Benjamin Morel alerte sur une montée marquée des dynamiques identitaires en France, illustrée notamment par la progression spectaculaire des nationalistes en Corse et par le renforcement des sentiments régionaux. Il estime que le pays n’est pas à l’abri de tensions comparables à celles observées en Europe, et que la République apparaît fragilisée dans son organisation territoriale.
"Les nationalistes corses étaient à 25% il y a encore 10 ans, aujourd'hui, ils pèsent 70% aux dernières élections territoriales"
Périco Légasse : Vous dites que la République est en miettes dans son organisation territoriale…
Benjamin Morel : Oui, en effet. Il y a d'autres sujets évidemment qui agitent le pays. Mais il faut bien comprendre que l'idée qu'on aurait d'un pays, un vieux pays jacobin… D'ailleurs, la notion de jacobin et girondin n'a pas beaucoup de sens du point de vue de la Révolution française, mais qu'importe… Et qu'on serait immunisé face à des phénomènes qui touchent aujourd'hui la Grande-Bretagne (un référendum écossais) ou l'Espagne (un référendum catalan), c'est loin d'être une évidence. C'est, d'une certaine façon, une façon de considérer qu'on serait immunisés, alors qu'on est surtout désensibilisés.
Prenez la région dans laquelle on vote le plus pour des partis nationalistes ou séparatistes en Europe - ce n'est pas l'Écosse, ce n'est pas la Catalogne, c'est la Corse ! Et cela n'a pas été ainsi tout le temps. Les nationalistes corses étaient à 25% il y a encore 10 ans, aujourd'hui, ils pèsent 70% aux dernières élections territoriales. Le taux de Bretons qui se disent plus Bretons que Français est passé en 20 ans de 20 à 40%. C'est à peu près le taux d'Écossais qui se disaient plus Écossais que Britanniques avant le référendum de 2016.
"Le débat sur le degré de décentralisation est un débat légitime"
Périco Légasse : Qu'est-ce qui vous gêne si la République reste plus unie, plus conforme, plus en adéquation avec l'histoire et les attentes des citoyens ? Si la France va mal, c'est aussi parce qu'il y a un centralisme parisien qui a foutu en l'air les valeurs de la République…
Benjamin Morel : Ça, c'est un autre problème, la question de la centralisation et de la décentralisation. Prenez l'Allemagne, qui est un pays fédéral : vous pouvez être très fier d'être Bavarois et dire : "Franchement, être Saxon, c'est un peu la honte". N'empêche que dans un modèle fédéral à l'allemande, il y a les compétences du Bund et il y a les compétences des Länder, et il y a la cour de Karlsruhe qui arbitre entre les deux.
Prenez les débats de la fin de l'Ancien régime : on n'arrête pas de débattre à l'époque sur les limites historiques des provinces et sur la reconfiguration des provinces. Les provinces n'ont jamais eu des limites stables. Vous évoquez le rattachement de l'Alsace. Mais en réalité, vous avez des territoires qui ont été rattachés bien plus tardivement. : la Savoie, le comté de Nice… Donc, à ce moment-là, jusqu'où régresse-t-on du point de vue territorial pour considérer que "là, ça a été rattaché tardivement" ? Donc, je crois sincèrement que là-dessus, il peut y avoir un vrai débat sur la décentralisation. Quel degré de décentralisation ? Ça, c'est un débat légitime. Mais le débat pour savoir quelle identité vaut mieux est un débat délétère. Parce qu'il signifie qu'in fine, il n'y a plus de Français, il n'y a que des identités en concurrence sur un territoire en voie de dislocation.
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