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Clément Beaune : « Il ne faut pas rêver qu’on aura la clim pour tout le monde »

INTERVIEW SUD RADIO - Clément Beaune, haut-commissaire à la Stratégie et au Plan, détaille les travaux de l’institution sur l’adaptation de la France au changement climatique, l’école et la réindustrialisation, tout en défendant une politique d’investissement stable et pensée sur le long terme.

Clément Beaune

Clément Beaune, haut-commissaire à la Stratégie et au Plan. Alors, votre rôle est de définir les grands enjeux de demain. Est-ce qu'on peut faire une minute de pédagogie pour expliquer exactement quel est votre rôle ?

Clément Beaune : Oui. C'est une institution, le Plan, comme on l'appelle souvent, qui est ancienne, qui a 80 ans, qui a été voulue, créée par le général de Gaulle, et qui est assez originale pour dire, à l'époque, au moment de la reconstruction, on a aussi besoin d'idées nouvelles C'est comme ça qu'on a créé l'idée des grandes métropoles d'équilibre, qui ont aménagé notre territoire.

C'est là qu'on a créé ce qu'on a appelé la DATAR, qui faisait aussi de l'aménagement du territoire. Les grands plans pour produire plus dans nos grands secteurs industriels Aujourd'hui, c'est évidemment différent, mais notre idée, je reprends une formule qui était celle de Jacques Delors, c'est d'être « la boîte nationale à idées » Par exemple, sur le Grand Paris, dire qu'il faut réformer pour avoir moins de couches administratives, que sur l'adaptation au changement climatique, il faut essayer de développer des refuges climatiques, d'adapter les horaires de nos services publics.

D'être concret, j'insiste beaucoup là-dessus, d'être dans l'actualité immédiate parfois. Aussi d'assumer qu'il y a des sujets de temps long. On a fait un grand travail sur la démographie et la natalité, pour montrer ce qui marchait en Europe ou ce qui marchait moins bien, pour encourager la natalité.

Adapter les horaires au dérèglement climatique : "Ça se négocie branche par branche"

Le 16 juillet dernier, vous avez évoqué l'idée de lancer dès l'automne une adaptation du monde du travail à ces vagues de chaleur, pour une France du frais avec l'adaptation des horaires de travail, par exemple ?

Oui, exactement. Ce qu'on a dit, c'est l'adaptation. C'est très important, ça n'empêche pas évidemment de continuer à lutter contre le changement climatique, ça reste la priorité. Et puis que le soufflé ne retombe pas. Qu'on ne se dise pas qu'il fera un peu moins chaud, même s'il y a encore des vagues de canicule qui arrivent. Il faut qu'on se saisisse les prochaines semaines, les prochains mois, pour faire mieux dans certains domaines.

L'adaptation des horaires de services publics, par exemple. Ce que font les Espagnols, c'est-à-dire que quand vous avez une vigilance orange-rouge dans notre système, c'est-à-dire une forte canicule, c'est, je pense, totalement irresponsable que la personne âgée qui va chercher un peu d'argent à la banque ou à la poste le fasse à 15 heures Donc il faut qu'on ait des horaires sur le plus tôt. Ça peut être 7 heures-12 heures, une longue pause puis 17 heures-21 heures, par exemple.

Vous allez réussir à laisser les fonctionnaires jusqu'à 21 heures ?

Il faut l'anticiper, ça ne va pas se décréter comme ça, il faut le négocier. Et c'est vrai dans les services publics, c'est vrai aussi dans le monde professionnel Quand vous êtes ouvrier sur un chantier, évidemment vous n'allez pas travailler au moment où il y a le plein canicule à 14 heures. Donc ça s'adapte et ça se négocie, je crois, branche par branche.

"Je ne suis pas du tout contre la climatisation"

Autre idée, ce sont les adaptations des habitations ? Où êtes-vous sur la climatisation ? Ça ne faisait pas partie de votre plan.

Moi, je ne suis évidemment pas du tout contre la climatisation. On a essayé d'être sur des sujets d'adaptation, si je puis dire, pas très coûteux, et dans les organisations. Et on a proposé, par exemple, c'est une idée qu'on trouve là aussi en Espagne, ou dans d'autres villes au sud, des refuges climatiques. Ça a fait sourire, mais ce n'est pas dire à la place, c'est en plus des adaptations des logements, dire que quand vous êtes obligé, là aussi une personne âgée qui est toute seule, qui va faire ses courses quand même à un moment donné, même quand il fait chaud, qu'on puisse s'arrêter un quart d'heure dans une pharmacie.

Vous vous rendez compte ce que ça veut dire en termes d'investissement ? C'est considérable. 

Mais ce ne sont pas des idées qu'on a sorties de nulle part. Barcelone, qui est une ville pionnière en la matière, a 500 refuges climatiques. Ce sont, par exemple, des bibliothèques publiques qui sont ouvertes plus tard justement, pour que les gamins puissent rester au frais et avoir une activité. Ce sont des pharmacies qui, librement, disent : « Je peux accueillir une ou deux personnes âgées ».

"Je ne veux pas qu'on invente des usines à gaz"

Donc on peut imaginer, par exemple, pour une personne âgée sur son passage, lorsqu'elle a 300 mètres, qu'elle ait un ou deux espaces comme ça de fraîcheur ?

Exactement. Et là aussi, ça fait partie de notre méthode. Je ne veux pas qu'on invente des usines à gaz, ce sont des idées simples qui existent ailleurs, qui marchent. Et je vais vous dire, ça va se traduire en action : le maire de Bastia, pas un secret, il m'a appelé la semaine où on a publié notre note pour nous dire : « Moi, je veux être une ville pilote, pionnière, à Bastia », parce qu'évidemment il fait chaud, pour installer des refuges climatiques Donc vous voyez, ce sont les élus locaux qui se saisissent parfois de nos idées pour en faire du concret.

"Dans le sud, la climatisation est sans doute une priorité"

Vous avez probablement vu l'étude menée par l'université de Yale qui explique qu'utiliser la climatisation réduit les risques de mortalité due à la chaleur de 57 %, et nous, on est sous-équipés.

Oui, c'est vrai, mais ce débat, je trouve parfois, pardon, qu'il a été un peu irrationnel. Il y a ceux qui ont dit : « Jamais la clim », c'est absurde, etc., ce qui est une idée idiote honnêtement. Parfois il y avait du dogmatisme, bien sûr. À l'inverse, il ne faut pas qu'on bascule de ce côté en rêvant qu'on aura la clim pour tout le monde et que ça ne coûte pas cher à installer ou à faire fonctionner. C'est évidemment des investissements importants, il faut les mesurer.

Quand vous êtes dans le sud de la France, avant la climatisation, c'est sans doute une priorité, y compris dans les logements individuels. Quand vous êtes dans des villes, même s'il y a eu des canicules en Bretagne ou à Paris ou ailleurs, c'est un peu moins important, peut-être dans des zones qui resteront quand même plus fraîches, à condition que vous ayez les lieux de travail en priorité, les écoles, des lieux prioritaires, encore une fois, collectifs, qui soient d'abord équipés.

"Il faut faire confiance à l'échelon local"

Monique Barbu, actuelle ministre de l'Écologie, considère que c'est Jean-Luc Mélenchon qui intègre le plus la question du climat dans ses propositions économiques et sociales. Vous partagez son point de vue ?

Je crois qu'elle a un peu nuancé ce point de vue. Ce qui est vrai, il ne faut justement pas laisser le monopole ni aux écologistes ni à une force politique radicale, selon moi, comme elle est fille, de parler de ces enjeux. Il doit y avoir une vision écologique chez des gens plus raisonnables, j'espère en faire partie, qui pensent qu'il ne faut pas de la décroissance. Le Centre et d'autres forces politiques, qu'il ne faut pas de la décroissance, mais qu'il faut de l'investissement et qu'il faut de la stabilité.

Ce qu'il y a, c'est qu'il ne faut pas qu'on fasse de l'écologie parce qu'on a eu peur après la canicule. Et donc, les plans pour investir dans le bâti scolaire et dans la rénovation des écoles, les plans pour installer des refuges climatiques pour les élus locaux qui le voudront, ça doit se déployer dans la durée.

C'est aussi pour ça qu'il faut faire confiance parfois à l'échelon local, parce que les maires, ils viennent d'être élus, ils ont six ans, peut-être même sept ans devant eux, il faut les soutenir, c'est une des propositions...

"Il faut donner plus de financements aux communes qui s’adaptent au changement climatique"

Ça fait partie de votre plan ?

Oui, exactement. On a publié, c'était Antoine Pellion qui s'est occupé d'écologie beaucoup dans le début de ce mandat, qui a publié une étude pour nous il y a quelques jours, et qui dit qu'il faut concentrer l'effort au niveau local.

Et une collectivité, une commune, même une petite commune qui a un plan d'adaptation au changement climatique très puissant, il faut lui donner des financements supplémentaires, conditionnés en quelque sorte, certains financements supplémentaires des soutiens de l'État, ou des prêts à taux très bas pour que ces communes qui sont en avance investissent le plus.

Niveau scolaire : "Il n'y a pas un seul remède"

Ça passe par quel mécanisme pour que les communes aient plus de moyens ?

Ça peut être, par exemple, très concrètement, des prêts de long terme à très bas taux d'intérêt, voire à taux zéro, par la Caisse des dépôts, par le gouvernement. On a des outils financiers qui sont aujourd'hui disponibles, et qu'il faudra concentrer sur les communes en particulier qui ont ces grands plans d'investissement pluriannuels.

Alors, mardi prochain sera dévoilé le classement PISA, qui compare le niveau des élèves sur le plan, évidemment, international Or, le niveau scolaire chute en France, plus d'un million d'illettrés, selon certaines études. Quel serait le remède face à cela ?

Bien sûr. En cette rentrée, on a publié une longue étude, qui a été le fruit de neuf mois de travail. On le sait, le niveau scolaire a décroché, il faut être clair, notamment en mathématiques et en sciences, ça c'est bien documenté. Il n'y a pas un seul remède, on risque de se décevoir, il n'y a pas un coup de baguette magique qui fera qu'en un an ou deux, on va inverser le niveau scolaire.

"Il y a quelques spécificités françaises, pas les meilleures"

Par exemple, revenir aux vieilles méthodes ?

Oui, mais ça veut dire quoi, les vieilles méthodes ? Alors, c'est vrai, on l'a dit dans cette étude qui a été documentée par des chercheurs, des spécialistes, qu'il y a certaines méthodes d'enseignement, et en français, et en mathématiques. Par exemple, en mathématiques, on introduit, sans être dans trop de détails, les fractions, les nombres décimaux, plus tard que dans d'autres systèmes d'enseignement. Donc, il y a des méthodes, la recherche les documente très bien aujourd'hui, qu'on peut améliorer ou adapter.

Et puis, il y a quelques spécificités françaises, pas les meilleures. On a encore des classes, même s'il y a eu des améliorations ces dernières années, très chargées. Au collège, on est le pays d'Europe qui a les classes les plus chargées, et on sait que des effectifs plus petits, ça aide l’apprentissage. On a aussi un métier de professeur qui est mal valorisé. C'est pas que la question financière, c'est aussi trop de réformes, une hiérarchie qui soutient parfois pas assez. C'est vrai dans toutes les enquêtes, et c'est une vraie différence française avec les autres pays européens.

"On est décroché ou décalé par rapport aux autres pays européens"

Est-ce qu'il ne faut pas aussi alléger certains programmes pour favoriser les fondamentaux ?

Alors, on a regardé, là aussi, pour dépasser un peu les slogans, en français, en mathématiques, on n'a pas moins d'heures d'enseignement aux primaires, par exemple, que les autres pays. On n'a pas le volume horaire qui serait plus faible qu'ailleurs. En science, en revanche, on a un volume horaire, même pour les choses très basiques, pour avoir une culture scientifique de base, des volumes horaires très inférieurs à ceux des autres pays européens.

Il y a une question qui est évidemment très sensible pour les familles, pour l'organisation, c'est celle des rythmes. Mais là aussi, il faut le dire, on est décroché ou décalé par rapport aux autres pays européens. On a très peu de jours et beaucoup d'heures chaque jour. C'est de revenir sans doute au moins à quatre jours et demi dans le primaire. Il faut au moins avoir ce débat national sur les rythmes scolaires.

Moi, je ne souhaite pas quelque chose en particulier. On a regardé ce qui marchait. Au vu de la réflexion... Une des recommandations qu'on fait, c'est effectivement d'aller vers quatre jours et demi au moins dans le primaire, parce que là aussi, les autres pays européens qui ont des performances meilleures que nous ont un rythme différent. Les méthodes, les rythmes, les effectifs, la revalorisation du métier d'enseignant, tout ça, c'est concret, important, et c'est un ensemble de choses, et la formation des enseignants aussi, qu'il faut améliorer.

"La question du harcèlement scolaire est beaucoup mieux traité qu'il y a 30 ans"

Est-ce que c'est nécessaire, les cours d'empathie et d'éducation sexuelle ? Notre génération, on n'avait pas forcément des cours d'empathie, et pourtant, on arrive à se parler normalement.

On est paradoxaux, parce que quand il va y avoir un sujet sur l'environnement, sur l'alimentation, on va dire qu'il faut que l'école apprenne aussi aux gamins comment mieux se nourrir, comment avoir des réflexes en matière d’écologie.Et en même temps, la question, par exemple, du harcèlement scolaire et aujourd'hui, heureusement, beaucoup mieux traité qu'il y a 20 ou 30 ans. Donc, il ne faut pas non plus avoir une vision un peu sépia des choses.

Et sur le français, c'est important, les volumes horaires, on le démontre dans cette étude, n'ont pas baissé depuis la fin des années 60. Donc, ce n'est pas ça qui explique que ça serait facile d'une certaine façon, il suffirait de faire plus d'heures, qui explique notre décrochage. Ce sont peut-être les méthodes d'enseignement, parfois des groupes trop nombreux. En science, je vous l'ai dit, c'est différent, c'est vraiment une question de volume horaire.

Mais oui, vous avez raison, là, c'est une conviction plus personnelle, on a besoin de ne pas multiplier les demandes vis-à-vis de l’école. Mais ça veut dire, nous tous aussi, comme parents, comme, pour moi, oncle de jeunes scolarisés, qu'on fait leur rentrée, il ne faut pas qu'on demande à l'école de tout faire. Ça veut dire que les familles prennent aussi des responsabilités.

Présidentielle 2027 : "Je ne veux pas donner de leçons"

En 2027, année présidentielle, vous qui restez un homme politique, allez-vous vous permettre de juger les choix proposés, notamment sur les investissements et la relance industrielle ?

Alors moi, je ne veux pas donner de leçons, parce que ce serait malvenu, et puis ce n'est pas notre rôle. On a des idées, on espère que les gens s'en saisissent. On a fait un travail sur les aides aux entreprises, par exemple, pour là aussi sortir un peu des clichés. Il y a des aides aux entreprises en France. Oui. Beaucoup moins, par exemple, en France et en Europe, que ce qu'on trouve en Chine. 8 à 10 fois moins.

On a fait un rapport sur la Chine, justement. Je suis content qu'il ait été cité, même au MEDEF, y compris par Madame von der Leyen, quand elle s'est adressée au patron : enfin. Pour dire, et je l'assume, il faut une protection face à la Chine. Ce n'est pas le logiciel européen. Ça, les candidats, quels qu'ils soient, tant mieux s'ils s'en saisissent, qu'ils regardent ce rapport qui s'appelle « Le rouleau compresseur chinois ».

En Allemagne, c'est 15 000 emplois industriels qui sont supprimés chaque mois. Donc, il faut évidemment des mesures de protection, ou le protectionnisme, assumons-le, à l'échelle européenne, pour les prochaines années, pour protéger l'industrie, en même temps qu'on fait de l'innovation dans le véhicule électrique, dans le nucléaire, dans d'autres secteurs.

"Je suis inquiet de l'instabilité"

Est-ce que vous avez le sentiment, comme le dit M. Glucksmann ou d'autres, qu'on saupoudre trop et qu'on ne choisit pas suffisamment nos filières ?

Oui, peut-être. En tout cas, je suis plus inquiet de l'instabilité, c'est-à-dire qu'on a une priorité qui change. Et on voit bien que les débats budgétaires, ils sont de plus en plus compliqués. Moi, j'ai fait une proposition il y a quelques mois, qui est de dire qu'il faut sanctuariser sur trois ou cinq ans les budgets d'investissement de l'État.

Moi, je l'ai vécu, je vous prends un exemple très concret, comme l'Île-de-France des transports. Quand il faut faire un petit ajustement budgétaire, on vous dit qu'il faut faire des économies en plus, parce qu'il y a une crise, il faut compenser. Dans votre budget, qu'est-ce que vous faites ? Vous ralentissez les investissements, parce que les salaires, c'est compliqué, parce que sinon, il faut faire des négociations sociales qui prennent très longtemps, parce que les dépenses de fonctionnement, c'est le quotidien, c'est difficile.

Et donc, l'investissement, c'est facile, personne ne crie, parce qu'on a mis un an supplémentaire pour changer un rail. Et à la fin, on le paye cash, parce qu'un réseau se dégrade, etc. Donc, je pense qu'il faut, juridiquement, que quand l'État vote un budget d'investissement en transports, santé, rénovation des écoles, ça soit sanctuarisé sur trois ou cinq ans, et que ça ne bouge pas chaque année.

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