La Ligue des champions a repris la semaine passée et avec elle, son cortège habituel de retransmissions clandestines. Des millions de Français non abonnés à Canal+, seul détenteur des droits, se tournent vers l'IPTV illégale plutôt que de multiplier les abonnements. Face à ce phénomène, les autorités changent de méthode : elles ne veulent plus seulement fermer des sites, mais couper les flux pirates pendant que le match se joue encore.
Un test grandeur nature durant la Ligue des champions
Pour la première fois, l'Arcom a expérimenté cette semaine le blocage en temps réel de 139 adresses IP directement dans les réseaux des opérateurs télécoms, à l'occasion de la reprise de la Ligue des champions. L'exercice n'était pas inédit dans son principe : des tests similaires avaient déjà eu lieu lors de Roland-Garros (10 blocages), de Wimbledon (290) et de la Coupe du monde de football (350). Mais cette fois, l'objectif est de préparer un dispositif pérenne.
Martin Ajdari, président de l'Arcom, a confirmé aux Échos que ce système sera pleinement déployé début 2027, rendu possible par la loi sur l'organisation, la gestion et le financement du sport professionnel adoptée cet été. Il précise que les modalités de recueil des saisines et les spécifications techniques opposables aux opérateurs et aux ayants droit sont encore en cours de définition.
Ferrari : « Dès que l'on aura identifié les adresses IP, on pourra couper en direct »
Le circuit actuel est simple sur le papier, mais beaucoup trop lent : un ayant droit signale une infraction, l'Arcom instruit le dossier, puis les fournisseurs d'accès exécutent le blocage. Ce parcours pouvait s'étirer sur plusieurs heures, un délai incompatible avec la durée d'un match diffusé en direct. La nouvelle loi change la donne : les ayants droit pourront désormais demander directement aux opérateurs de couper un flux pirate, sans validation préalable systématique du régulateur.
Invitée du micro de Sud Radio fin juillet, la ministre des Sports Marina Ferrari résumait l'enjeu : « Dès que l'on aura identifié les adresses IP, on pourra couper en direct », expliquait-t-elle, rappellent que, jusqu'ici, il fallait saisir la justice, avec un délai de réponse d'environ deux jours.
⚽️ Lutte contre les IPTV
— Sud Radio (@SudRadio) July 23, 2026
🗣️ @Marina_Ferrari, ministre des Sports : « Le texte renforce les sanctions contre les diffuseurs illégaux de matchs. Nous sommes en capacité de les identifier »
➡️ Suivez le direct sur https://t.co/QKa5Efuc2W pic.twitter.com/jqKB1dwr0b
Le streaming illégal recule, l'IPTV progresse
Les statistiques de l'Arcom racontent une histoire en demi-teinte. Depuis le début de l'année 2026, 8 325 sites et noms de domaine ont été rendus inaccessibles, portant le total à plus de 20 000 blocages depuis 2022. Résultat : le visionnage depuis les sites de streaming illégaux classiques aurait chuté de 70 % en quatre ans. Mais dans le même temps, l'IPTV illégale a continué sa progression : son taux de présence serait passé de 5 % à 7 % au sein des foyers français sur la même période.
Le risque du surblocage
Mais cette accélération de process n'est pas sans danger. Une même adresse IP peut héberger plusieurs services distincts, légaux comme illégaux. Un blocage imprécis pourrait donc couper l'accès à des plateformes parfaitement légitimes. En Italie, où un système comparable est déjà en place, des services comme Google Drive ou Cloudflare ont déjà été affectés par erreur, entraînant des milliers de blocages accidentels.
Pour limiter ce risque, l'Arcom prévoit des sanctions dissuasives : tout ayant droit qui abuserait de la procédure accélérée pourrait se voir retirer l'accès au dispositif, potentiellement de manière immédiate en cas de demandes injustifiées. Les fournisseurs d'accès, eux, réclament que les détenteurs de droits soient tenus responsables des pertes causées par des blocages abusifs.
Un autre levier : simplifier l'offre légale
Le texte de loi ne mise pas uniquement sur la répression. Il ouvre aussi la possibilité de commercialiser les droits médias sportifs en un seul lot, plutôt qu'en plusieurs abonnements distincts. Marina Ferrari y voit un moyen de s'attaquer à l'une des racines du problème : « C'est aussi ce qui pousse parfois, du fait de la contrainte économique, à recourir à une IPTV », explique-t-elle.
L'idée : un abonnement unique, à un tarif fixé par le marché, pourrait réduire l'attrait économique du piratage pour une partie des amateurs de football qui y recourent avant tout par souci de budget.
Les diffuseurs aussi montent au front
Mais la lutte ne se joue pas uniquement au niveau réglementaire. Canal+ et LaLiga ont annoncé un accord stratégique de coopération antipiratage couvrant près de 50 pays, en Europe, en Afrique subsaharienne et en Haïti avec une mutualisation de leurs technologies et de leurs capacités d'analyse. Pour Javier Tebas, président de LaLiga, « aucun acteur ne peut y faire face tout seul », en évoquant le piratage.
Le président du directoire de Canal+, Maxime Saada, insiste de son côté sur la dimension collective du combat, rappelant que le piratage prive l'ensemble de l’écosystème (centres de formation, clubs, production audiovisuelle) de ressources essentielles à son financement.
Une course interminable ?
Reste l'inconnue centrale : les réseaux pirates ont toujours su s'adapter, changeant de serveurs ou d'adresses IP dès qu'un blocage est détecté. Rien ne garantit qu'un dispositif plus rapide suffise à inverser définitivement la tendance. Mais en réduisant drastiquement la fenêtre pendant laquelle un flux pirate reste accessible, l'Arcom espère au moins rendre le piratage sportif nettement moins attractif, quitte à devoir, une fois encore, courir derrière la prochaine parade.