Entre droit à la vie privée, contraintes institutionnelles et préoccupations liées à la santé, de nombreux établissements font face à des situations complexes. Comment concilier respect des libertés individuelles et qualité de prise en charge ?
"Si les gens sont bien dans l'établissement et vivent aussi leur sexualité, c'est signe de la qualité de l'établissement"
La sexualité est une composante de la vie humaine à tous les âges, y compris pour les personnes âgées. Or, en EHPAD, elle reste souvent invisibilisée. Pour beaucoup, la vieillesse rime encore avec perte de désir ou désintérêt pour l’intimité. Cette vision réductrice ne correspond pas à la réalité vécue par de nombreuses personnes âgées qui continuent à éprouver des besoins affectifs, sensuels et sexuels.
"Aujourd'hui, l'âge moyen d'entrée en EHPAD est de 86 ans. 70% des gens ont des troubles cognitifs. Donc, il y a toutes ces questions-là à poser. Il se trouve que je dirige aussi un master qui forme des directeurs d'établissement. Je me souviens d'une directrice d'établissement qui m'avait dit : 'Mais c'est un très bon signe ! S'il y a des histoires d'amour, s'il y a quelqu'un qui a utilisé un sextoy, c'est de très bons signes de la qualité de l'établissement'. C'est-à-dire que les gens sont bien dans l'établissement et donc vivent aussi leur sexualité", commente au micro de Sud Radio le sociologue Serge Guérin, auteur de Quand le sexe n'a pas d'âge… et l'amour non plus ! (Éditions Michalon).
"Il y a très peu d'établissements où il y a des chambres doubles"
En institution, ces besoins peuvent se manifester de diverses façons : désir de contact physique, de relations amoureuses, de caresses, ou encore envie de relations sexuelles. Pourtant, le cadre réglementaire ou les pratiques en vigueur ne permettent pas toujours de les accueillir sereinement. Certains établissements manquent de référentiels clairs ou de formations sur la question, ce qui peut conduire à des réponses inadaptées ou à des situations de malentendus.
"Il y a une problématique, c'est les salariés qui, parfois, peuvent avoir un regard très marqué, très négatif, qui vont trouver ça très choquant, 'ça ne se fait pas'. Il y a vraiment ce regard-là. Il y a parfois les familles qui ne veulent pas imaginer qu'un tel n'est plus avec son mari et va tomber amoureuse et connaître une relation. Il m'est arrivé une fois de célébrer un faux mariage entre deux personnes dans l'établissement qui étaient tombées en amour l'une de l'autre. Extraordinaire, quoi ! Donc, il y a plein de choses comme ça qui existent. Mais il y a très peu d'établissements où il y a des chambres doubles. Un établissement, c'est moins bien qu'une chambre d'hôtel, c'est pas logique ! La personne est quand même chez elle. Parfois c'est juste on se caresse la main, on marche ensemble, et c'est magnifique. Et quand l'un des deux meurt, pour l'autre c'est hyper dur. Mais c'est vrai que notre regard et le travail d'une partie des professionnels et encore en retard", poursuit Serge Guérin à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
La question du consentement est épineuse à un âge avancé
Sur le plan juridique, les personnes en EHPAD conservent leurs droits fondamentaux, y compris le droit à la vie privée et familiale. Cela signifie que leur liberté d’aimer, d’entretenir une relation intime ou de vivre une sexualité consentie doit être respectée, dans la mesure où elle ne porte pas atteinte à la sécurité de chacun. Cette reconnaissance légale se heurte toutefois à plusieurs obstacles pratiques.
Parmi les freins institutionnels, figure la présence de chambres partagées, qui limite l’intimité. Dans certains établissements, il peut y avoir une tendance à surveiller ou à réguler de trop près les déplacements et les interactions des résidents. La crainte d’accusations d’abus ou d’agissements inappropriés conduit parfois à supplanter les volontés des résidents au nom de leur protection, sans toujours tenir compte de leur consentement ou de leur autonomie.
La question de l’aptitude au consentement est un autre point sensible. Lorsqu’une personne souffre de troubles cognitifs ou de déficits importants, il peut être difficile pour l’équipe soignante de déterminer si une interaction affective ou sexuelle est réellement souhaitée et comprise. Comment évaluer le consentement de façon juste et respectueuse, tout en garantissant la protection des résidents ? C’est un enjeu majeur qui nécessite des protocoles clairs et une formation adaptée.
Sexualité des résidents : la culture institutionnelle s'avère capitale
Les professionnels en EHPAD sont souvent bien placés pour observer les besoins des résidents, mais ils peuvent se sentir démunis. Certains évoquent un manque de formation spécifique à la sexualité des personnes âgées, qui les empêche de répondre de manière appropriée. D’autres soulignent le besoin d’espaces dédiés ou de politiques internes qui reconnaissent et encadrent ces réalités, plutôt que de les ignorer ou de les réprimer.
Un autre défi réside dans la culture institutionnelle. La sexualité des résidents peut être perçue comme un sujet gênant ou inapproprié. Cette gêne peut provenir des stéréotypes liés à l’âge, de jugements moraux ou d’une absence de dialogue ouvert. Pourtant, ne pas aborder ces sujets revient à nier une dimension importante de la vie humaine et peut contribuer à la stigmatisation et à l’isolement.
Dans certains pays ou structures, des démarches innovantes ont vu le jour pour mieux intégrer la dimension affective et sexuelle dans la prise en charge des personnes âgées en institution. Cela passe par des formations pour le personnel, des discussions avec les familles et la mise en place de politiques de respect de l’intimité, tout en garantissant la sécurité et le bien-être. Adapter les espaces pour plus d’intimité, encourager un dialogue respectueux sur le sujet et clarifier les droits des résidents sont autant de pistes qui peuvent être explorées.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.