Benjamin Glaise pour Sud Radio : La loi sur la fin de vie a été définitivement adoptée à l’Assemblée nationale créant un droit à l’aide à mourir. Vous avez voté contre. Est-ce une journée historique pour la France ?
Philippe Juvin : "D’une certaine manière, pour la première fois, l’État se donne la possibilité d’autoriser la mort d’un certain nombre de ses concitoyens. C’est une rupture. Jusqu’ici l’interdiction de donner la mort était une interdiction absolument absolue. Et un certain nombre d’exceptions ont été votées hier. Ma crainte, c’est que si on a accepté des exceptions à un principe absolu, il ne faut pas exclure que demain d’autres trouvent d’autres exceptions."
Quels types d’exceptions ? Vous avez l’air assez sûr qu’on aura des exceptions nouvelles dans les prochains mois et les prochaines années.
Philippe Juvin : "Je ne sais pas lire l’avenir, je regarde ce qui s’est fait dans les pays voisins. Dans tous les pays voisins, il y a eu une extension des conditions une fois qu’une loi de ce type a été votée. Par exemple, en Belgique on a ouvert aux mineurs, alors que c’était interdit comme c’est le cas chez nous aujourd’hui. Au Canada, une partie importante de la population, ce n’est pas dans la loi, n’exclut pas de demander l’euthanasie pour des raisons de pauvreté. Ça paraît incroyable, cette évolution de la société, mais c’est une réalité. Je ne serais pas étonné que d’ici quelques mois ou années, vous verrez fleurir des propositions de loi pour étendre ce droit à des mineurs de 16 ou 17 ans."
"Ce n’est pas une loi sur la fin de vie, c’est une loi beaucoup plus large"
Les conditions ont été explicitées : maladie grave ou incurable, pronostic vital engagé, en phase avancée ou terminale, souffrance jugée insupportable, volonté manifestée de façon libre et éclairée… vous avez peur qu’on ajoute un certain nombre d’exceptions. Mais ces exceptions vous conviennent ?
Philippe Juvin : "Ces exceptions ne disent pas les choses. Si vous avez un cancer avec des métastases, c’est un pronostic grave, vous pouvez avoir plusieurs années à vivre. Et vous pouvez être inclus selon ces critères. Donc ce n’est pas une loi sur la fin de vie, c’est une loi beaucoup plus large.
Mon inquiétude est la suivante : aujourd’hui en France, une personne sur deux qui meure en ayant besoin de soins palliatifs, n’a pas d’accès aux soins palliatifs. Une de mes craintes c’est que des gens demandent l’euthanasie par défaut de soins. Aujourd’hui, pour une consultation pour la douleur, c’est 2 à 9 mois de délais. Et vous pourrez avoir accès à l’euthanasie en 2 à 7 jours.
Si la loi sur les soins palliatifs a été votée, le temps de former les médecins en soins palliatifs, on n’aura jamais de soins palliatifs pour tout le monde d’ici 10 à 15 ans."
Fin de vie : "La loi est votée. Je suis républicain, donc je respecte la loi"
Comment vous expliquez qu’une majorité de Français soient en faveur de ce droit ?
Philippe Juvin : "Tout dépend de la question qui est posée. Si vous posez la question : ‘préférez-vous mourir dans un état insupportable de souffrance, ou préférez-vous vous suicider ?’ Beaucoup de gens, moi le premier, ne veulent pas mourir dans des conditions de souffrance terrible. Mais c’est le mode de question qui est tronqué. La vraie question qu’il aurait fallu poser c’est : ‘voulez-vous qu’on vote une loi sur l’euthanasie et le suicide assisté ou voulez-vous qu’on se donne tous les moyens pour traiter correctement tous les gens qui ont besoin d’être traités ?’.
J’ai eu des demandes d’euthanasie dans ma carrière de médecin. Mais toutes les demandes ont disparu du moment où l’équipe dans laquelle j’étais a été capable d’apporter des réponses. Ça peut être une douleur mal traitée, quelqu’un qui est seul…
Les études le montrent : quand les gens arrivent le premier jour en maison de soins palliatifs, 3 % demandent à mourir. Mais 7 jours plus tard, il ne sont plus que 0,3 %, dix fois moins. En sept jours, on a apporté des réponses.
Je veux une société où on s’occupe les uns des autres. Et aujourd’hui, ce n’est pas ça. C’est une société où on va se débarrasser, entre guillemets, du problème."
Il y a une clause de conscience pour les médecins qui est prévue ?
Philippe Juvin : "Il y a une clause de conscience pour les médecins, un médecin peut dire ‘je ne participerai pas à cette affaire’. Les pharmaciens non, alors qu’ils sont ceux qui fabriquent la substance létale, ce qui est un vrai problème. Et puis les établissements ne peuvent pas avoir de clause de conscience. Je regrette qu’il n’y ait pas eu cette clause de conscience pour les établissements.
Mais il y a d’autres sujets, d’ailleurs le Premier ministre s’est réveillé il y a 48 heures en disant ‘mais il y a trois problèmes qui se posent’. En particulier, les majeurs protégés, qu’on ne protège pas assez dans cette loi.
Pour moi, il a voulu se donner bonne conscience, car le nombre d’hommes et de femmes politiques qui, en privé, vous disent ‘je suis contre la loi mais je suis obligé de la voter’…"
Allez-vous continuer à vous battre contre ce droit à l’aide à mourir ?
Philippe Juvin : "La loi est votée. Je suis républicain, donc je respecte la loi, il n’y a pas de sujet. Je pense que le débat a été tronqué, mais la loi a été votée, je la respecterai. Il y a un recours au Conseil Constitutionnel qui sera fait, j’espère qu’il entendra nos arguments.
Il me semble que cette loi est tellement profonde que la bonne méthode aurait été de la soumettre à un référendum. Je suggérerais aux différents candidats à l’élection présidentielle de se saisir de cette question. Et là, l’affaire sera purgée, parce que les Français auront décidé eux-mêmes."
Canicule : "Ceux qui nous disent depuis des années que pour la défense de la planète il ne faut pas climatiser, en réalité ils se sont trompés et nous ont trompés"
Vous êtes chef de service des urgences de l'Hôpital Pompidou à Paris. Le gouvernement a promis 30.000 climatiseurs, dont plus de 16.000 livrés d’ici fin de semaine.Est-ce la bonne réponse ?
Philippe Juvin :" Il y a eu quelques climatiseurs qui ont été livrés à droite et à gauche. Je travaille au service des urgences, qui est climatisé. Mais ce n’est pas le cas de beaucoup d’hôpitaux de France, certains datent du 20e voire même du 19e siècle. C’est un vrai sujet la climatisation, et pas que pour les hôpitaux : il y a les bureaux, les Ehpad, les logements. L’Organisation Internationale du Travail a démontré qu’une température au bureau supérieure à 30 degrés réduit de 50 % la productivité. C’est aussi une question économique.
Et puis il y a les logements. Où meurent le plus les gens durant la canicule ? Ils meurent chez eux. Donc il faut climatiser les logements. Et ceux qui nous disent depuis des années que pour la défense de la planète il ne faut pas climatiser, en réalité ils se sont trompés et nous ont trompés."
Lors de la canicule de 2003, on a décompté 15.000 décès. Est-ce que cette canicule pourrait atteindre ou dépasser ce chiffre ?
Philipp Juvin : "Je ne pense pas, les chiffres ne disent pas cela. Parce qu’on a aussi appris de la canicule d’il y a 20 ans. Dans les Ehpad, les gens sont attentifs, on fait boire régulièrement. Et puis peut-être qu’on s’occupe un peu plus de son voisin."
"La première des dépenses ce sont les retraites"
Le Premier ministre a augmenté à 9 milliards les coupes pour tenter d’atteindre un déficit de 5 % en 2026. Peut-on encore l’atteindre ?
Philippe Juvin :" Je l’espère de tout mon cœur, mais les coupes ont été tardives. Quand ils ont décidé de coupes pour 6 milliards il y a trois mois, j’ai expliqué que ça ne suffisait pas et qu’il en fallait 8, on m’a répondu ‘pas du tout’. Là j’entends qu’on est à 8-9, et je vous le dis, il faudrait 10 ou 12 pour arriver à 5 %. Un rapport publié hier affirme que le déficit atteindrait 7 % en 2030 si rien n’est fait.
Donc je dis à tous les candidats à l’élection présidentielle : si vous voulez que la France existe toujours et qu’elle soit souveraine, donc ne dépende pas de prêteurs, il faut lui redonner sa souveraineté et donc assainir les comptes publics.
Comment on rétablit les comptes publics ? On diminue la dépense, on recrée les conditions de la croissance, et on accompagne socialement. Si on ne fait pas ça, la France n’existera plus, au sens où elle ne sera plus souveraine."
Vous dites, pas d’impôt supplémentaire.
Philippe Juvin : "On est les champions du monde des impôts, on n’a plus de marge pour les augmenter. Faut-il les baisser ? En théorie oui, mais pour les baisser, il faut baisser les dépenses."
Dominique de Villepin affirme que les candidats qui déclarent ne pas augmenter les impôts sont des menteurs.
Philippe Juvin : "Je regarde ce que les Espagnols, les Italiens, les Canadiens on fait pour rétablir les finances publiques, et il faut plusieurs choses. D’abord baisser la dépense, et la première des dépenses, ce sont les retraites et c’est la santé. Ensuite, il faut rétablir les conditions de la croissance, donc que la France produise plus. Et enfin, il faut accompagner socialement les choses.
Nos impôts et nos taxes sont déjà au maximum."
Présidentielle 2027 : "Si nous arrivons à 2-3-4 candidats du bloc central, nous ne serons pas au second tour"
Elon Musk affirme que Marine Le Pen est le dernier espoir de la France dans un post sur X. Il apporte son soutien. Ça vous inspire quoi ?
Philippe Juvin : "Pas grand-chose. Ce n’est pas la première fois que les gens à l’étranger commentent les élections en France. C’est un peu choquant de voir des gens de l’extérieur de notre pays nous disent comment voter.
Les Français doivent comprendre que 2027 sera une date de non-retour : soit nous continuons d’exister et de peser sur la scène internationale, ou alors nous prendrons des décisions qui nous apporteront un peu plus de ruine. 2027, ce n’est pas une élection présidentielle comme les autres, c’est l’élection de la dernière chance."
Bruno Retailleau reste votre candidat. Faudra-t-il demander à Attal, Philippe voire Retailleau de se retirer pour ne garder qu’un seul candidat ?
Philippe Juvin : "Je suis le député LR qui depuis le début a expliqué que s’il y avait plus d’un candidat dans le bloc central, nous ne serions pas au second tour. C’est pour ça que je voulais une primaire ouverte comme en 2017.
Je le dis simplement : si nous arrivons à 2-3-4 candidats du bloc central, nous ne serons pas au second tour. Il n’en faudra qu’un seul."
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