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Agnès Buzyn : "La loi sur la fin de vie m'inquiète"

Par Aurélie Giraud

ENTRETIEN SUD RADIO - Le Pen, Attal, 2027, fin de vie et santé : Agnès Buzyn, ancienne ministre de la Santé et présidente de l'Institut Evidences, était “L’invitée politique” sur Sud Radio.

Agnès Buzyn
Agnès Buzyn, interviewée par Jacques Cardoze sur Sud Radio, le 10 juillet 2027, dans “L’invité politique”.

Changement climatique, place de la science dans le débat public, adaptation de la société, retraites, souveraineté, présidentielle de 2027, système de santé et fin de vie. Au micro de Sud Radio, Agnès Buzyn a répondu aux questions de Jacques Cardoze.

"La science est en danger, l'obscurantisme revient !"

Jacques Cardoze pour Sud Radio : Pourquoi avoir choisi de vous placer davantage dans la réflexion et moins en première ligne de la vie politique ?
Agnès Buzyn : “Il est important d’avoir le temps de réfléchir. Quand on fait de la politique, on répond à l’urgence du moment, on court derrière les crises et les décisions. Si l’on veut construire le prochain quinquennat, il faut réfléchir aux grandes décisions à prendre pour améliorer la situation du pays. J’ai eu besoin de ce temps de réflexion et j’ai créé Évidences pour rappeler que les décisions publiques doivent tenir compte des connaissances scientifiques.”

La crise du Covid a-t-elle renforcé votre volonté de replacer la science au cœur du débat public ?
“La science est en danger partout. On le voit notamment aux États-Unis avec le mouvement MAGA et la remise en cause de grandes thématiques scientifiques, parmi lesquelles le changement climatique. L’obscurantisme revient aussi parce que certains considèrent que les élites scientifiques ont menti et que le progrès n’a pas tenu toutes ses promesses. Pourtant, nous avons impérativement besoin de la science pour régler les problèmes du moment.”

Considérez-vous que l’idéologie a pris trop de place dans certaines décisions politiques ?
“L’idéologie ne peut pas remplacer le réel. La science ne sert aucune idéologie, elle n’est ni de droite ni de gauche et elle décrit la réalité. J’ai envie que la France s’attache aux faits et n’écoute pas les discours simplistes que l’on entend de différents côtés. Les solutions proposées sont souvent très limitées par rapport à l’ampleur des défis auxquels nous sommes confrontés.”

"La réalité du changement climatique, c’est que nous allons vivre des phénomènes extrêmes"

Les scientifiques ont-ils été insuffisamment écoutés sur le changement climatique ?
“Nous avons tous entendu parler du changement climatique depuis une vingtaine d’années, mais il a souvent été présenté à travers des moyennes. On nous a expliqué que la France gagnerait deux, trois ou quatre degrés et que Paris pourrait avoir le climat de Séville ou de Rome. Cette présentation ne rend pas compte de la réalité de ce que nous allons vivre. La réalité du changement climatique, c’est que nous allons connaître des phénomènes extrêmes, extrêmement divergents de la moyenne.”

Pourquoi cette présentation par des températures moyennes a-t-elle pu être trompeuse ?
“Elle a laissé penser que nous allions simplement nous réchauffer d’un ou deux degrés et que nous pourrions nous adapter à un rythme normal. Or, ce que nous vivons, ce sont des crises et notamment des canicules qui vont défier notre capacité de résistance. L’adaptation est désormais urgente et nous ne sommes pas préparés à des chaleurs extrêmes. Il faut également comprendre que l’aggravation de ces phénomènes peut suivre une courbe exponentielle et donc s’accélérer brutalement.”

"Nous devons construire une société résiliente. L’État ne pourra pas tout"

Faut-il distinguer la réduction des émissions de gaz à effet de serre de l’adaptation concrète au changement climatique ?
“Il faut mener les deux actions de manière concomitante. Nous devons continuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre et la France est plutôt une bonne élève, notamment grâce à une énergie largement décarbonée. Mais nous avons trop longtemps nié la nécessité de nous adapter plus vite et plus fortement. Cette adaptation est désormais une urgence que tout le monde peut constater.”

La configuration politique actuelle vous fait-elle craindre un éloignement de la science dans la prise de décision ?
“Oui, et c’est pour cette raison que je me bats. Nous allons devoir faire face à un changement climatique inéluctable et à une situation géopolitique internationale de plus en plus violente. Pour prendre les bonnes décisions, nous devons nous appuyer sur la réalité. Mon combat est de contribuer à créer une société de résilience dans laquelle chacun se sent acteur.”

Que signifie concrètement cette société résiliente que vous appelez de vos vœux ?
“Nous devons tous nous organiser et nous sentir responsables. L’État ne pourra pas tout et l’État ne peut pas tout. Les entreprises doivent se mobiliser, tout comme les citoyens. Une canicule touche les personnes les plus fragiles, mais elle perturbe également le ferroviaire, l’activité économique et les conditions de travail dans de nombreux secteurs.”

Comment passer du constat climatique à des réponses pratiques pour les Français ?
“Il faut se retrousser les manches. Nous allons avoir besoin de beaucoup d’argent pour financer la transition écologique, adapter nos infrastructures et préparer le pays aux crises futures. Or, nous avons une dette abyssale et nous consommons presque tous nos moyens sans investir suffisamment dans l’avenir. Les réseaux ferroviaires, les infrastructures énergétiques et l’adaptation au changement climatique nécessitent des investissements considérables.”

Cette volonté de résilience passe-t-elle également par une plus grande souveraineté ?
“La souveraineté signifie ne pas dépendre des autres. Pendant la crise du Covid, lorsque je commandais des masques, j’ai constaté qu’une grande partie des masques du monde était fabriquée à Wuhan, alors que la ville était fermée. C’est là que l’on comprend concrètement ce que signifie la dépendance. Nous retrouvons aujourd’hui cette fragilité pour les médicaments et nous commençons aussi à la voir dans le domaine agricole.”

"On ne pourra pas partir à la retraite à 60 ans, il faudra travailler plus"

Peut-on financer l’adaptation climatique tout en abaissant l’âge de départ à la retraite ?
“On ne peut pas affirmer que nous allons être mieux préparés tout en promettant la retraite à 60 ans. Les deux me semblent incompatibles. Nous allons avoir besoin de travailler collectivement davantage et de créer de la richesse. Cette richesse sera indispensable pour investir dans nos infrastructures, notre souveraineté et l’avenir de nos enfants.”

Votre position vise-t-elle particulièrement les propositions de Marine Le Pen ?
“Je fais référence à tous ceux qui ont choisi de mener ce combat à l’Assemblée nationale ces dernières années. En tant qu’ancienne ministre de la Santé, je constate que nous avons gagné environ seize ans d’espérance de vie en deux générations. Nous ne pouvons pas vivre exactement comme nos parents, qui mouraient beaucoup plus tôt. Nous devons préparer notre société à cette transformation démographique.”

Le vieillissement de la population impose-t-il une révision profonde de notre modèle collectif ?
“Nous devons nous préparer à la fois au changement démographique et au changement climatique. Cela suppose d’adapter notre société et de devenir plus souverains. Il faut remettre la résilience, la création de richesse et la réduction de nos dépendances au cœur du débat public. Les débats culturels et identitaires ne doivent pas nous détourner des problèmes massifs qui se présentent devant nous.”

La situation budgétaire permet-elle encore d’investir suffisamment dans la santé ?
“Il faudrait beaucoup de temps pour expliquer comment transformer le système de santé afin de le rendre plus efficace. Il existe des dépenses inutiles et nous devons aussi renforcer la prévention. La santé environnementale est devenue un enjeu majeur, car notre façon de vivre et nos milieux de vie ont un impact direct sur notre santé. Nous devons mieux arbitrer entre les risques subis et ceux qui relèvent de nos comportements.”

Comment préserver le système de santé malgré les contraintes financières ?
“Il faut réfléchir à la manière dont nous vivons pour rester en bonne santé le plus longtemps possible. La prévention peut permettre de réduire certaines dépenses évitables et d’améliorer la qualité de vie. Nous devons simultanément construire une société résiliente, capable de faire face aux crises sanitaires, climatiques et économiques. Cela nécessite des choix et un débat public fondé sur les faits.”

Présidentielle 2027 : "Je soutiendrai tout candidat qui a un discours de vérité"

Quel type de candidat pourriez-vous soutenir lors de l’élection présidentielle de 2027 ?
“Je soutiendrai quelqu’un de raisonnable, issu du bloc central. J’étais présente au meeting d’Édouard Philippe et je travaille avec Élisabeth Borne sur une plateforme programmatique. Je soutiendrai tout candidat qui aura un discours de vérité et qui s’appuiera sur la science pour prendre les bonnes décisions. Ce sera mon critère principal.”

Pourquoi le discours de vérité est-il si important à vos yeux ?
“Il faut revenir au réel et arrêter de promettre aux Français des traitements radicaux ou de renverser la table. Je fais souvent l’analogie entre la politique et la médecine. Lorsqu’un malade est gravement atteint et présente de nombreux problèmes, un traitement de cheval peut le tuer. Je ne veux pas que l’on applique ce type de méthode à notre société.”

Avez-vous aujourd’hui une préférence entre Édouard Philippe, Gabriel Attal et Élisabeth Borne ?
“Je ne veux pas prendre parti aujourd’hui. Je construis avec Élisabeth Borne des propositions pour l’avenir et nous verrons qui sera capable de les porter. La question essentielle est de savoir quel candidat acceptera de présenter un projet sérieux, fondé sur la réalité. Mon objectif est de contribuer à construire un avenir pour notre jeunesse.”

Élisabeth Borne pourrait-elle elle-même participer à la campagne présidentielle de 2027 ?
“Je pense qu’elle répondra elle-même à cette question. Pour ma part, je travaille avec elle à la préparation de propositions programmatiques. Je ne souhaite pas aujourd’hui anticiper les décisions des uns ou des autres. Ce qui m’importe est la qualité du projet qui sera proposé aux Français.”

Fin de vie : "Cette loi peut exercer une pression implicite sur les personnes les plus vulnérables"

Quelle est votre position sur le projet de loi relatif à la fin de vie ?
“J’ai toujours été extrêmement prudente sur la loi concernant la fin de vie. J’y ai été radicalement opposée pendant très longtemps, même si j’entends la demande sociétale. Beaucoup de personnes ne voient pas que nous disposons déjà de la loi Claeys-Leonetti, qui n’est pas suffisamment appliquée. Il aurait peut-être été possible de faire évoluer cette loi pour prendre en compte certaines pathologies, notamment les maladies neurodégénératives.”

Qu’est-ce qui vous inquiète particulièrement dans le nouveau texte ?
“La loi sur la fin de vie m’inquiète parce qu’elle peut exercer une forme de pression implicite sur les personnes les plus vulnérables. Tout dépendra de la manière dont le texte sortira du Parlement et de sa version finale. Il faudra examiner très précisément ses conditions d’application. La protection des personnes fragiles doit rester une priorité absolue.”

Craignez-vous une inégalité entre ceux qui peuvent choisir leur fin de vie et les autres ?
“Je n’ai pas suivi les toutes dernières discussions parlementaires et je ne peux donc pas me prononcer sur chaque disposition. Il faudra regarder dans le détail la manière dont la loi sera appliquée. Nous devons être certains que les personnes vulnérables ne se sentent jamais contraintes par leur situation personnelle ou financière. La loi devra comporter des garanties extrêmement solides.”

Quel risque principal le législateur doit-il prévenir ?
“Il faut être certain que les personnes les plus vulnérables, notamment celles qui ont l’impression d’être un poids pour leur famille, ne soient pas amenées à choisir cette option. C’est ce qui m’inquiète le plus. Une décision de cette nature ne doit jamais résulter d’une pression, même implicite. La société doit d’abord garantir l’accompagnement, la dignité et la protection de chacun.”

Retrouvez "L’invité politique" chaque jour à 8h15 dans le Grand Matin Sud Radio

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