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Éric Revel : « Bardella veut éviter le piège de la rediabolisation »

OPINION - Alors que le débat sur l’interdiction du voile dans l’espace public revient dans l’actualité politique, le RN remet en avant l’un de ses marqueurs historiques. Pour Éric Revel, cette stratégie répond à plusieurs objectifs : mobiliser l’électorat du parti, créer un clivage avec la gauche et permettre à Jordan Bardella d’afficher une image plus modérée en vue de Matignon.

Jordan Bardella en Une de Paris Match, avril 2026, après l’officialisation de sa relation avec la princesse Maria Carolina.
Jordan Bardella en Une de Paris Match, avril 2026, après l’officialisation de sa relation avec la princesse Maria Carolina.

Jacques Cardoze : La stratégie du RN est en question en ce début de saison. Le voile au RN, interdit ou pas dans l'espace public, amende, loi, référendum, à quoi jouent les leaders du RN sur ce sujet ?

Éric Revel : "Vous avez raison, on a l'impression qu'il y a deux feux sur le port du voile, mais il y a eu aussi deux feux, vous vous en souvenez, sur la question des retraites. Jordan Bardella avait dit qu'il faut mettre de la capitalisation et Marine Le Pen avait eu du mal à suivre parce que ce n'était pas son programme. Donc sur le voile, je dirais que c'est le grand retour classique de l'été et de la campagne présidentielle.

« Le RN ressort de ses cartons un marqueur historique »

Le RN a donc décidé de ressortir de ses cartons un marqueur historique, mais hautement évidemment inflammable : c'est la pénalisation du port du voile dans l'espace public. Alors c'est le député Jean-Philippe Tanguy, vous vous en souvenez, qui a dégainé le premier sur BFM, promettant une amende forfaitaire pour les contrevenantes.

Alors évidemment, l'opposition est montée au créneau. Pourtant, une question s'impose : pourquoi diable le RN revient-il sur cette mesure clivante, au lieu de parler, je ne sais pas, par exemple du pouvoir d'achat ou d'autres choses, alors que le RN caracole en tête des sondages ? Alors, est-ce que c'est une faute politique ou pas ?"

« Marine Le Pen a besoin de solidifier sa base »

L'interdiction du voile dans l'espace public était déjà présente, Éric, dans le programme de Marine Le Pen en 2022. C'est donc juste un retour aux sources de la politique du RN ?

"Oui, la réponse à votre question tient en deux mots : Marine Le Pen. À l'approche de l'échéance présidentielle, c'est la candidate historique, évidemment, qui a besoin de solidifier sa base et de réactiver le logiciel identitaire du parti. Quand on est donné favori, ce qui est le cas de Marine Le Pen dans tous les sondages, en tout cas pour le premier tour, le risque, c'est de tomber dans l'anesthésie, dans la technocratisation, de revenir à des choses plus basiques.

Donc revenir sur la question du voile, c'est l'assurance, à mon sens, de trois choses. Un, de saturer l'espace médiatique, on le voit bien d'ailleurs, on en parle encore ce matin. Deux, de tendre un piège aussi à la gauche et à l'extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon et ses lieutenants sur votre plateau hier, le député Piquemal d'ailleurs a réagi immédiatement. Et puis trois, c'est de créer un clivage culturel net, où le RN se pose en seul défenseur d'une laïcité de combat."

« Bardella ne veut plus être seulement un tribun d'estrade »

Alors justement, parmi ces leaders que vous avez cités, le premier d'entre eux, Jordan Bardella, marque sa différence. Est-ce que c'est une vraie différence ou une habileté politique ? 

"Alors la presse dit que c'est une vraie différence. Évidemment, la presse, notamment de gauche, a intérêt à enfoncer le coin, à montrer qu'il y a des divergences entre Marine Le Pen et Jordan Bardella. C'est de bonne guerre. Mais dans ce concert bien orchestré, il y a une fausse note, ou disons une autre musique. Vous avez raison, c'est celle de Bardella.

Nommé par Marine Le Pen comme le candidat officiel pour Matignon, si elle arrive au pouvoir, le président du RN joue désormais une toute autre partition. Son objectif, à mon sens, c'est bâtir sa stature de premier ministrable, crédible, sérieux et surtout proche du réel. Parce que là où Jean-Philippe Tanguy a brandi la matraque de l'amende immédiate, Bardella, lui, temporise.

Interrogé au siège du parti, après la déclaration de l'un de ses lieutenants, enfin le lieutenant de Marine Le Pen, Bardella a immédiatement sorti l'extincteur, il a dit : « il ne s'agit pas de mettre en place une police du vêtement », c'est sa phrase. Alors c'est une pirouette politique, rhétorique, pour adoucir la brutalité de la mesure, sans pour autant contredire sur le fond la doctrine de Marine Le Pen. Bardella parle d'un référendum sur la question du voile, une fois éventuellement le RN aux pouvoirs."

« Bardella veut éviter le piège de la rediabolisation »

Bref, pour vous, Bardella se positionne en futur Premier ministre, et Le Pen présidente joue sur la partition de la responsabilité ?

"Bah écoutez, oui, on peut voir les choses comme ça. On peut se dire, en enfonçant le clou, il y a tellement de divergences, ça ne va plus entre Bardella et Le Pen, je ne le crois pas. Parce que Bardella, l'enjeu pour lui, c'est d'éviter le piège de la rediabolisation, qu'on l'accuse d'amateurisme juridique, parce qu'une loi sur le port du voile dans l'espace public, bon courage devant le Conseil constitutionnel. Bardella sait pertinemment que verbaliser, sous forme d'amende, des milliers de femmes dans la rue, est un enfer logistique pour la police, et puis sans doute un contresens constitutionnel.

Alors Bardella est rusé, il renvoie la mesure à un hypothétique référendum général sur l'islamisme, en disant, on le fera au cours du quinquennat, au cours du quinquennat, si Marine Le Pen est élue. Il n'y a pas de date claire, donc ça veut dire, on verra plus tard. Et c'est là toute l'attitude du jeune leader, certains diraient en son habileté, Bardella ne veut pas, ne veut plus être seulement un tribun d'estrade, il veut montrer qu'il maîtrise déjà les rouages de l'État.

Alors face aux obsessions idéologiques de la garde mariniste, il oppose une prudence de technocrate, j'ai envie de dire, une manière subtile de faire comprendre aux électeurs modérés et aux milieux économiques, qu'avec lui à Matignon, le pays sera géré avec pragmatisme. Donc le duo Bardella-Le Pen, c'est peut-être aussi une stratégie du bon et du mauvais flic. Marine flatte le peuple déconvaincu avec le refrain historique sur le voile, pendant que Bardella-Jordan rassure les indécis en baissant le volume. Bon, reste à savoir quand même, si les Français accepteront d'acheter un Spotify politique, où les artistes ne chantent pas tous les mêmes paroles."


Retrouvez Drôle d'époque dans le Grand Matin Sud Radio au micro de Jacques Cardoze.

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