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Ferghane Azzihari : « Un Arabe, s'il a le tort d'aimer les réalisations de la France on ne lui pardonne pas »

Par Elliott Léonard

ENTRETIEN SUD RADIO - Après avoir quitter Gallimard, Boualem Sansal annonce vouloir quitter la France. L’écrivain franco-algérien a t-il choisi de quitter son pays ou celui-ci l’a t-il abandonné ? Ferghane Azzihari, auteur de « l’Islam contre la modernité » a répondu sur Sud Radio.

French-Algerian writer Boualem Sansal looks on before receiving the City of Strasbourg Medal, in Strasbourg, eastern France, on January 26, 2026. (Photo by ROMEO BOETZLE / AFP)

La polémique autour de Boualem Sansal grandit depuis sa déclaration « La France, c’est fini pour moi ». Ferghane Azzihari, auteur de « l’Islam contre la modernité » s’est exprimé au micro de Sud Radio. Il évoque le rapport de l’écrivain franco-algérien à la France, à sa politique extérieure ainsi qu’à son arrivée chez Grasset. 

«  Il se retrouve dans un pays où sévit une petite caste qui lui reproche d'être un mauvais maghrébin »

Pensez-vous que Boualem Sansal s’indigne de ce qui se passe en France ?

« (…) C’est un écrivain athée, ce qui n'est pas anodin quand on est originaire du monde arabo-musulman, quand on sait que ce monde n'est pas vraiment submergé par la liberté de conscience et par la tolérance.

Et donc, il n'a cessé de batailler contre les dictateurs, les théocrates qui défigurent à la fois son pays natal et qui menacent également de revenir sur les acquis les plus précieux de la civilisation française et occidentale. Cette liberté lui vaudra d'être incarcéré en Algérie, et là où je pense qu'il s'attendait à ce que son retour fasse l'unanimité, il se retrouve en effet dans un pays où sévit une petite caste, qui n'est heureusement pas représentative du pays, qui mène une cabale contre lui et qui lui reproche, quelque part, d'être un mauvais maghrébin. C'est-à-dire que le bon maghrébin est celui qui dit du mal de la France, qui va à la mosquée.

En revanche, quelqu'un qui est né au Maghreb et qui préfère Voltaire et Diderot à Mahomet, celui-là est, me semble-t-il, apparemment beaucoup plus contestable. (…) Il est considéré comme ce qu'on appelle un « arabe de service », c'est-à-dire qu'un Arabe, s'il a le tort d'aimer les réalisations de la France, de reconnaître sa juste valeur, la civilisation occidentale, ses acquis, les Lumières, on ne lui pardonne pas. »

« Nous sommes en train de perdre une partie de nous-mêmes en France et en Europe »

Est-ce que vous pensez que les raisons de sa colère sont aussi liées à la faiblesse dont les autorités françaises font preuve, vis-à-vis de l'islamisme véhément, vis-à-vis du gouvernement algérien ?

« (…) Il voit une France qui se laisse, elle aussi, de plus en plus dominer par la religion qu’il a tenté de fuir. Et pire que tout, il se fait donc attaquer par ses pairs, qui lui reprochent précisément son rationalisme, son anticléricalisme, son opposition à une religion musulmane, en l'occurrence, qui sème la désolation partout où elle est majoritaire.

Boualem Sansal n'est pas hostile à l'Algérie, contrairement à ce qu'on a pu entendre ; c'est quelqu'un qui aime profondément son pays natal et qui est blessé de voir son pays natal incapable de bâtir un régime prospère, respectueux des droits humains. Quelqu’un qui est blessé de voir le monde arabe englué, là encore, dans la tyrannie et l’autoritarisme.

Donc, il ne cesse de batailler pour l'émancipation des siens, aussi bien au sud qu'au nord de la Méditerranée. C'est un combat qui devrait faire l'unanimité, et donc le simple fait que ce combat-là soit controversé est bien le signe que nous sommes en train de perdre une partie de nous-mêmes en France et en Europe. »

« La formulation est peut-être un petit peu malheureuse, mais il s'en est expliqué »

La formule « la France, c’est fini pour moi » qu’a utilisée Boualem Sansal n’est-elle pas un peu violente ?

« Il a un petit peu tempéré ses propos ; il en est revenu, notamment auprès de nos confrères du Figaro. Il a bien spécifié qu'il ne visait pas les Français, pour lesquels il a toute l'affection possible. Il a réaffirmé que les Français sont adorables et qu'il ne visait évidemment qu'une petite caste médiatique qui mène une cabale contre lui depuis son retour.

Bon, la formulation est peut-être un petit peu malheureuse, mais en tout cas, il en est revenu, il s'en est expliqué. Je ne pense pas que l'on puisse soupçonner Boualem Sansal de déloyauté à l'égard de la France, compte tenu, encore une fois, de ses faits d'armes, compte tenu du fait que, moi, je n'étais pas né déjà, qu'il bataillait contre les risques qui nous guettent aujourd’hui. »

Son arrivée chez Grasset a-t-elle aggravé la polémique ?

« Moi, je n'en sais pas plus là-dessus, j'ai les mêmes informations que vous dans les médias ; il paraît que ce n'est pas vraiment son arrivée qui aurait précipité le départ d’Olivier Nora. (…) Je pense que cette attitude de Boualem Sansal devrait appeler à la remise en question d'une certaine gauche, puisque je rappelle quand même qu’il est athée. L’athéisme fut un temps une valeur de gauche, avant que la gauche ne se fasse la défenseuse des imams. »

« Le fait que la dictature algérienne se permette d’enfermer Boualem Sansal montre bien qu'elle anticipe une faible réaction de notre part »

Est-ce que la France doit faire preuve de plus de fermeté vis-à-vis de l’Algérie ?

« Certains ont prétexté la libération de Sansal pour nous dire : “Vous voyez, finalement, c'est l'échec de la méthode forte.” Il me semble que ceux qui disent cela sont à côté de la plaque, parce que le simple fait que la dictature algérienne se permette d’enfermer Boualem Sansal et Christophe Gleizes montre bien qu'elle anticipe une faible réaction de notre part.

Vous savez, les dictateurs, même s'ils sont incompétents et peinent à bâtir une société fonctionnelle, n'en restent pas moins des êtres rationnels. Ils fonctionnent à travers une logique de coûts-bénéfices, et lorsque la France se montre faible face à des États prédateurs qui s'en prennent à nos compatriotes, elle envoie un signal en disant : “Vous pouvez y aller, vous pouvez persécuter non seulement des Français, mais aussi des opposants algériens réfugiés en France, et il ne vous arrivera absolument rien du tout.”

Donc, si nous persistons dans ce laxisme-là, nous mettons en danger tous ceux qui sont sous la protection de la France, et c'est le pavillon français même que l'on affaiblit. »

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