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Martin Ajdari (ARCOM) : « Nous sommes plus exigeants avec le service public »

ENTRETIEN SUD RADIO - Président de l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM) depuis février 2025, Martin Ajdari était l'invité du Grand Matin Sud Radio, face à Patrick Roger. Indépendance contestée, contrôle du service public, ingérences étrangères, majorité numérique, présidentielle 2027 : un an après sa nomination, l'ancien directeur général de Radio France et de France Télévisions a répondu aux critiques qui visent son institution.

Thomas SAMSON - AFP/Archives

« Gendarme » ou « arbitre » ? L'ARCOM face aux accusations de censure

Un an après la fermeture très commentée de C8, Martin Ajdari sait que son institution cristallise les critiques venues de tous les bords. « Lorsqu'on intervient dans le domaine de la liberté d'expression, il faut soi-même être ouvert à la critique », reconnaît-il d'emblée. Le président de l'ARCOM assume recevoir des reproches contradictoires : « certains trouvent que nos décisions sont trop intrusives, ils ont le droit de le dire, certains nous accusent de censure, d'autres au contraire nous font le reproche d'être trop laxistes et de laisser sur différentes ondes s'exprimer des propos qui vont au-delà des limites de la liberté d'expression ». 

Face à ce grand écart, il refuse l'étiquette de « gendarme » : « on se veut arbitre, et être arbitre c'est écouter les deux parties. » Interrogé sur les sanctions, il file la métaphore sportive : « l'arbitre utilise le sifflet mais il doit aussi favoriser le beau jeu, donc on essaie de faire les deux à la fois, laisser la place à la liberté d'expression pour que le jeu puisse se développer, mais aussi lorsqu'il y a des manquements, des fautes, on les siffle. »

Une indépendance revendiquée, mais contestée

Certains partis réclament purement et simplement la suppression de l'ARCOM. Martin Ajdari oppose la collégialité de l'institution : « nous sommes un collège de neuf personnes, ce n'est pas moi le président qui prend des décisions, c'est neuf personnes nommées par cinq autorités différentes qui ensemble prennent des décisions en matière de liberté de communication ». Il justifie l'existence d'une autorité indépendante par une comparaison sportive : « est-ce qu'on imagine que l'arbitre puisse appartenir à l'un des camps, à l'une des équipes ? Non, donc il faut un arbitre indépendant, ça existe en France, ça existe dans tous les pays. » 

Relancé sur ses liens avec l'exécutif, il est catégorique : à la question de savoir si Emmanuel Macron l'appelle, il répond « Non, jamais, jamais. » Il détaille le mode de nomination du collège — « nommés par parties successives par le président du Sénat, par la présidente de l'Assemblée Nationale, par le vice-président du Conseil d'État » — et insiste sur la durée de son mandat, non renouvelable : « il ne vous aura pas échappé que le mandat du président Macron s'achève en 2027 et le mien en 2031. Donc, il n'est pas lui-même rééligible. » Sa conclusion est sans appel : « La vérité, c'est que nous sommes indépendants. »

Comment l'ARCOM trie les plaintes des auditeurs et téléspectateurs

L'ARCOM instruit chaque signalement déposé sur son site par les auditeurs et téléspectateurs mécontents. Mais la grande majorité de ces saisines n'aboutit à rien : « 90 % des saisines, des plaintes qui nous sont adressées, on ne les retient pas, on les écarte, parce que ce sont souvent des téléspectateurs, auditeurs, qui ne sont pas contents de ce qu'ils ont entendu », explique le président de l’Autorité. 

Il précise que le mécontentement ne suffit pas dès lors que le propos reste « dans le cadre de la liberté d'expression, qui, heureusement, est très large. » Il reconnaît par ailleurs des tentatives de manipulation collective des saisines : « Nous sommes parfois victimes de tentatives d'instrumentalisation », affirmant que l'expertise des services et l'indépendance du collège permettent de ne pas s'y laisser influencer.

Service public : « une exigence d'exemplarité plus forte »

Interrogé sur un éventuel deux poids deux mesures entre médias publics et privés, Martin Ajdari assume une exigence renforcée envers le service public : « je pense même que nous sommes plus exigeants avec le service public, qui a absolument une obligation d'exemplarité, notamment en matière de rigueur, d'honnêteté de l'information. » Il évoque des rappels à l'ordre lorsqu'une information a été « assénée, sans être suffisamment vérifiée », concluant : « il n'y a pas deux poids, deux mesures. Il y a, au contraire, une exigence d'exemplarité plus forte pour le service public. » 

Sur l'impartialité, il rappelle le rapport remis fin mai par Bruno Lasserre, ancien vice-président du Conseil d'État, dont les préconisations doivent se traduire par « une charte éditoriale qui affirme des principes », un devoir de réserve renforcé pour les visages permanents de l'antenne — à distinguer des invités ponctuels, qui « peuvent évidemment avoir des opinions » — ainsi que par un comité d'éthique aux moyens renforcés, chargé d'examens annuels sur l'équilibre des invités selon les tranches horaires.

Un regard critique sur la commission d'enquête parlementaire

Sur la commission d'enquête consacrée à l'audiovisuel public, qui l'a auditionné, Martin Ajdari juge le principe légitime — « une commission d'enquête se penche à intervalles réguliers, tous les 10-20 ans, sur le service public, son périmètre, ses missions, son financement, ça me paraît tout à fait logique et légitime » — mais regrette la tonalité des débats : « la tonalité générale des débats était quand même accusatoire, inquisitoriale, se focalisait uniquement sur quelques éléments ». 

Selon lui, l'essentiel n'a pas été traité : les missions du service public auxquelles la représentation nationale accepterait de renoncer en cas de moindre financement. Il pointe également que la question plus large de la fragilité de l'ensemble des médias, publics comme privés, face aux réseaux sociaux et aux plateformes, est restée largement en dehors des débats.

Audiovisuel régulé, numérique sous un régime à part

Pourquoi les radios et télévisions sont-elles beaucoup plus contrôlées que la presse écrite ou les plateformes numériques ? Martin Ajdari rappelle la contrepartie de la fréquence : les éditeurs de radio et de télévision, en l'obtenant, « prennent des engagements éditoriaux et respectent la loi, des engagements en termes de qualité, de rigueur de l'information, de pluralisme, de protection des publics, notamment des mineurs, d'accessibilité pour les programmes audiovisuels aux personnes en situation de handicap ». 

Le numérique répond à une logique différente : les plateformes hébergent des contenus postés par des tiers, en nombre infini. « Le cadre est vraiment très différent », résume-t-il : l'ARCOM n'exige donc pas des plateformes qu'elles filtrent chaque contenu, mais qu'elles « mettent en place des règles qui vont protéger leurs utilisateurs face aux risques les plus importants ».

Ingérences étrangères et intérieures : la ligne de crête du rapport Lafon

Le rapport du sénateur Laurent Lafont sur les ingérences a suscité la polémique en évoquant, au-delà des ingérences étrangères, une forme d'« ingérence intérieure ». Martin Ajdari distingue nettement les deux enjeux. D'un côté, la lutte, déjà à l'œuvre via l'institution Viginium, contre les puissances étrangères qui « organisent la diffusion massive de fausses informations pour déstabiliser le débat public » — un enjeu de souveraineté qui, selon lui, « tout le monde est d'accord » pour combattre. De l'autre, une déstabilisation plus diffuse, liée à l'usage de faux comptes ou à des algorithmes qui « polarisent le débat en renforçant les gens dans leurs convictions ». 

Il tient à rassurer sur la liberté d'opinion : « On a absolument le droit, et ça n'est absolument pas en cause, et il faut absolument le protéger. » Ce qui relève selon lui de l'observation légitime, ce sont les comptes artificiels et les contenus produits par l'intelligence artificielle : « s'il y a des comptes artificiels, s'il y a des contenus produits par IA qui sont faux, et que l'on peut examiner leur impact sur le débat public, c'est un objet d'observation légitime. »

« Je pense le contraire » : restaurer la confiance dans les médias régulés

Poussé dans ses retranchements par les journalistes, qui pointent une défiance croissante envers les médias « mainstream » à mesure que la régulation se resserre, Martin Ajdari s'inscrit en faux : « Je comprends ce que vous dites et je l'entends souvent. Je pense le contraire. » Pour lui, la crédibilité des médias régulés se révèle dans les moments de crise — il cite l'exemple des feux de forêt de l'été — où le public se tourne massivement vers les radios et télévisions disposant d'un « décryptage sur les causes de l'incendie, des professionnels qui s'expriment, des témoignages de terrain », par opposition à « une information éparse qui est plus ou moins vérifiée sur les réseaux ». 

Il tient à préciser le rôle de l'ARCOM vis-à-vis des réseaux sociaux : « on ne fait pas de censure, on n'intervient pas pour faire retirer des contenus. » L'Autorité agit uniquement en coordination avec la Commission européenne, compétente pour les plus grandes plateformes — TikTok, X, Instagram, Facebook — pour vérifier la mise en place de procédures de protection : notification des contenus dangereux, restriction d'accès pour les mineurs, désactivation des notifications nocturnes ou des mécanismes addictifs de l'algorithme lorsqu'un utilisateur mineur est identifié.

Majorité numérique et vérification d'âge : la bataille de la protection des mineurs

Sur l'interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans, Martin Ajdari ne nie pas l'atteinte potentielle à la liberté d'expression, mais la juge proportionnée aux risques : « C'est une atteinte potentielle à la liberté d'expression, mais qui est dont le Conseil constitutionnel dira si elle est proportionnée par rapport au risque que les enfants connaissent en ligne. » Il rappelle l'ampleur du phénomène : « plus de la moitié des 9-10 ans qui sont sur les réseaux sociaux » et « 90 % des 10-12 ans qui ont tous les jours accès sur les réseaux sociaux ou les plateformes », exposés à des contenus dangereux, à des adultes mal intentionnés et à des fonctionnalités algorithmiques addictives. 

Sur la vérification d'âge des sites pornographiques, déjà en vigueur, il dresse un premier bilan positif : « en mettant en place depuis un an des mécanismes de vérification d'âge, on a fait diminuer d'un tiers le volume de consommation de porno par les mineurs », l'ARCOM s'étant adressée à « une soixantaine de sites » pour l'exiger. Le même calendrier s'appliquera à la majorité numérique, avec une vérification exigée sur les nouveaux comptes à partir du 1er septembre et sur le stock de comptes existants à partir du 1er janvier ; en cas de manquement, l'ARCOM pourra saisir ses homologues irlandais ou néerlandais, pays où sont installés Snapchat, Instagram ou TikTok.

Présidentielle 2027 : temps de parole et irruption des influenceurs

À l'approche de l'élection présidentielle, l'ARCOM a fait évoluer sa doctrine sur le temps de parole. La règle qui permettait de comptabiliser, entre minuit et 6 heures, un temps de parole politique diffusé à une heure d'audience quasi nulle a été jugée « mal comprise » et source de critiques ; elle sera supprimée en temps normal, hors période de campagne. Les règles applicables à la présidentielle seront publiées à l'automne et resteront « globalement de même nature que les années précédentes », avec un suivi précis du temps de parole et une vigilance sur l'impartialité du traitement du débat. 

La vraie nouveauté tient au rôle des créateurs de contenu : « ce que l'on va sans doute regarder, c'est que ceux qui ont la plus grande influence, ceux qui ont le plus grand nombre d'abonnés ou de spectateurs, on puisse leur demander de respecter les mêmes règles d'équilibre ou d'égalité entre les candidats qu'ils invitent et les mêmes règles de prudence, de modération dans le traitement de la campagne. » Il nuance toutefois : « ce ne sera pas les mêmes règles, parce que les principes de diffusion, de distribution des contenus sont complètement différents », un contenu non linéaire ne se prêtant pas à la même notion de temps de parole qu'une antenne diffusée en continu. Il évoque, en creux, le précédent de la dernière campagne présidentielle américaine.

Un an à la tête de l'ARCOM : le cap du numérique

Un an après sa prise de fonction, Martin Ajdari se refuse à tout bilan personnel — « je cesserai d'être humble sur l'empreinte », plaisante-t-il — pour insister sur le collectif : « c'est un collège de neuf personnes et des agents extrêmement engagés dans leur métier. » Il fixe deux priorités pour la suite. 

La première, réglementaire : « il faut que nous montions en puissance sur la régulation du numérique pour que les plateformes, les réseaux comprennent que la conformité aux droits et aux valeurs de la France, de l'Europe, ne sont pas une option », ce qui suppose de renforcer la capacité de sanction de l'Autorité. La seconde, économique : soutenir la vitalité des médias d'information professionnelle — « à Sud Radio, à TF1, à M6, aux services publics » — fragilisés par la concurrence du numérique, notamment en leur garantissant des fréquences, sur la bande FM comme en DAB+.

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