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Gel printanier : des récoltes en danger après un hiver trop doux

DÉCRYPTAGE SUD RADIO - Après un hiver particulièrement doux, la végétation a pris de l’avance en France, avec des floraisons observées plusieurs semaines plus tôt que d’habitude. Cette précocité expose aujourd’hui les cultures à un risque élevé de gel printanier.

Gel printanier : des récoltes en danger après un hiver trop doux

Alors que des températures négatives sont attendues dans plusieurs régions, agriculteurs et arboriculteurs redoutent des pertes importantes. Ce phénomène, de plus en plus fréquent, illustre les effets du dérèglement climatique sur les cycles agricoles.

Une végétation en avance, mais plus vulnérable

La France connaît depuis plusieurs semaines un enchaînement météorologique particulièrement préoccupant. Après un hiver 2025-2026 marqué par une douceur inhabituelle, la végétation a démarré plus tôt que prévu, entraînant une floraison précoce dans de nombreuses régions. Mais ce printemps anticipé s’accompagne d’un risque bien connu : celui du gel tardif. Des températures négatives sont attendues fin mars sur une grande partie du territoire, avec des minimales pouvant descendre entre -3 °C et 0 °C, voire -5 °C localement.

"Ce n'est pas le problème du gel, en réalité c'est le problème de cette floraison précoce. On a en moyenne sur l'ensemble du territoire français, un mois d'avance. Par exemple, du côté de Chablis ou du côté des vignobles de la Loire, on a déjà certains bourgeons qui sont à deux feuilles ou trois feuilles émises. Alors que normalement, à cette période de l'année, ils n'ont encore rien émis du tout, ils sont fermés", explique au micro de Sud Radio Serge Zaka, docteur en agroclimatologie.

Ce phénomène s’explique par une évolution du climat. Les hivers plus doux accélèrent le cycle des plantes, provoquant un débourrement précoce, c’est-à-dire la sortie de dormance des bourgeons. Or, plus la végétation est avancée, plus elle devient fragile face au froid. Une plante en dormance peut résister à des températures très basses, mais dès l’apparition des fleurs, le seuil de tolérance chute fortement. Dans certains cas, des dégâts peuvent survenir dès -1 à -3 °C, et un gel léger peut suffire à détruire les jeunes fruits en formation. Ce décalage entre le calendrier biologique des plantes et les conditions météorologiques crée une situation à risque, souvent qualifiée de "faux printemps".

Le paradoxe du réchauffement climatique

Le phénomène peut sembler paradoxal : dans un contexte de réchauffement climatique, le risque de gel ne disparaît pas, il évolue. Les études montrent que si le nombre total de jours de gel tend à diminuer, les épisodes de gel tardif peuvent être plus destructeurs. En effet, ils surviennent à un moment où les cultures sont déjà en phase de croissance active. Le changement climatique accélère la reprise de la végétation, mais ne supprime pas les vagues de froid en mars ou en avril. Résultat : les cultures sont exposées à un risque accru au moment le plus sensible de leur développement.

"C'est un phénomène qui touche le monde entier. Par exemple, si vous prenez la plus longue série de mesures japonaises, qui datent de l'an 812, donc depuis plus de mille ans, sur la date de floraison des cerisiers japonais, et bien, on a gagné 15 jours ces 70 dernières années ! De même, on a des arbres de référence ensuite qui sont notés depuis les années 1800. Et donc, ces 50 dernières années, on a gagné jusqu'à un mois d'avance en moyenne par rapport à l'éclosion des bourgeons. Donc, c'est vraiment ça, l'impact du changement climatique. Ce qui est problématique, c'est cette éclosion des bourgeons qui se fait de plus en plus précoce, parce que nos hivers et nos sorties d'hiver sont de plus en plus douces. Et derrière, il y a des risques de gel qui sont peut-être moins forts mais qui sont présents. Donc, en fait, le risque de dégâts dû au gel augmente avec le changement climatique", poursuit Serge Zaka à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.

Des cultures particulièrement exposées

Certaines productions sont plus vulnérables que d’autres. C’est notamment le cas de l’arboriculture fruitière et de la viticulture. Les arbres fruitiers à floraison précoce, comme les abricotiers, pêchers ou cerisiers, figurent parmi les plus exposés. Dans certains cas, les pertes peuvent atteindre 80 à 100% de la récolte lorsque le gel survient en pleine floraison. La vigne est également très sensible. Une fois les bourgeons ouverts, les jeunes pousses peuvent être détruites par des températures légèrement négatives, compromettant une partie importante de la production. Les grandes cultures ne sont pas épargnées, même si leur sensibilité dépend davantage de leur stade de développement.

Alors, peut-on s'adapter durablement à ce nouveau rythme de la nature ? "Il est question de modifier toute l'aire de répartition de tous les vergers d'Europe. Parce que chaque verger, les pommes, les poires, les abricots. C'est pour ça qu'on retrouve les abricots en vallée du Rhône, les pommes, on va les retrouver plutôt dans le nord de la France, les poires aussi, un petit peu dans le nord de la France. Les nectarines, les pêches plates plutôt dans le sud, la vallée du Rhône. Donc, si l'aire de répartition de nos climats évolue par le sud, si nos climats remontent par le sud, c'est toute l'aire de répartition des vergers qu'il faut revoir. Et je peux vous dire que c'est un chantier à la fois très coûteux. Parce qu'il suffit ne pas de juste planter un arbre et se dire 'bon, on va vendre la production derrière'. Il faut déplacer toute la filière, toutes les habitudes des consommateurs, les AOC, les IGP… C'est monstrueux. Et ce sont des centaines de milliards d'euros qu'il faut mettre sur la table sur un plan de réadaptation extrêmement rapide et violent. Techniquement, c'est faisable. C'est juste une question de moyens financiers", explique Serge Zaka au micro de Sud Radio.

Des stratégies d’adaptation limitées

En attendant un vaste plan comme celui-ci, les agriculteurs mettent en place différentes stratégies d'appoint : bougies dans les vignes, systèmes d’aspersion, ventilation ou encore fumigation. Ces techniques permettent parfois de limiter les dégâts, mais elles représentent des investissements importants et ne garantissent pas une protection totale.

"Cela peut être efficace, mais c'est très coûteux. Déjà, tous les viticulteurs, tous les arboriculteurs et maraîchers n'ont pas accès à ce type de protection, parce que c'est très coûteux, il ne faut pas l'oublier. Après, lorsqu'on met des bougies, lorsqu'on a des dispositifs chauffants ou autres systèmes de protection, l'efficacité va dépendre du vent. Si, par exemple, vous avez plus de 17 km/h de vent, la chaleur apportée par la bougie va s'en aller, elle ne va pas rester sur la parcelle. Donc, c'est efficace quand il n'y a pas de vent. En tout cas, le système le plus efficace connu pour l'instant, c'est l'aspersion d'eau. Parce que l'aspersion d'eau va encroûter le végétal dans une croûte de glace. Cette croûte de glace garde la température à 0°, on descend pas en dessous de 0°. Paradoxalement, la glace protège le végétal contre le le froid", commente Serge Zaka.

Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.

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