, auteur de La Face cachée de l’immigration, bonjour. On parle évidemment de la crise de Ceuta, qui fait réagir partout en Europe.
J’ai envie de vous poser tout simplement la question de votre réaction à la réunion des vingt-sept ministres de l’Intérieur, hier. C’était assez étonnant parce qu’à la suite de la crise de Ceuta, ils se sont déchirés. On a eu le sentiment qu’ils étaient tous d’accord pour ne pas être d’accord, en fait, parce qu’ils veulent plus de sévérité. Et puis, on a eu une journée très politique où ils étaient tous là : « On fait l’unité, on est derrière l’Espagne. » On a un peu le sentiment d’un double jeu, non ?
Fernand Gontier : "En tout cas, il ne fallait pas attendre grand-chose de cette réunion, si ce n’est un discours d’unité, de rassemblement, pour masquer les divisions que nous avons vues tout de suite après l’assaut de Ceuta. Effectivement, je pense que la mauvaise image de marque qui a été donnée dans un premier temps semble avoir été corrigée, en tout cas de façon cosmétique, par les vingt-sept pays européens."
Jacques Cardoze : On est d’accord que les dissensions demeurent. Il y a aujourd’hui une vingtaine de pays qui sont favorables à la ligne Meloni.
Fernand Gontier : "Oui. On a vu, d’ailleurs, que cette réunion a été sollicitée par les pays membres et non pas par la Commission européenne, qui aurait dû s’emparer de ce sujet. Ce sont vingt-deux États sur vingt-sept qui ont saisi la Commission européenne et les autres États parce qu’effectivement, il y a des dissensions. Il ne faut pas les masquer, il faut les gérer, il faut les surmonter."
Jacques Cardoze : C’est l’un des axes de votre politique, en tous les cas de votre vision de la crise migratoire : c’est le principe de l’externalisation. On parle beaucoup, notamment, des hubs de retour. Sur ce point-là, très clairement, la France y est opposée. Est-ce qu’aujourd’hui, il y a un certain nombre de pays européens qui ont envie de passer à l’acte ?
Fernand Gontier : "Oui. Alors, juste un mot sur l’externalisation. Cela peut paraître être un gros mot ou correspondre à une forme de report de charge sur les pays tiers et les pays d’origine. Ce n’est pas le cas. C’est simplement de la coproduction. C’est un travail en réseau avec les pays sources, comme on les appelle. Aujourd’hui, la lutte contre l’immigration irrégulière repose sur trois piliers : la prévention, d’une part, le contrôle aux frontières, d’autre part, et la maîtrise de notre territoire, enfin. Donc, il y a trois sujets."
"Il s’agit de prévenir les départs dans les pays d’origine et les pays de transit. Si je prends un exemple de la route atlantique vers les Canaries, vous savez que c’est une route migratoire qui a explosé. Il y a eu de nombreux naufrages, avec des noyades. C’est une route qui est en chute libre en termes d’interpellations et d’entrées irrégulières aux Canaries. Et là, pour le coup, c’est encore l’Espagne. C’est une chute de 71 % sur l’année 2026."
"Donc, on sait que prévenir les départs depuis le Sénégal, depuis la Mauritanie, voire depuis le Maroc, c’est quand même la meilleure manière, d’abord, de sauver des gens, de lutter contre les filières irrégulières et de lutter aussi contre ces entrées qui se font de manière un peu imposée."
Hubs retour : "Essayer de traiter le sujet le plus en amont possible"
Jacques Cardoze : Alors, pourquoi y a-t-il eu cette baisse ? Parce qu’on a mis en place une politique particulière ?
Fernand Gontier : "Oui. Des accords ont été conclus avec ces trois pays pour prévenir les départs, organiser des contrôles sur les rivages et, en amont, lutter contre les filières d’approvisionnement en moyens nautiques, mais aussi contre les réseaux de passeurs. Donc, en fait, c’est à la source qu’il faut traiter le sujet, parce que la frontière, c’est presque trop tard. Quand les gens viennent se cogner, on va dire, à Ceuta, à Lampedusa ou ailleurs, c’est trop tard."
Jacques Cardoze : Et puis, surtout, après, c’est un drame. Ce sont des drames humains, il ne faut quand même jamais l’oublier. L’histoire des hubs de retour, expliquez-nous un petit peu. Vous êtes partisan d’une forme d’externalisation. Cela veut dire quoi ? L’externalisation, c’est une délégation. On donne un pouvoir à quelqu’un, mais on continue de contrôler, évidemment, sa politique. C’est l’idée que l’on puisse renvoyer chez eux des migrants qui seraient gérés, mais pas forcément dans leur pays d’origine. C’est bien cela dont il s’agit ?
Fernand Gontier : "Oui, tout à fait. C’est vrai que les hubs de retour, c’est un peu le chiffon rouge de l’externalisation. Aujourd’hui, l’Europe permet d’organiser des hubs de retour dans des pays que l’on appelle sûrs, c’est-à-dire où les étrangers ne risquent rien pour leur intégrité physique, pour leur vie, tout simplement."
"À partir de ces hubs de retour, on organise leur identification et leur retour dans leur pays d’origine. Voilà, c’est simplement essayer de traiter le sujet le plus en amont possible, de ne pas les laisser accéder au territoire. Une fois qu’on est sur le territoire, il y a des moyens très, très importants, des procédures très lourdes, très longues, d’ailleurs, qui font que les étrangers vont pouvoir se maintenir. On connaît le faible taux de retour qui est enregistré au niveau européen, avec autour de 20 %, et au niveau français, autour de 10 %. Quand on est sur le territoire, il y a plus de chances d’y rester que de repartir."
Ceuta : "C’est un afflux qui est historique, inédit"
Jacques Cardoze : C’est extrêmement intéressant de vous entendre dans le cadre de la crise de Ceuta. D’une façon générale, est-ce que vous avez été étonné de cette crise et de cet afflux massif ? En plus, les chiffres ont été revus à la hausse hier par les autorités espagnoles. Désormais, on peut dire qu’il y a 70 000 migrants qui ont tenté leur chance et qu’il y en a 2 000 — entre 2 000 et 5 000 selon les sources — qui restent en Espagne. Il y a également les mineurs non accompagnés qui, eux, de fait, vont rester parce qu’ils ne pourront pas être renvoyés. C’est la loi qui le dit. Est-ce que vous avez été étonné par cet afflux ?
Fernand Gontier : "Oui, c’est un afflux qui est historique, inédit. Moi, je n’ai jamais vu cela, de mémoire de policier aux frontières, puisque j’ai passé plus de trente-sept années dans cette direction. Je n’ai jamais vu un tel assaut. C’est difficile de parler d’entrée et de contrôle aux frontières dans ces cas-là. C’est un assaut. C’est un trouble à l’ordre public. Cela me paraît totalement organisé, massif, préparé. Je ne vois rien de spontané là-dedans."
"Et c’est vrai que, vous l’avez dit vous-même, on manque encore de beaucoup d’informations du côté marocain et du côté espagnol, à la fois sur les chiffres, sur les modes opératoires et sur les causes exactes. On ne peut pas réunir 60 000 à 70 000 personnes de façon spontanée en quelques heures. Cela paraît tout à fait improbable, surtout quand on connaît la compétence, l’expérience et la puissance des services de renseignement marocains."
Jacques Cardoze : On est bien d’accord, Fernand Gontier, qu’on est quand même très étonnés de l’attitude du Maroc. Sans vouloir accuser trop facilement, on se dit quand même qu’un pays comme le Maroc, souverain, particulièrement fort en matière de renseignement et de sécurité, ne peut pas laisser passer 70 000 personnes sans laisser faire. Cela paraît à peu près évident.
Fernand Gontier : "Disons que l’on a affaire à une forme de défaillance, de relâchement des services marocains. C’est vrai qu’ils ont très peu communiqué à cette occasion et c’est presque un aveu quelque part. Mais le Maroc est un grand pays avec lequel la coopération est bonne. On est donc doublement surpris, à la fois par l’assaut et par la réaction des autorités marocaines."
"Je pense que la coopération va se développer, va reprendre. D’ailleurs, ils ont repris la plus grande quantité de ces migrants qui ont réussi à rentrer dans l’enclave."
"Cela veut dire qu’il y a une coopération qui fonctionne. Mais là, pour le coup, on n’a pas du tout joué le jeu de la prévention et de l’échange de renseignements. Effectivement, tout le monde a été surpris. Peut-être moins les Marocains que les Espagnols."
"L’Europe est en train de prendre un nouveau virage"
Jacques Cardoze : Alors, Fernand Gontier, ancien directeur de la Police aux frontières, vous avez entendu notre auditeur tout à l’heure. Il dit : « Il n’y a pas de contrôle, cela ne marche pas, en fait. » Qu’est-ce que vous pouvez répondre à cela ?
Fernand Gontier : "Je crois qu’aujourd’hui, l’Europe est en train de prendre un nouveau virage, tant avec le pacte migratoire européen qu’avec le futur règlement sur les retours, qui sera mis en œuvre en 2027. C’est vrai que l’Europe avance à pas très lents, très décalés par rapport aux réalités, ce que l’on a pu déplorer par le passé. C’est-à-dire que l’Europe est aussi en ordre dispersé. Elle traite les sujets les uns après les autres, mais pas de manière globale : de manière fragmentée."
Jacques Cardoze : Vous avez le sentiment qu’on va passer un cap, là, Fernand Gontier ? On va changer d’échelle ? Il y a une prise de conscience au sein de l’Union européenne sur ce sujet ?
Fernand Gontier : "Oui. Absolument. Aujourd’hui, il y a une grande majorité. Regardez les vingt-deux États qui ont écrit ce courrier : ils démontrent une volonté de changer. D’ailleurs, quelle que soit la couleur politique de ces pays, il y a aujourd’hui une vraie réalité migratoire qu’il faut affronter et, surtout, il faut préparer l’avenir, parce que le pire est à venir."
"Quand on regarde la démographie de l’Afrique, qui va passer à quatre milliards à la fin de ce siècle, quand on sait que les États africains ne sont pas en capacité de fournir des moyens d’existence, des moyens économiques et des emplois à l’ensemble de ces générations à venir, on peut redouter le pire. L’idée, c’est vraiment d’aider ces pays. Il ne faut pas les affronter. Il faut les aider, il faut coopérer avec eux."
"Il y a une forme de climat favorable à l’immigration en Espagne"
Jacques Cardoze : Est-ce qu’il y a une forme de responsabilité de la part de l’Espagne qui, on le sait, a régularisé au mois de mars, au printemps dernier ? Il y a eu également cette décision de la Cour de justice qui est quand même un peu étrange. Je ne comprends pas que l’on puisse motiver une telle décision et considérer que faire un parcours par voie maritime donnerait plus de droits que par voie non maritime.
Je m’adresse à vous en tant qu’expert parce que j’aimerais bien comprendre : est-ce qu’il n’y a pas quand même une part d’idéologie et de responsabilité du pays espagnol, qui joue d’une certaine façon avec la vie des migrants ?
Fernand Gontier : "Oui, il y a une forme de climat favorable à l’immigration en Espagne. En dehors de la régularisation, qui concerne aujourd’hui plus d’un million de demandes, l’Espagne a fait état de demandes de main-d’œuvre étrangère, alors qu’on sait très bien que le taux de chômage en Espagne est très important. Il est de l’ordre de 10 %, avec deux millions de chômeurs."
"En fait, l’Espagne a besoin aussi de relancer sa démographie. C’est vrai qu’il y a une forme de climat, d’ambiance favorable aux entrées, qu’elles soient régulières ou irrégulières, sur le territoire espagnol. Cela ne peut que donner de mauvais signaux à tous les candidats au départ."
Jacques Cardoze : Surtout lorsque cela n’est pas organisé, parce que c’est de cela dont il s’agit. Si un pays décide d’une immigration, il en a tout à fait le droit. Mais encore faut-il que ce soit organisé. C’est quand même cela, le principe, et on a le sentiment que tout cela part en ordre dispersé.
Fernand Gontier : "Tout à fait. C’est ce que je vous disais à l’instant. En matière de régularisation, il est tout à fait anormal qu’un pays régularise 500 000 ou un million de personnes sans l’accord des autres pays européens. Je veux dire qu’aujourd’hui, le séjour doit devenir, comme l’asile d’ailleurs, un sujet communautaire. On ne peut pas engager les autres pays partenaires et les mettre devant le fait accompli."
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