Jusqu’à présent, les secours en montagne sont en grande majorité gratuitement assurés par l’État, qu’il s’agisse de sauvetages en randonnée ou en haute montagne. Mais l’évolution des pratiques sportives et les contraintes budgétaires conduisent aujourd’hui à débattre d’un changement radical de modèle, avec des scénarios de facturation ciblée ou généralisée étudiés par la juridiction financière.
Secours en montagne : une pression budgétaire forte sur un dispositif coûteux
Le rapport de la Cour des comptes, remis à la commission des finances du Sénat, met en lumière des chiffres impressionnants : le coût total du secours en montagne s’élève à environ 107–110 millions d’euros en 2024, soit plus du double de la dépense constatée en 2012. Avec près de 9.900 interventions par an, le coût moyen d’une opération dépasse aujourd’hui 10.780 euros, une somme jugée difficilement soutenable dans un contexte de hausse permanente des dépenses publiques et de réduction des marges de manœuvre budgétaires. Cette augmentation est notamment liée à l’usage intensif des moyens aériens (hélicoptères), indispensables pour atteindre rapidement les personnes en difficulté dans des zones difficiles d’accès, mais aussi très coûteux en maintenance et en personnels.
La gratuité des secours en montagne en France remonte à une ordonnance royale de 1733, instaurée à l’origine pour éviter que des victimes hésitent à solliciter les secours lors d’incendies. Aujourd’hui, la Cour des comptes estime que ce principe, bien qu’encore inscrit dans la loi, ne peut plus rester intangible face aux réalités financières et humaines du dispositif. Elle recommande donc d’envisager une facturation des interventions, au moins dans certains cas bien définis — par exemple pour les personnes étrangères ou celles ayant adopté des comportements imprudents ou dangereux.
Plusieurs modèles sont évoqués dans le rapport :
- un système « à l’italienne » ou « à la suisse », avec une tarification modulée selon l’activité et le contexte ;
- une facturation totale ou partielle des secours, possiblement adossée à un système d’assurance individuelle.
Les professionnels de la montagne sont vent debout contre des secours payants
Cette piste n’est pas sans controverse : si certains y voient une manière de responsabiliser les pratiquants et de réduire les recours abusifs, d’autres soulignent que le secours doit rester un service universel, comparable au secours routier ou urbain, et que la gratuité est un pilier de l’accès aux soins et à l’aide d’urgence.
"La montagne est un milieu naturel qui, en elle-même, est dangereuse. Au même titre que l'océan. Le fait d'aller en montagne, ça expose à des risques naturels au même titre qu'aller faire de la voile ou aller nager en mer ou dans un plan d'eau qui n'est pas une piscine. Le fait d'avoir à un moment donné besoin de secours n'est pas forcément la marque d'une imprudence. Et d'ailleurs, quand on consulte les spécialistes, le nombre de secours appelés inconsidérément ou qui seraient le fait d'une imprudence caractérisée, c'est une infime minorité des cas des secours", commente au micro de Sud Radio Yannick Vallençant, président du Syndicat interprofessionnel de la montagne.
Autre problème identifié par Yannick Vallençant : la rupture d'égalité des citoyens devant des services publics. "Il y a autre chose qui me gêne dans certaines considérations de la Cour des comptes : 'intéressons-nous au coût des secours en montagne'. Mais à ce moment-là, pourquoi n'étudie-t-on pas le coût des secours en mer ou les secours routiers ? Parce que des secours, il y en a partout."
"Et si on commence à toucher aux secours en montagne, pour moi, ça risque de rompre deux principes fondamentaux de la République. D'une part, l'égalité des citoyens devant des services publics - les secours, c'est un service public. Pourquoi en priverait-on les montagnards plutôt que d'autres catégories de citoyens ? Et puis, ça rompt également un principe de solidarité. Certes, des gens qui ne vont jamais en montagne en tant que contribuables vont payer le secours en montagne. Mais de la même manière, les montagnards qui ne vont jamais en mer vont payer le secours en mer. Ou des gens qui ne fument pas, ne boivent pas et n'ont parfois pas le permis vont payer les secours pour des gens qui passent des SMS au volant ou l'hospitalisation de gens qui ont un ulcère ou une cirrhose du foie. Je trouve que c'est risqué d'entailler les principes de la République pour des économies de bout de chandelle, d'une certaine manière", poursuit Yannick Vallençant à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.