À l’approche de l’élection présidentielle, la solitude s’invite dans les débats publics, portée par des constats alarmants sur l’évolution des modes de vie et la fragilisation du lien social.
"La tendance centrale, c'est l'individualisation des modes de vie"
L’isolement social n’est plus une réalité marginale. Il touche désormais toutes les générations et tous les territoires. Selon un sondage réalisé en janvier 2026 par la Fondation de France en partenariat avec le CERLIS et le CRÉDOC, près d’un quart des Français se sentent seuls, une proportion en hausse ces dernières années. Ce phénomène, longtemps associé aux personnes âgées, concerne aujourd’hui largement les jeunes et les actifs. Dans le contexte de la campagne présidentielle, cette problématique gagne en visibilité. Plusieurs responsables politiques s’en emparent, évoquant une "fracture sociale invisible" qui fragilise la cohésion nationale. Derrière les chiffres, c’est bien la question du vivre-ensemble qui est posée.
L’une des causes majeures de cette progression réside dans l’individualisation croissante des modes de vie. L’évolution des structures familiales, la mobilité professionnelle ou encore le développement du numérique ont profondément transformé les relations sociales. Si ces changements offrent plus d’autonomie, ils s’accompagnent aussi d’un affaiblissement des liens de proximité. Les relations de voisinage, autrefois structurantes, tendent à se raréfier.
"La tendance centrale, c'est l'individualisation des modes de vie, qui fait qu'on est aujourd'hui dans une société d'individus. Au fil du temps, on a perdu de ces communautés dans lesquelles on avait une place. Et, du coup, chacun aujourd'hui est responsable de ses relations, il faut aller conquérir ses relations. Les personnes âgées perdent [des relations sociales] dans leur parcours de vieillissement, avec le passage à la retraite, les enfants qui partent de la maison, les deuils, la maladie ou la dépendance", commente au micro de Sud Radio Jean-François Serres, membre fondateur de Monalisa, la mobilisation nationale contre l'isolement social des personnes âgées, et ancien délégué général des Petits frères des pauvres. "Dans la famille, les solidarités entre les personnes sont très, très solides. Même si les familles ont beaucoup changé, la solidarité des parents ou des grands-parents vers les plus jeunes s'est beaucoup accentuée. Mais les familles sont aussi très dispersées : on n'habite plus dans le même lieu, il y a de la décohabitation", poursuit Jean-François Serres à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Jacques Cardoze.
L'habitat intergénérationnel et les lieux de rencontre à la rescousse
Pour certains, la solution passe par la création de lieux de rencontre accessibles à tous. Tiers-lieux, cafés associatifs, maisons de quartier ou espaces culturels jouent un rôle clé dans la reconstruction du tissu social. Ces espaces permettent de multiplier les interactions et de recréer des dynamiques collectives. En milieu rural, où l’isolement est souvent plus marqué, ces initiatives prennent une importance particulière. La disparition des commerces de proximité et des services publics a contribué à accentuer le sentiment de solitude. Là encore, la réinvention de lieux de vie partagés apparaît essentielle.
"Il y a un certain nombre de solutions possibles qui développent les potentialités relationnelles. L'habitat intergénérationnel se développe pas mal. Il y a des personnes âgées, qui, parce que leurs enfants sont partis de chez elles, disposent d'une chambre dont elles n'ont pas besoin, et elles l'ouvrent à un étudiant, et ça crée un atout pour l'étudiant, qui a une chambre à peu de frais. C'est aussi la question des cafés. C'est vrai qu'ils ont énormément disparu, alors que ce sont des lieux de rencontre extrêmement importants. Et donc, revitaliser des cafés, qui sont des cafés de rencontre, où la question de la rencontre est centrale, c'est très intéressant et très important", estime Jean-François Serres sur Sud Radio.
Lutte contre la solitude : les personnes vulnérables passent parfois sous les radars
"Mais il y a une autre question qui n'est pas résolue par les lieux de rencontre - c'est les plus vulnérables. Dans les personnes isolées, il y a des personnes extrêmement vulnérables : soit très âgées, soit en situation de handicap, qui ne sortent plus du tout de chez elles. Et donc, il faut aussi aller vers elles et recréer des liens avec des personnes vulnérables. Et c'est un peu ce que fait Monalisa, qui est la mobilisation contre l'isolement des âgés", poursuit Jean-François Serres.
De manière surprenante, les jeunes, eux aussi, sont touchés par l'isolement social. La perte du cercle social, notamment après les études ou lors de l’entrée dans la vie active, constitue un moment critique. "Pour les jeunes, l'explosion de l'isolement social et de la solitude, notamment depuis la crise du Covid, est absolument majeure et extrêmement préoccupante. On est passés de 2% des jeunes qui souffraient de solitude en 2010 à 9% ou 10 % en 2022. Il y a une sorte d'explosion à un moment où, en fin de compte, les jeunes ne trouvent plus de potentiel relationnel dans leur environnement. Ils sont captés dans une illusion de relations dans les réseaux sociaux", déplore Jean-François Serres au micro de Sud Radio.
Les femmes, quant à elles, sont plus nombreuses à déclarer un sentiment de solitude. "Dans les études, on a beaucoup plus de femmes très âgées. Et donc, l'isolement des femmes âgées est beaucoup plus important que celui des hommes. C'est principalement du fait qu'il y a plus de femmes âgées que d'hommes. Et puis, on perçoit quand même qu'il y a une sensibilité à la solitude qui est parfois plus grande chez les hommes que chez les femmes", raconte Jean-François Serres.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.