Finances publiques, réforme des retraites, aides aux entreprises, dépenses publiques, élection présidentielle de 2027 et politique migratoire européenne. Au micro de Sud Radio, Clément Beaune a répondu aux questions de Benjamin Glaise.
"Si on ne réforme pas, on aura une dette de 200% du PIB en 2050"
Benjamin Glaise pour Sud Radio : Votre rapport appelle à réaliser un effort de 140 milliards d’euros en cinq ans. Que se passerait-il si cette recommandation n’était pas suivie ?
Clément Beaune : “Nous avons travaillé sur un temps beaucoup plus long que celui du prochain budget, en regardant ce qui se passerait jusqu’en 2035 et jusqu’en 2050 si la tendance actuelle se poursuivait. Si nous ne faisions aucune réforme et aucun effort supplémentaire, la dette publique se rapprocherait de 200% du produit intérieur brut en 2050, soit deux fois ce que la France produit chaque année. Cette échéance peut sembler lointaine, mais elle correspond seulement à une génération. Pour éviter cette perte de contrôle, il faut donc engager des efforts et prolonger certaines réformes dans les toutes prochaines années.”
💰 Le Haut-commissariat au plan préconise un effort budgétaire de 140 milliards d'euros d'ici 2031 #GrandMatin
🗣️@CBeaune : "Si on ne réforme pas, on aura une dette de 200% du PIB en 2050. Pour éviter la perte de contrôle, il faut faire un effort"
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La France risque-t-elle, à terme, de se retrouver sous la tutelle de ses créanciers ou du Fonds monétaire international ?
“Je ne crois pas aux scénarios de politique-fiction dans lesquels la France vivrait sous tutelle, car nous sommes un grand pays et nous avons les moyens de réagir. En revanche, si nous ne faisons rien sur les dépenses, notamment les dépenses sociales, nous pourrions connaître une véritable perte de contrôle. Ce qui ferait alors augmenter la dette publique, ce sont principalement les intérêts de la dette déjà accumulée. Il faut agir avant d’atteindre une situation dans laquelle les économies réalisées ne suffiraient même plus à compenser le poids de ces intérêts.”
La situation des finances publiques est-elle déjà incontrôlable ?
“Ce n’est pas du tout la situation actuelle : aujourd’hui, la France conserve une situation stable et une capacité d’action. Mais le rôle du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan consiste précisément à regarder l’avenir et à alerter suffisamment tôt. Si nous attendons que la difficulté soit devenue immédiate, il sera beaucoup plus compliqué de prendre les mesures nécessaires. Il faut donc anticiper avec des économies dans certains domaines et des réformes portant notamment sur les retraites, la santé et les autres dépenses sociales, qui représentent environ la moitié de la dépense publique.”
"On aura évidemment besoin de travailler plus et plus longtemps”
Faut-il revenir sur la suspension de la réforme des retraites avant l’élection présidentielle ?
“Il ne faut pas faire du yo-yo chaque année avec la réforme des retraites. La suspension a été décidée dans le cadre d’un compromis politique destiné à éviter la chute du gouvernement et celle du budget, qui auraient créé davantage d’instabilité. Le Premier ministre a toutefois insisté sur le fait que l’augmentation progressive de la durée vers 64 ans reprendrait : la réforme a été suspendue, elle n’a pas été supprimée. Cet épisode ne change pas la question de fond, car nous aurons évidemment besoin de travailler plus et plus longtemps.”
Pourquoi estimez-vous nécessaire de prolonger la durée du travail ?
“Même avec la réforme adoptée en 2023, l’âge de départ en France resterait inférieur d’environ trois ans à la moyenne européenne. Nous connaissons en parallèle un choc démographique majeur, avec désormais davantage de décès que de naissances, ce qui correspond à un solde naturel négatif. Cette évolution signifie qu’il y aura moins d’actifs pour financer notre modèle social et les pensions de retraite. Si nous voulons préserver ce modèle, il faudra que chacun travaille un peu plus longtemps.”
💰 Faut-il revenir sur la suspension de la réforme des retraites ? #GrandMatin
🗣️@CBeaune : "On devra travailler plus. Même avec l'application de la réforme d'Elisabeth Borne, il y aurait un départ en retraite trois ans plus tôt que la moyenne européenne. On connait un choc… pic.twitter.com/gzZ7w9QLzm
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La réforme de 2023 est-elle suffisante pour garantir l’équilibre du système ?
“La réforme de 2023 constitue une étape, mais elle ne règle pas définitivement tous les enjeux liés au vieillissement de la population. Les débats de l’élection présidentielle permettront de discuter des modalités précises, des efforts demandés et de leur répartition. Il faudra naturellement prendre en compte les situations individuelles, les carrières longues et la pénibilité. Mais on ne pourra pas écarter la réalité démographique et financière qui impose de travailler davantage.”
"Il y a autant de chiffres sur les aides aux entreprises que de rapports"
Votre nouveau rapport établit-il enfin le montant exact des aides accordées chaque année aux entreprises ?
“Il existe presque autant de chiffres sur les aides aux entreprises que de rapports consacrés au sujet. Le Sénat a avancé le montant de 211 milliards d’euros, tandis que d’autres travaux retiennent des périmètres différents. Après douze rapports publiés en moins de vingt ans, je pense qu’il faut arrêter de chercher un chiffre magique qui serait incontestable. Nous proposons plutôt une fourchette comprise entre 82 et 187 milliards d’euros, selon que l’on intègre ou non les allègements généraux de cotisations.”
Ce rapport doit-il servir de base à la suppression de certaines aides ?
“Notre objectif est d’abord de créer une référence transparente, publique et comparable dans le temps. Nous souhaitons qu’un document présentant ces montants soit annexé chaque année au budget afin de constater s’ils augmentent ou diminuent. Ensuite, il faut évaluer régulièrement chaque dispositif, comme le crédit d’impôt recherche, les aides à l’apprentissage ou les allègements de charges. Selon les résultats, il faudra pouvoir réduire une aide, la supprimer ou au contraire la renforcer.”
Faut-il tailler dans les 68 milliards d’euros d’allègements généraux de cotisations ?
“Ces allègements constituent une politique constante menée par presque tous les gouvernements depuis trente ans et compensent en partie le niveau élevé du coût du travail en France. Augmenter brutalement ce coût serait une mauvaise idée, car cela pourrait entraîner des destructions d’emplois, une baisse de compétitivité et une fragilisation des entreprises. À terme, l’État pourrait même perdre des recettes si l’activité économique ralentissait et si les entreprises créaient moins de richesses. Des ajustements sont possibles et une évaluation régulière est nécessaire, mais ce dispositif reste important, notamment pour maîtriser le coût du travail au niveau du SMIC.”
"David Lisnard est le Milei du pauvre, son programme est une sorte de fumisterie"
David Lisnard propose de supprimer le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan. Que lui répondez-vous ?
“J’ai lu son programme, mais il ne semble pas l’avoir lu lui-même, puisqu’un chapitre propose au contraire de renforcer le Commissariat au plan pour penser le temps long, l’adaptation à la chaleur et les grands projets d’investissement. Il est le champion du monde des discours sur la réduction de la dépense publique et se présente comme une sorte de Milei du pauvre ou de Thatcher français. Dans le même temps, il demande chaque année davantage de dépenses pour les collectivités locales. On ne peut pas être Thatcher le matin et dépensier actif l’après-midi.”
🔴 La réponse de @CBeaune à @Lisnard qui veut fermer le Haut-commissariat au Plan #GrandMatin
🗣️ "J’ai lu son programme, mais visiblement pas lui. C'est une fumisterie, il est le Milei du pauvre. David Lisnard est le premier à demander de la dépense publique pour les… pic.twitter.com/CvAWFq3ZJR
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Considérez-vous cette proposition comme une simple provocation politique ?
“C’est une forme de fumisterie, parce qu’elle repose sur une contradiction entre le discours général et les demandes formulées pour les collectivités locales. Il est légitime de défendre ces collectivités et de considérer qu’elles ont besoin de moyens, mais il faut alors l’assumer dans le débat sur les dépenses publiques. Ce que je n’aime pas, c’est la démagogie et l’incohérence. On ne peut pas réclamer de la planification et des investissements de long terme puis proposer de supprimer l’institution chargée d’y travailler.”
Comment justifiez-vous concrètement l’utilité du Haut-Commissariat au plan ?
“Il est normal de justifier l’utilisation de l’argent public et je n’ai aucun problème à le faire. Nous avons notamment élaboré trente-neuf propositions concrètes pour accélérer les grands projets d’infrastructure en France. Certaines mesures peuvent permettre de gagner plusieurs années sur un projet d’investissement, ce qui produit de l’activité et de la croissance. La planification n’a de sens que si elle débouche sur des décisions utiles et mesurables.”
"Les hubs migratoires sont des fausses bonnes idées"
Les centres de retour situés hors de l’Union européenne présentent-ils un risque pour les droits humains ?
“Il existe de sérieux doutes sur le plan humain, comme l’a indiqué le Conseil de l’Europe, mais ces dispositifs posent également un problème majeur d’efficacité. L’Italie a testé un système de ce type avec l’Albanie et a dépensé plusieurs centaines de millions d’euros pour seulement quelques dizaines de retours. Le Royaume-Uni a également voulu envoyer au Rwanda des migrants qui n’avaient aucun lien avec ce pays. Il a finalement transféré quatre personnes en un an et demi pour un coût proche d’un milliard d’euros.”
La France doit-elle refuser d’appliquer ce mécanisme ?
“La France n’a jamais été favorable à ces hubs et ne les appliquera pas, non pas parce qu’elle refuserait toute politique de fermeté, mais parce qu’ils ne fonctionnent pas. Sur le terrain de l’efficacité, les exemples étrangers sont très mauvais. Ce sont des fausses bonnes idées qui donnent l’impression d’agir sans produire de résultats réels. Une politique européenne plus ferme vis-à-vis des pays qui refusent de reprendre leurs ressortissants serait beaucoup plus efficace.”
Quel rassemblement politique appelez-vous de vos vœux pour 2027 ?
“Je suis social-démocrate et je suis surtout préoccupé par le risque réel d’une victoire de l’extrême droite. J’aimerais qu’un rassemblement puisse aller du centre gauche républicain jusqu’à une droite clairement opposée à l’extrême droite, sur une base républicaine et pro-européenne. Les responsables concernés doivent discuter dès maintenant, partager des propositions de fond et faire preuve d’un esprit de responsabilité. Je souhaite contribuer à ces échanges et mettre des idées sur la table dans les prochains mois.”
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