Moqueries, stigmatisation ou obstacles professionnels : les personnes en surpoids victimes de "grossophobie" témoignent souvent d’expériences marquées par des préjugés persistants, qui peuvent impacter leur santé mentale, leurs opportunités professionnelles et leur intégration sociale.
Une discrimination dans l’accès à l’emploi
La grossophobie est un phénomène qui prend de multiples formes. Il peut s’agir de remarques désobligeantes, de moqueries, de jugements moraux ou encore de discriminations plus discrètes mais tout aussi réelles. Les personnes en surpoids ou obèses se retrouvent souvent confrontées à des stéréotypes profondément ancrés, associant leur apparence à un manque de volonté, de discipline ou de responsabilité personnelle. Ces représentations simplistes ignorent pourtant la complexité des facteurs liés au poids : génétique, environnement social, alimentation, activité physique, conditions économiques ou encore santé mentale. Malgré cela, les jugements hâtifs restent fréquents et contribuent à créer un climat social difficile pour de nombreuses personnes.
"Pour une raison qui est peu connue mais qui est assez incroyable, quand on fait les comparaisons internationales, depuis 20 ans, il y a eu plusieurs comparaisons entre les pays. Et bien, sur 71 pays, la France arrive au sixième rang des pires pays s'agissant de la vision négative des personnes en surpoids. Je ne parle même pas de l'obésité. C'est-à-dire qu'on est en France particulièrement durs", commente le sociologue François Amadieu à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
"Et puis il faut ajouter les réseaux sociaux, les influenceuses, qui proposent toujours les mêmes types d'images. Donc, il y a un gros décalage qui fait que dans les enquêtes en France, on constate que les femmes voudraient avoir un indice de masse corporelle entre 16 et 20. Elles pensent que l'idéal de beauté est beaucoup plus mince, c'est ce qu'elles veulent. C'est très, très décalé par rapport à la taille et le poids moyen français", poursuit François Amadieu à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
L'emploi, un domaine particulièrement sensible aux discriminations à l'apparence
L’un des domaines où la grossophobie se manifeste le plus clairement est celui de l’emploi. Plusieurs études sociologiques ont montré que les personnes en surpoids peuvent rencontrer davantage de difficultés lors des processus de recrutement. L’apparence physique, bien que rarement évoquée ouvertement, peut influencer les décisions de manière implicite. "À CV équivalent, si vous mettez une photo d'une personne obèse, le pourcentage des réponses reçues sera inférieur de 30 à 50%, ça dépend du type d'emploi", raconte au micro de Sud Radio le sociologue Jean-François Amadieu, qui a travaillé sur la question. "Les femmes sont surtout victimes de cette vision très négative, c'est les femmes qui sont les premières concernées. Et puis, elles occupent beaucoup d'emplois au contact de la clientèle. Quand vous êtes dans un métier lié à la vente, ça va être très, très pénalisant professionnellement", poursuit Jean-François Amadieu à l'antenne de Sud Radio.
La discrimination ne s’arrête pas toujours à l’embauche. Dans certaines situations, des personnes en surpoids rapportent aussi des freins dans l’évolution de carrière, des difficultés à accéder à des postes à responsabilité ou une moindre reconnaissance de leurs compétences. Ces obstacles invisibles peuvent limiter les trajectoires professionnelles et renforcer un sentiment d’injustice.
Le poids des insultes et des moqueries
La grossophobie se manifeste également par des violences verbales. Les insultes visant les personnes obèses ou en surpoids sont encore fréquentes, notamment dans les espaces publics, sur les réseaux sociaux ou dans certains contextes scolaires. Ces injures prennent souvent la forme de surnoms humiliants, de commentaires sur le corps ou de remarques dégradantes. Si certains les considèrent comme de simples plaisanteries, elles peuvent avoir des conséquences psychologiques importantes. Les personnes ciblées évoquent souvent un sentiment de honte, d’isolement ou de perte de confiance en elles.
"En matière d'injures, si vous insultez une personne en surpoids ou obèse, publiquement ou pas publiquement, je ne comprends pas pourquoi le Code pénal et la loi sur la presse n'abordent pas la question de l'apparence physique, la question de l'obésité. En revanche, quand il s'agit de questions religieuses, raciales, d'orientation sexuelle, là c'est considéré comme plus grave", s'interroge François Amadieu.
Chez les jeunes, ces moqueries peuvent être particulièrement marquantes. À l’école ou dans les activités sportives, les enfants et adolescents en surpoids sont parfois victimes de harcèlement lié à leur apparence physique. Cette stigmatisation précoce peut avoir des répercussions durables sur l’estime de soi et le rapport au corps.
Des conséquences sur la santé et la vie sociale
Au-delà de l’impact psychologique, la grossophobie peut également avoir des conséquences sur la santé globale. Les personnes confrontées à des discriminations répétées peuvent développer du stress, de l’anxiété ou des troubles dépressifs. Certaines peuvent aussi éviter les espaces publics, les activités sportives ou même les consultations médicales par peur d’être jugées.
Ce phénomène crée un paradoxe : alors que l’obésité est souvent présentée comme un problème de santé publique, la stigmatisation peut au contraire décourager les démarches de prévention ou de soin. Les jugements moralisateurs et les injonctions simplistes ne tiennent pas compte de la complexité des parcours individuels.
Une prise de conscience progressive
Ces dernières années, la question de la grossophobie commence à être davantage discutée dans l’espace public. Des campagnes de sensibilisation, des travaux universitaires et des initiatives associatives contribuent à faire évoluer les mentalités. Le débat porte notamment sur la nécessité de distinguer la lutte contre l’obésité, qui relève de la santé publique, de la stigmatisation des personnes concernées. "Il y a un facteur génétique important à l'obésité, donc c'est une maladie. L'obésité est également considérée par l'Union européenne comme un handicap", fait savoir François Amadieu au micro de Sud Radio. Promouvoir une alimentation équilibrée et l’activité physique ne devrait pas passer par la culpabilisation ou l’humiliation.
Reconnaître la grossophobie comme une forme de discrimination permet aussi d’interroger les normes sociales liées au corps. Dans une société où l’apparence occupe une place importante, repenser ces normes est un enjeu essentiel pour favoriser davantage d’inclusion et de respect. Ainsi, lutter contre la grossophobie ne signifie pas nier les enjeux de santé liés au surpoids, mais plutôt combattre les préjugés et les discriminations qui touchent les personnes concernées. Une approche plus respectueuse et plus nuancée peut contribuer à améliorer à la fois le bien-être social et la qualité du débat public sur ces questions.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.