Adaptation au changement climatique, dette publique, réforme de l’État, retraites, autorité, avenir de l’Europe et élection présidentielle de 2027. Au micro de Sud Radio, Bruno Le Maire a répondu aux questions de Jean-François Achilli.
"Nous n’avons pas été à la hauteur de l’adaptation climatique, par pure idéologie"
Jean-François Achilli pour Sud Radio : La France a-t-elle été à la hauteur face aux récents épisodes de canicule ?
Bruno Le Maire : "Je ne veux pas porter de jugement sur les uns ou sur les autres. En revanche, nous n’avons pas été à la hauteur de l’adaptation au réchauffement climatique, par pure idéologie. Certains ont considéré que s’adapter revenait déjà à renoncer à lutter contre le dérèglement climatique. Je crois exactement le contraire : il faut à la fois s’adapter immédiatement et continuer à réduire nos émissions de gaz à effet de serre sur le long terme.”
🗣️@BrunoLeMaire : "Nous n'avons pas été à la hauteur de l'adaptation climatique, par pure idéologie. C'est d'abord un manque de lucidité, un manque de pragmatisme" #Canicule
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Pourquoi estimez-vous que la France a pris du retard dans cette adaptation ?
“Nous avons manqué de lucidité et de pragmatisme. Le réchauffement climatique n’est pas un phénomène qui arrivera demain : il est déjà là, il s’accélère et il soulève des questions de santé publique et de bien-être. Les canicules sont plus longues, plus fréquentes et plus difficiles pour les personnes fragiles. Des batailles idéologiques nous empêchent encore de régler sereinement et concrètement les problèmes auxquels nous sommes confrontés.”
Quelles mesures immédiates faudrait-il prendre ?
“Il faut construire différemment, faire évoluer les formes d’architecture et équiper les écoles, les hôpitaux, les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes et les autres bâtiments accueillant des personnes fragiles. Il faut aussi végétaliser les villes, repeindre certains toits et adapter les transports publics aux fortes chaleurs. Certaines collectivités locales ont déjà engagé ces transformations, mais il faut désormais accélérer. S’adapter au réchauffement climatique ne signifie pas renoncer à lutter contre lui.”
Vous proposez la création d’un commissariat à l’adaptation climatique. Quel serait son rôle ?
“Il aurait vocation à réfléchir à toutes les mesures nécessaires, à les évaluer et à les mettre en œuvre de manière organisée, structurée et rapide. Il ne s’agit pas de créer un nouveau dispositif administratif sans responsabilité clairement définie. L’État doit prendre les décisions et fixer le cap, puis les régions et les collectivités locales doivent agir dans les transports, les logements et les équipements publics. Nous devons retrouver une répartition claire des responsabilités.”
"Nous devons tourner la page de l’État-providence"
Comment financer ces investissements alors que les finances publiques françaises sont très dégradées ?
“Il est temps de passer du constat à la décision. Notre modèle ne donne plus les résultats que les Français sont en droit d’attendre. Le chômage progresse, la dette continue d’augmenter, la désindustrialisation s’accélère et la révolution de l’intelligence artificielle va bouleverser de nombreux emplois. Tout cela montre que notre modèle est à bout de souffle et qu’il faut en construire un nouveau.”
Quel est, selon vous, le principal défaut du modèle français ?
“Nous vivons depuis des décennies avec l’idée que l’État doit pourvoir à tout, rendre tout gratuit, distribuer des subventions et multiplier les aides sociales. Tout cela est financé sur le dos de ceux qui travaillent. Nous devons tourner la page de l’État-providence pour bâtir un État qui se concentre sur ses missions essentielles. Il doit protéger, anticiper les grandes transformations et accompagner en priorité les personnes les plus fragiles.”
🗣️@BrunoLeMaire : "La dette a beaucoup progressé depuis que je suis parti du ministère des Finances. Notre modèle est en bout de cours. Nous devons tourner la page de l'État-providence !" #GrandMatin
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Cela suppose-t-il une diminution des prestations sociales ?
“Nous ne réduirons pas la dette française sans agir sur deux dépenses majeures : la dépense sociale et les retraites. Tant que l’État voudra tout payer pour tout le monde et rendre tout gratuit partout, il continuera à faire peser la charge sur ceux qui travaillent. Il faut examiner le remboursement de certains médicaments et mieux cibler les dispositifs sociaux. L’objectif n’est pas d’abandonner les plus faibles, mais de mieux les protéger en cessant de disperser les moyens publics.”
Pensez-vous que les Français soient prêts à accepter ce type de réformes ?
“Je crois que les Français sont prêts à entendre un discours de justice. Ceux qui travaillent ne veulent plus voir une part considérable de leur salaire partir en charges et en impôts sans comprendre comment cet argent est utilisé. Ils peuvent accepter des efforts si ceux-ci sont équitables et servent réellement les personnes en difficulté. Les Français sont souvent plus lucides que leurs responsables politiques.”
"Le véritable regret que j’ai, c’est que le plan de rétablissement des comptes ait été torpillé par la dissolution de 2024"
Comment répondez-vous à ceux qui vous rendent personnellement responsable de l’augmentation de la dette pendant vos années au ministère de l’Économie ?
“Je prends ma responsabilité de ministre des Finances. J’ai voulu rétablir les comptes, j’ai proposé des baisses de dépenses et j’en ai engagé au début de l’année 2024. Mais le plan de rétablissement des finances publiques a rencontré l’opposition de tous les partis politiques, notamment sur les retraites, les franchises médicales et la sortie des boucliers tarifaires. La dissolution a ensuite stoppé net cet effort.”
Regrettez-vous de ne pas avoir imposé plus tôt une réduction des dépenses ?
“Le ministre des Finances veut généralement rétablir les comptes rapidement, tandis que le président de la République estime devoir avancer plus progressivement au regard de sa responsabilité nationale. Ce désalignement est un grand classique de la Ve République. Nous avions néanmoins commencé à réduire certaines dépenses et engagé un rétablissement des comptes. Mon véritable regret est que ce plan, qui aurait permis d’obtenir des résultats en trois ans, ait été torpillé par la dissolution de 2024.”
Quelles mesures proposez-vous aujourd’hui concernant les retraites ?
“Il faut désindexer pendant plusieurs années les pensions les plus élevées, sans toucher aux retraites les plus modestes. Les économies réalisées pourraient financer la protection des personnes malades, des Français réellement en difficulté et les retraites des générations suivantes. Il faut également trouver un meilleur équilibre entre le système par répartition et la capitalisation. Le succès du plan d’épargne retraite montre que les Français sont prêts à mettre de l’argent de côté pour leur avenir.”
"L’appauvrissement des Français, l’autorité de l’État et l’Allemagne"
Votre discours ressemble-t-il à celui d’un candidat à l’élection présidentielle de 2027 ?
“C’est d’abord un discours de conviction. Le débat public parle beaucoup des personnes, des candidatures et des alliances, mais pas suffisamment des priorités du prochain quinquennat. Je ne crois pas aux catalogues de dizaines de réformes annoncées chaque jour. Le pays a besoin d’une vision claire, construite autour de quelques choix essentiels.”
Quelles seraient vos trois priorités pour la France ?
“La première est de lutter contre l’appauvrissement des Français par le travail, l’investissement et la révolution numérique. La deuxième est de restaurer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire. La troisième concerne l’Allemagne, car je suis préoccupé de la voir faire cavalier seul en Europe sur la défense, l’industrie et ses relations avec les grandes puissances. La France doit reconstruire une véritable union franco-allemande.”
Votre expérience dans le secteur privé a-t-elle modifié votre regard sur la politique ?
“Après vingt-huit années de vie publique, le fait de s’arrêter permet de respirer, de regarder et d’écouter davantage. Cela oblige aussi à faire un examen de conscience et à reconnaître que le pays n’est pas là où nous aurions souhaité qu’il soit. J’ai choisi de quitter la haute fonction publique et de travailler dans une entreprise technologique spécialisée dans les semi-conducteurs. Cette expérience me montre à quel point la décision technocratique, à Paris comme à Bruxelles, est inadaptée à la vitesse de la révolution technologique.”
Pourquoi les semi-conducteurs sont-ils devenus un enjeu politique majeur ?
“La production de semi-conducteurs est aussi importante pour la puissance d’un État au XXIe siècle que la production de pétrole l’était au XXe siècle. C’est au cœur de cette révolution technologique que se joue l’avenir de la France. Nous devons investir dans l’intelligence artificielle, la production industrielle et les technologies de pointe. Sans cela, nous risquons de perdre notre prospérité, notre souveraineté et de nombreux emplois.”
"Je propose une fédération d’États-nations, une Europe à 6"
Le partenariat entre la France et l’Allemagne reste-t-il pertinent ?
“Il n’existe pas d’alternative durable au rassemblement entre la France et l’Allemagne. Nos pays sont culturellement différents et ont connu une histoire de conflits particulièrement douloureuse, ce qui rend leur rapprochement encore plus indispensable. Pour que cette relation fonctionne, chacun doit faire un pas vers l’autre. Il faut aujourd’hui construire une véritable union franco-allemande capable de peser face à la Chine et au retrait des États-Unis.”
Vous proposez un pacte entre la France et l’Allemagne. En quoi consisterait-il ?
“L’Europe a besoin de sommes considérables pour investir dans l’adaptation climatique, la défense, les semi-conducteurs et les technologies numériques. Je propose de lever 1.000 milliards d’euros de dette commune pour financer ces investissements d’avenir. En contrepartie, la France s’engagerait à réduire fortement sa dette publique dans les années suivantes. Ce serait un accord équilibré dans lequel l’Allemagne accepterait l’investissement commun et la France le rétablissement de ses comptes.”
Pourquoi souhaitez-vous créer une Europe resserrée autour de six pays ?
“Nous ne décidons plus suffisamment vite à vingt-sept États. Je propose une fédération d’États-nations réunissant la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et les Pays-Bas. Ces six pays pourraient avancer sur un nombre limité de sujets, comme l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, les diplômes universitaires communs et le financement de grands investissements. Cette Europe à six ne serait pas exclusive, mais elle permettrait de démontrer par les résultats que l’Europe peut fonctionner.”
🗣️@BrunoLeMaire : "Je propose une fédération d'États-nations, une Europe à 6. On ne peut pas décider à 27 !" #GrandMatin
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Quels atouts la France pourrait-elle apporter à cette nouvelle coopération ?
“La France dispose d’atouts considérables que l’Allemagne ne possède pas, notamment l’énergie nucléaire. Une énergie décarbonée, disponible massivement et à un coût compétitif représente un avantage industriel majeur. Nous ne devons pas considérer que la France serait condamnée à suivre l’Allemagne. Les deux pays ont des forces complémentaires et doivent les mettre au service d’une stratégie européenne commune.”
"Les palais ministériels montent à la tête de ceux qui les occupent !"
Quelle première réforme symbolique engageriez-vous pour transformer l’État ?
“Je fermerais tous les palais ministériels, je réduirais le gouvernement à dix ministres et je les installerais dans des locaux simples et efficaces. Les palais ministériels montent à la tête de ceux qui les occupent. Ils sont devenus le symbole d’une monarchie technocratique que les Français ne veulent plus voir. L’exemplarité doit commencer par l’organisation même du pouvoir.”
Quelle décision économique prendriez-vous face à la concurrence chinoise ?
“J’irais immédiatement à Berlin pour discuter avec le chancelier allemand des moyens de protéger l’industrie européenne. Nous devons envisager des droits de douane importants sur les véhicules électriques chinois massivement subventionnés et taxer davantage les petits colis venant de Chine. Nous devons également exiger des transferts de technologies lorsqu’une entreprise chinoise s’installe en Europe. Il faut rééquilibrer nos relations commerciales avant que les surcapacités chinoises ne détruisent des pans entiers de notre industrie.”
Comment restaurer concrètement l’autorité de l’État ?
“Il faut rétablir une politique pénale lisible et une véritable chaîne de commandement. Le garde des Sceaux doit pouvoir s’assurer que la politique pénale décidée est réellement appliquée par les procureurs. L’autorité de l’État ne doit pas rester un slogan : elle doit reposer sur des responsabilités claires et sur des sanctions lorsque des fautes sont commises. Elle ne demande ni outrance ni grandes déclarations, mais de la clarté et de la fermeté.”
Vous faites également de la langue française une priorité. Pourquoi ?
“La violence est aussi liée à l’incapacité croissante de certains enfants à exprimer leurs sentiments, à discuter et à formuler leurs idées. Lorsqu’ils ne disposent pas des mots nécessaires, la violence peut devenir un moyen d’expression. Il faut relancer la lecture, enrichir le vocabulaire dès le plus jeune âge et réduire le temps passé sur les réseaux sociaux. Le combat pour la langue française et la lecture est un combat vital.”
"Je suis déterminé à proposer un changement complet de modèle"
Soutiendrez-vous l’un des candidats déjà déclarés ou pressentis pour 2027 ?
“Je veux d’abord défendre un projet pour le pays et des idées qui permettent aux Français de retrouver leur fierté. La question fondamentale est de recréer une fierté nationale autour d’un nouveau modèle. Le système actuel épuise les Français et détruit leur entrain, alors que notre pays dispose de talents exceptionnels dans les entreprises, la recherche, la culture et les associations. Il faut commencer par dire où nous voulons emmener la France dans les vingt-cinq ou trente prochaines années.”
Écartez-vous définitivement une candidature à l’élection présidentielle ?
“Ce n’est pas le moment de répondre à cette question en désignant une personne ou une alliance. En revanche, il ne faut pas douter un instant de ma détermination à proposer pour notre pays et nos compatriotes un changement complet de modèle. La France a tout pour réussir, mais ses qualités sont aujourd’hui broyées par un système qui décourage l’énergie et l’enthousiasme. Il faut se méfier des certitudes et des jugements définitifs.”
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