Alors qu'une trêve déjà fragile est entrée en vigueur hier soir avec Israël et le Liban après six semaines d'intenses bombardements, le Liban apparaît une fois de plus comme une terre suspendue au bord du basculement. À cette tension géopolitique s’ajoute une fragilité intérieure chronique : institutions paralysées, économie exsangue, société éprouvée. Le pays du Cèdre semble prisonnier d’une histoire qui, depuis près d’un demi-siècle, se répète en spirales successives.
Né à Beyrouth, l'animateur et journaliste à Sud Radio André Bercoff porte sur le Liban un regard à la fois intime et désabusé. Observateur attentif autant qu’enfant du pays, il résume avec une formule saisissante la condition libanaise : « Le Liban a été le maillon faible de la guerre des autres. » Une phrase qui résonne aujourd’hui avec une acuité particulière.
Un système politique figé dans ses équilibres
Le Liban repose sur une architecture institutionnelle unique et sur un système politique à trois têtes, hérités du Pacte national de 1943 : un président chrétien maronite, un Premier ministre sunnite, un président du Parlement chiite. Pensé comme un rempart contre les divisions, ce partage confessionnel du pouvoir s’est progressivement mué en mécanisme d’inertie.
Chaque décision devient l’objet de négociations interminables, chaque réforme se heurte à la crainte de rompre un équilibre fragile. « Le bon côté du multiculturalisme et du pluralisme s’est retourné en signe négatif, d'où la guerre entre communautés, d'où la guerre civile, d'où les factions», observe André Bercoff. Là où la diversité devait être une richesse, elle s’est transformée en ligne de fracture. L’État, pris dans cet entrelacs communautaire, peine à incarner une autorité unifiée.
Une mémoire traversée par la guerre
L’histoire contemporaine du Liban est indissociable de la guerre civile déclenchée en 1975. Quinze années durant, le pays devient le théâtre d’affrontements internes et d’ingérences étrangères. La Syrie intervient dès 1976 ; Israël envahit le territoire en 1982.
Parmi les épisodes les plus marquants, l’attentat du Drakkar, en 1983, qui provoque la mort de 58 parachutistes français, frappe durement la présence française à Beyrouth. André Bercoff se souvient d’une ville méconnaissable : « C'était très triste de voir ce Beyrouth où je suis né, où j'ai vécu, en partie rasé, en partie détruit, démoli. C'était assez crève-cœur. » Le conflit laisse derrière lui près de 150 000 morts et un pays profondément meurtri.
Les accords de Taëf, signés en 1989 et appliqués en 1990, mettent fin aux combats. Mais ils figent aussi, en les réaménageant, les équilibres confessionnels à l’origine des blocages actuels.
« Toutes les communautés étaient rassemblées »
Avant la guerre, le Liban incarnait une forme d’exception dans la région. Carrefour culturel, financier et intellectuel, il offrait l’image d’un pays ouvert, où les appartenances religieuses coexistaient dans une relative harmonie, comme le raconte si bien André Bercoff :
« Il y avait 17 communautés : chrétienne, musulmane, juive, arménienne, orthodoxe, catholique, chiite, sunnite, druze... Quand il y avait les fêtes de Noël, beaucoup de gens allaient à la messe de minuit : qu'ils soient musulmans, juifs ou chrétiens. Pour la beauté du cérémonial, de la liturgie, etc. Quand il y avait le Ramadan, le dîner du soir, de clôture du jeûne, eh bien là aussi, vous aviez toutes les communautés qui étaient rassemblées. Il y avait ce pluralisme-là. Et puis, c'était un pays extrêmement occidentalisé. Il y avait les trois cultures : la française, l'anglo-saxonne et l'arabe. Et tout ça coexistait de manière assez harmonieuse. »
🇱🇧"Je retournerai à Beyrouth" : malgré les bombardements, un prêtre français prêt à retourner au Liban
— Sud Radio (@SudRadio) April 9, 2026
🇫🇷Le père Guillaume Bruté de Rémur, responsable d’une maison de formation pour l’Église catholique à Beyrouth, confie sur Sud Radio son intention de retourner sur place :… pic.twitter.com/8AchKn2L0v
L’effondrement économique, fracture contemporaine
Depuis 2019, le Liban traverse l’une des pires crises économiques de son histoire. La monnaie s’effondre, l’inflation explose, les dépôts bancaires sont gelés, la corruption bat son plein. Une grande partie de la population bascule dans la précarité.
À cette crise systémique s’ajoute le traumatisme de l’explosion du port de Beyrouth en 2020, qui a dévasté une partie de la capitale et aggravé la situation. Le symbole, pour beaucoup, de la faillite d’un État incapable de protéger ses citoyens.
Un territoire sous influences
Aujourd’hui encore, le Liban demeure pris dans des logiques qui le dépassent. L’influence de l’Iran à travers le Hezbollah, les pressions d’Israël, les rivalités régionales : autant de forces qui s’exercent sur un pays à la souveraineté fragile.
« Toutes les puissances ont fait la guerre sur le dos du Liban parce que le Liban n'avait pas les moyens de se défendre, mais n'avait pas non plus les moyens de sa politique et de son indépendance », résume André Bercoff, soulignant à la fois la dépossession et la résilience d’un peuple contraint de composer avec des enjeux qui excèdent ses frontières.
Une identité qui résiste malgré tout
Et pourtant, quelque chose subsiste. Une énergie, une manière d’habiter le monde, que les crises n’ont pas entièrement effacée. « Les Libanais adorent la vie, insiste Bercoff. Ils gardent leur humour même dans les circonstances les plus difficiles. Il y a des quartiers, des milieux, des gens, des hommes et des femmes qui ont totalement gardé cette espèce d'esprit. A la fois cet esprit d'humour, cet esprit de vitalité, cet esprit de la vie qui doit triompher. »
Mais cette force s’accompagne d’une inquiétude : celle de voir disparaître ce qui faisait la singularité du pays, notamment son ancrage culturel entre Orient et Occident. « Si la dimension occidentale disparaît, ce n’est plus le Liban », avertit-il.
« Le Liban va-t-il pouvoir s'en remettre ? »
Le Liban d’aujourd’hui est un pays en suspens, oscillant entre mémoire et survie, entre fragmentation et désir d’unité. Les tensions régionales actuelles ravivent le risque d’un nouvel embrasement, tandis que les blocages internes freinent toute perspective de redressement.
André Bercoff, sans céder au fatalisme, conclut avec prudence : « Ç'a volé en éclats depuis une cinquantaine d'années. Est-ce que le pays va pouvoir s'en remettre et retrouver une unité ? On peut l'espérer, mais rien n'est joué. Hélas. »
Un espoir fragile, à l’image d’un pays qui, depuis toujours, avance sur une ligne de crête.