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François Bayrou : "Le jugement de Marine Le Pen recherchait un équilibre"

Par Aurélie Giraud

ENTRETIEN SUD RADIO - Marine Le Pen candidate, alerte sur la dette, 2027 : François Bayrou, ancien Premier ministre, ancien maire de Pau et auteur de Alerte sur la France qui vient (L’Observatoire), était “L’invité politique” sur Sud Radio.

François Bayrou
François Bayrou, interviewé par Jacques Cardoze sur Sud Radio, le 8 juillet 2026, dans “L’invité politique”.

Décision de Marine Le Pen de se présenter à l’élection présidentielle, rôle des juges, financement des campagnes, dette publique, appauvrissement de la France et présidentielle 2027. Au micro de Sud Radio, François Bayrou a répondu aux questions de Jacques Cardoze.

Marine Le Pen : "Le jugement recherchait un certain équilibre"

Jacques Cardoze pour Sud Radio : Marine Le Pen a décidé de se présenter à la présidentielle malgré sa condamnation. Quelle est votre réaction à cette journée politique ?
François Bayrou : “C’était une journée un peu folle, absolument frappante par le suspense. Mais au fond de moi, je pense que tout cela doit être bien. Le jugement recherchait un certain équilibre, avec d’un côté la reconnaissance d’un certain nombre d’errements et, de l’autre, le respect du principe de ne pas porter atteinte au droit de l’électeur de choisir son candidat et son président. Pour la France, l’essentiel est qu’elle puisse avoir le débat présidentiel auquel elle a droit.”

Vous aviez dit être troublé après le premier jugement. L’êtes-vous encore aujourd’hui ?
“Non, parce que ce que j’avais exprimé alors, je l’avais fait en pesant mes mots. Mon trouble portait sur l’exécution provisoire, car il y a un principe de droit que je considère comme intangible : il faut toujours avoir un recours devant un jugement. Sur le fond, ce qui m’intéresse, c’est que le pays puisse saisir le débat de l’élection présidentielle. Sans cela, il y aurait eu des polémiques incessantes, alors qu’il faut que l’électeur voie se former devant lui le débat par lequel il choisira son avenir.”

Le pouvoir des juges s’était-il invité trop fortement dans le débat politique ?
“Je parle d’équilibre, et les mots sont importants dans ces affaires. Il y a une recherche d’équilibre, et cet équilibre sera enrichi par le pourvoi en cassation. La question de fond demeure : est-il normal qu’un assistant parlementaire fasse ou non de la politique nationale ? C’est une question juridique importante, qui doit être examinée avec précision.”

"J’ai été relaxé, et ce ne sont pas les mêmes faits que Marine Le Pen"

Marine Le Pen a comparé sa situation judiciaire à la vôtre. Que lui répondez-vous ?
“J’ai été relaxé, comme un certain nombre de ceux qui travaillaient avec moi, et quand elle dit que ce sont les mêmes faits, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas vrai pour deux raisons principales qu’il faut rappeler pour ne pas laisser courir ce genre d’affirmation. Premièrement, je n’étais pas député européen, et c’est une grosse différence. C’est en tant que député européen que les faits qualifiés de détournements ont été reprochés.”

Quelle est l’autre différence que vous mettez en avant ?
“Deuxièmement, le jugement du tribunal dit en toutes lettres que, dans notre cas, il n’y avait pas de système. Il n’y avait pas d’organisation mise en place pour obtenir des financements supplémentaires. À l’époque, la règle était considérée comme peu claire, avec une porosité entre ce que pouvaient faire les assistants parlementaires au titre européen et ce qui relevait de la politique nationale. C’est précisément pourquoi le pourvoi en cassation est utile pour dire ce qu’est la réalité juridique de cette accusation.”

Vous insistez aussi sur les montants en cause. Pourquoi ?
“Je veux répéter que je n’étais pas député européen, alors que Marine Le Pen est poursuivie en tant que députée européenne. Le tribunal a écrit que, dans notre cas, il n’y avait pas le système dont on nous avait accusés. Les montants évoqués représentaient 1,5 % de la masse salariale pendant dix ans. Cela n’a absolument rien à voir avec une organisation de détournement, et la Cour de cassation dira si détournement il y a ou non.”

"Je suis l’adversaire déterminé du RN et des extrêmes en général"

Peut-on faire campagne lorsque l’on est condamné pénalement, même avec un pourvoi en cassation ?
“Je m’efforce de ne pas employer des mots qui peuvent être appliqués à beaucoup dans le monde politique. Nous sommes revenus à un temps d’une extrême violence dans la vie politique. Je ne veux pas employer de mots de stigmatisation, même si je suis un adversaire déterminé du RN et des extrêmes en général. Il faut débattre sans ajouter de violence à la violence.”

Pourquoi cette opposition aussi nette aux extrêmes ?
“Jamais dans l’histoire du monde la prise du pouvoir par l’extrême droite ou par l’extrême gauche n’a apporté du bien à un pays. Ces mouvements divisent la société, jettent les uns contre les autres et multiplient les accusations. Ils glorifient certains groupes et en rejettent d’autres, ce qui nourrit l’affrontement. Cette logique est le contraire de l’intérêt du pays.”

Vous dénoncez aussi ce que vous appelez la politique du bouc émissaire. Que voulez-vous dire ?
“La politique du bouc émissaire consiste, pour les uns, à dire que l’on va faire payer les immigrés et l’Europe. Pour les autres, à l’extrême gauche, elle consiste à dire que l’on va faire payer les riches, en jouant avec des mots, des thèmes et des allusions qui relèvent en réalité de l’antisémitisme. Tout cela fait reculer le pays. Ce qui fait avancer un pays, c’est la vérité partagée, pas la division ni l’affrontement.”

Pensez-vous que l’opinion pardonnera sa condamnation à Marine Le Pen ?
“Votre formulation laisse entendre que ce serait joué d’avance, que le pays aurait déjà choisi, et je ne crois pas cela. Le pays est à la veille du plus grand choix qu’il ait eu à prononcer depuis très longtemps. Ce choix touche à son avenir, et singulièrement à l’avenir des plus jeunes. J’ai écrit ce livre pour éviter la guerre des générations et pour expliquer qu’il faut, au contraire, une alliance des générations.”

"Ce n’est pas normal que ce soient des banques qui décident qui peut se présenter ou non"

Le RN affirme que le financement pourrait devenir un problème pour sa campagne. Est-ce un enjeu démocratique ?
“Je ne crois pas qu’aujourd’hui, compte tenu de ses ressources considérables, ce soit le premier problème du RN. Le nombre de députés de cette formation politique lui permet des financements importants. Après, je ne sais pas comment tout cela est géré et je n’ai aucune indication sur ce point. Mais la question du financement des campagnes existe bel et bien dans notre démocratie.”

Vous aviez proposé une banque de la démocratie. Pourquoi cette idée reste-t-elle importante ?
“J’avais proposé l’idée d’une banque de la démocratie pour répondre à des problèmes de cet ordre. Il n’est pas normal que des banques privées décident toutes seules si une formation politique ou une campagne électorale est finançable ou non. Cette idée avait été reprise par le président de la République dans son programme. Le gouvernement de l’époque ne l’a pas acceptée, et je considère que c’est un manquement.”

Auriez-vous, vous aussi, décidé de vous pourvoir en cassation dans la situation de Marine Le Pen ?
“J’attendais cette décision, parce qu’elle avait dit qu’avec un bracelet elle ne ferait jamais campagne. Je comprenais très bien qu’avec un bracelet, on ne peut pas faire campagne. La décision qu’elle a prise tient probablement au calendrier des magistrats et de la Cour de cassation, qui pourrait permettre que la campagne électorale ait lieu. Mais il existe un débat très important entre juristes sur les effets précis d’une éventuelle cassation.”

"La France n’a jamais remboursé un euro de dette"

Dans votre livre, vous écrivez que la France s’appauvrit. Sur quoi fondez-vous ce constat ?
“Cela se lit tous les jours, et des chiffres nationaux comme internationaux le montrent. J’ai pris l’exemple des Pays-Bas, un pays comparable au nôtre, dont le produit intérieur brut par habitant est supérieur à celui de la France de 30 %. Imaginez si chacun de ceux qui nous écoutent avait 30 % de salaire en plus. Imaginez aussi si l’État disposait de 30 %, ou même de 10 à 15 %, de ressources supplémentaires : nous n’aurions plus de déficit.”

À quoi attribuez-vous cet appauvrissement ?
“C’est très simple : il y a cinquante ans que la France n’a pas voté un budget en équilibre, singulièrement depuis 1981. Lorsque vous n’avez pas assez de ressources pour payer vos dépenses, vous empruntez la différence. Nous avons eu une sédimentation de déficits pendant des décennies, jusqu’à nous retrouver avec une montagne de dette de plus de 3 500 milliards d’euros. La France n’a jamais remboursé un euro de dette : quand les échéances arrivent, elle emprunte à nouveau le même montant, plus le déficit de l’année suivante.”

Pourquoi la situation devient-elle plus grave aujourd’hui ?
“Même si l’on ne rembourse pas le capital, il faut payer les intérêts. Les intérêts de la dette sont désormais devenus hors de contrôle. Il y a quelques années, ils représentaient entre 20 et 30 milliards d’euros ; cette année, ce sera autour de 80 milliards, puis plus de 90 milliards l’année prochaine. Le montant total de l’impôt sur le revenu ne suffira bientôt plus à couvrir les seuls intérêts de la dette, ce qui est exactement une situation de surendettement.”

Cette dette rend-elle les investissements impossibles ?
“Ils vont être de plus en plus difficiles. C’est parce que l’on a refusé la vérité que nous en sommes là, et mon engagement est que la vérité soit dite. La question est de savoir si, entre citoyens français, nous sommes capables de regarder la réalité en face. Si nous ne le faisons pas, nous n’aurons plus les moyens de financer les promesses que tous les candidats multiplient.”

Comment sortir de cette situation ?
“Il faut changer l’organisation du pays. La France dépense 20 % de plus que ses voisins pour ses dépenses publiques, mais sommes-nous mieux soignés, mieux éduqués, plus satisfaits de nos services publics et plus optimistes ? La réponse est non. Nous avons donc un devoir de reconstruction, dans une alliance des générations, pour être beaucoup plus efficaces en dépensant moins.”

Faut-il envisager une mise sous tutelle du Fonds monétaire international, le FMI ?
“La mise sous tutelle du pays serait un drame épouvantable pour la France. Cela signifierait perdre notre capacité de décision, comme la Grèce l’a connu dans une très grande violence. L’Italie, l’Espagne et le Portugal ont réussi à redresser leurs finances publiques. Nous devons prendre nous-mêmes les choses en main, car accepter une telle tutelle serait une défaite.”

"Pour la présidentielle de 2027, d’autres figures vont émerger"

Qui pourrait porter en 2027 ce projet de vérité et de reconstruction ?
“Je fais la différence entre les discours et la capacité d’une femme ou d’un homme à faire vibrer le plus profond du pays. Pour l’instant, je ne vois pas qui peut faire cela. Mais il va se passer beaucoup de choses dans les mois qui viennent. Il faut chercher qui a la capacité de regarder la réalité en face.”

Vous ne souhaitez donc soutenir personne aujourd’hui ?
“Je ne fais pas d’engagement sur les personnes. Je regarde ce qui va se passer, et je crois que d’autres figures vont apparaître. Pour moi, il y a deux critères : le courage de dire la vérité comme elle est, et l’imagination, la capacité de créativité pour dire que l’on va organiser le pays différemment. Pour l’instant, dans l’offre politique actuelle, je ne vois pas encore de réponse à cette question.”

Quand cette réponse peut-elle émerger ?
“Elle viendra d’ici à l’automne, parce que l’élection présidentielle se joue entre novembre et février. Je rappelle que l’alliance que j’avais faite avec Emmanuel Macron date du 22 février et qu’elle a profondément changé le cours de la campagne électorale. Il y aura des prises de conscience de cet ordre. Il y aura aussi des mouvements, car le monde politique est un monde où les retournements sont nombreux.”

Faut-il donc attendre l’émergence d’un troisième homme ou d’une troisième femme ?
“Je ne suis pas là pour faire la campagne de quelqu’un. Mais il va se passer plein de choses, et il faut qu’il se passe plein de choses. Pour l’instant, nous en sommes à des promesses qui consistent à continuer la situation comme elle est, alors que cette situation n’est pas viable. Un nouvel élan, ou un nouveau contrat avec le pays, doit être écrit dans les mois qui viennent.”

Retrouvez "L’invité politique" chaque jour à 8h15 dans le Grand Matin Sud Radio

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