L’affaire Epstein est-elle suffisamment médiatisée en France ? Avec plus de 3 millions de dossiers rendus publics et des centaines de noms de personnalités et hauts-dirigeants mentionnés, certains accusent les médias français de négliger le traitement médiatique de ce scandale.
Une médiatisation français incomplète ?
Pour le journaliste Brice Couturier, l’affaire Epstein dit d’abord quelque chose de son traitement médiatique différent selon les pays. Aux États-Unis « c’est une affaire qui passionne absolument, il y a des articles tous les jours, des révélations tous les jours », explique-t-il. La publication de « près de trois millions de documents » a ouvert un chantier journalistique unique, encore « balbutiant », mais suffisant pour alimenter le débat public.
Une situation qui contraste avec la situation médiatique en France, selon lui. Non pas parce que l’affaire est totalement absente des médias, mais parce qu’elle y apparaît de manière plus légère, souvent réduite à certains noms, certains épisodes.
« L’impression qu’il y a un complot des élites »
Et cette fragmentation a un effet direct sur la perception du public. En effet, Brice Couturier estime que l’affaire Epstein donne l’impression d’« une confirmation des théories complotistes », justement parce qu’elle est perçue comme « incomplètement éclairée ». Quand des noms puissants, des réseaux internationaux et des zones d’ombre émergent, « ça donne l’impression qu’il y a un complot des élites qui se protègent mutuellement dans leurs frasques » poursuit-il.
Un sentiment d’autant plus fort, selon lui, qu’il vient conforter une idée déjà largement répandue selon laquelle « les riches et les puissants sont au-dessus des lois ». Pour le journaliste, ce n’est l’excès de médiatisation qui pose problème mais l’absence de pédagogie, de continuité et de profondeur dans le traitement français du dossier.
La pédocriminalité passée sous silence ?
Un constat partagé par Arnaud Gallais qui pointe du doigt les conséquences sociales de ce traitement. Selon lui, lorsque l’incapacité des médias à rendre lisibles des affaires de cette ampleur laissent « libre cours au complot qui rassurent beaucoup les gens ». Néanmoins, il regrette que le traitement médiatique de l’affaire Epstein tende à se déplacer vers des terrains jugés plus « acceptables » : les flux financiers, les montages fiscaux, les relations d’influence ou les compromissions politiques.
Un focus qui, selon lui, permet d’éviter le cœur du sujet. « La gravité de l’acte, aujourd’hui, ce n’est pas la finance, ce ne sont pas des histoires de comptes ou de réseaux » mais « les crimes contre les enfants ». En concentrant l’attention sur les scandales périphériques plutôt que sur la réalité des violences sexuelles, les médias participeraient, malgré eux, à une dilution de la gravité de l’affaire. Pour le cofondateur de Mouv’Enfants, une association de lutte contre les violences faites aux enfants, à force de traiter les crimes sexuels comme un sujet de seconde zone, « on finit par banaliser l’essentiel ».
L’angle mort de l’affaire : la menace russe
Si Brice Couturier dit ne pas avoir « le sentiment » que l’affaire Epstein soit volontairement passée sous silence dans les médias français, il estime qu’une « dimension de cette affaire est très peu évoquée en France » : les liens entre Epstein, le chantage sexuel et des réseaux d’espionnage russes.
Le journaliste évoque notamment des enquêtes montrant comment Epstein aurait évolué « au centre d’un réseau d’espionnage industriel russe cherchant à pénétrer la Silicon Valley », utilisant le chantage sexuel comme moyen d’influence. À ses yeux, cette dimension est essentielle pour comprendre pourquoi l’affaire Epstein ne peut être réduite à un simple fait divers, ni même à un scandale sexuel impliquant des élites. « Ce ne sont pas des fantasmes », insiste-t-il, mais « des révélations étayées, documentées, avec énormément de détails », qui permettent de saisir l’importance géopolitique de l’affaire.