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Ferghane Azzihari : "Rien ne permet de créditer l’islam du génie des savants orientaux"

INTERVIEW SUD RADIO - Invité de Périco Légasse dans "La France dans tous ses états" sur Sud Radio, Ferghane Azzihari livre une analyse sans concession des blocages politiques et culturels qui traversent le monde musulman. Nourri par un parcours personnel et une réflexion politique de long terme, il évoque une "quantité disproportionnée de régimes tyranniques" et interroge le rapport entre islam, liberté et démocratie.

Ferghane Azzihari
Ferghane Azzihari

Face à Périco Légasse, l’essayiste revient également sur l’histoire intellectuelle du Proche-Orient, contestant l’idée d’un âge d’or exclusivement imputable à l’islam. Comparaisons audacieuses, références historiques et statistiques à l’appui, il appelle à une remise en question profonde des sociétés concernées et de leurs héritages politiques.

Ferghane Azzihari : "Le monde musulman est composé d'une quantité disproportionnée de régimes tyranniques"

Périco Légasse : Comment avez-vous pris conscience à un moment donné que vous deviez porter cette alerte, lancer ce cri d'alarme ?

Ferghane Azzihari : Disons que c'est le fruit d'un long processus de réflexion. Il se trouve que j'ai en effet été éduqué dans la religion musulmane de parents qui ne sont absolument pas intégristes, je crois que j'ai eu beaucoup de chance de naître dans une famille plutôt plutôt tolérante, plutôt ouverte. Et je me suis séparé de la religion musulmane à mes 18 ans, en sachant qu'à l'époque, c'était un divorce à l'amiable. C'est-à-dire que j'ai tout simplement cessé d'adhérer à des traditions dans lesquelles je ne me reconnaissais plus. Ce n'est que plus tard, à mesure que ma conscience politique s'aiguisait, à mesure que je m'intéressais à la politique internationale que j'ai ressenti le besoin de comprendre les dysfonctionnements du monde musulman. Et ceci d'autant plus que mes parents sont d'origine comorienne, et que lorsqu'on est issu de l'immigration musulmane, je pense qu'on est nécessairement amené, à un moment ou un autre, à s'intéresser aux dysfonctionnements, aux carences politiques qui ont conduit nos ancêtres à l'exil et à s'établir en l'occurrence à plus de 8.000 km du lieu de leur naissance.

Ces carences, il faut le préciser, n'ont pas attendu pour être soulignées par les musulmans eux-mêmes, qui déplorent l'état de leurs société respectives depuis plus de deux siècles, bien avant l'expansion coloniale occidentale. Et le fait est qu'aujourd'hui, le monde musulman se caractérise par beaucoup trop d'anomalies statistiques, politiques… Le monde musulman est composé d'une quantité disproportionnée de régimes tyranniques où la liberté et l'égalité relève de la science-fiction. Il y a aujourd'hui une cinquantaine de pays à majorité musulmane dans le monde, et le nombre de démocraties en terre d'islam se compte sur les doigts d'une main atrophiée. Sur les 1,9 milliard de gens qui composent cette terre culturelle musulmane, seulement 3% vivent dans des régimes plus démocratiques que la moyenne mondiale. Avec ce paradoxe que c'est dans les sociétés non musulmanes que les musulmans jouissent des libertés les plus étendues et bénéficient des conditions les moins désagréables. Un paradoxe que les principaux intéressés devraient, à mon sens, méditer.

"Le Proche-Orient n'a pas attendu l'islam pour être un important foyer de science et de culture"

Périco Légasse : Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi tout d'un coup cette "nuit" est tombée sur cette civilisation islamique qui portait tellement de valeurs et tellement d'espoirs d'évolution de l'être humain ? Pourquoi cette régression?

Ferghane Azzihari : Vous avez raison de rappeler que les sociétés musulmanes ont aussi été des foyers de créativité, d'intelligence remarquable. Je ne dis pas que ces sociétés-là n'auraient jamais été des foyers de créativité. À l'évidence, ce serait une thèse de tout à fait mensongère. En revanche, ce que j'ai dit et ce que j'assume, c'est que rien ne permet de créditer l'islam en tant que système de normes et de valeurs du génie que des savants orientaux (tantôt musulmans, tantôt non musulmans) ont pu manifester.

Pour illustrer mon propos, je fais souvent cette comparaison avec un système plus séculier et plus moderne. Prenons le cas de l'URSS. Je prends cet exemple parce que dans notre imaginaire collectif, l'URSS est devenu le prototype du régime dysfonctionnel, et c'était en effet un régime dysfonctionnel gouverné par une idéologie tout à fait discutable. Mais il serait sans doute un peu réducteur de réduire l'histoire de l'URSS au goulag et à Staline, parce qu'il y avait aussi en URSS des foyers de créativité. Mais je crois que personne ne s'aventurerait par exemple à attribuer le talent d'un Chostakovitch au système soviétique. Et nous sommes à peu près tous conscients que si la Russie s'était dotée d'institutions plus libérales, il y aurait eu peut-être beaucoup plus de Chostakovitch ou de Soljenitsyne.

Et bien, j'applique le même raisonnement à l'islam. Et je pose la question suivante : sans nier le génie incontestable de gens comme Averroes, Avicenne, Al-Farabi… Pour un Averroes, que le hasard a placés dans le monde musulman, combien d'autres Averroes, Al-Farabi, combien de Léonard de Vinci, combien d'Héloïse et Abélard, combien de Spinoza, combien de Voltaire ont été méthodiquement assassinés sur les bancs d'écoles coraniques ?

Le Proche-Orient, contrairement à ce qu'on entend parfois, n'a pas attendu l'islam pour être un important foyer de science et de culture. Lorsque les musulmans s'emparent du Proche-Orient, cette région avait déjà atteint un niveau de sophistication culturelle très élevée au regard des standards de l'époque. Et l'Europe, à côté, était dans un état tout à fait lamentable. Et les musulmans vont très tôt s'approprier le plus vieux carrefour d'hommes et de peuples civilisés qui soit au monde, pour citer l'historien Fernand Braudel. Les musulmans vont s'approprier la Mésopotamie, c'est-à-dire la région qui a inventé la littérature, l'écriture, la sédentarité, l'agriculture, les premiers codes de lois… Les musulmans vont s'approprier la Perse, détruire le régime sassanide, qui avait accueilli d'importants éléments païens, chrétiens, qui avait été chassé par Byzance et qui était particulièrement versé dans les sciences et la culture antique. On sait par exemple que ce sont principalementles chrétiens d'Orient qui ont transféré la science grecque dans la langue arabe, parce que les musulmans ont très rarement appris l'arabe en raison de préjugés religieux. Les musulmans vont très tôt bénéficier de la technologie chinoise de la fabrication du papier censé leur conférer un avantage décisif dans la conservation et la diffusion du savoir. Les musulmans vont dérober à l'Empire romain d'Orient (l'Égypte et la Syrie, c'est-à-dire deux des pays qui figuraient alors parmi les sociétés les plus riches de la Méditerranée orientale)… Là où je veux en venir, c'est que l'islam est très tôt parti avec un patrimoine immatériel d'une richesse considérable, un patrimoine bien plus riche que celui qui fut à la disposition des fondateurs du judaïsme et du christianisme. Donc pardonnez-moi de formuler les choses aussi sévèrement, mais quand on part avec un patrimoine aussi considérable, enfanter Averroes c'était le minimum syndical. Ce qui est spectaculaire, ce n'est pas tant les réalisations, qui sont nées de ce plus vieux carrefour d'hommes et de peuples civilisés au monde. La question qu'il faut se poser, c'est : comment se fait-il qu'une religion qui partait avec autant de privilèges et d'atouts ait fini dans un état aussi lamentable ?

https://www.youtube.com/watch?v=VvBforVQx-U

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Retrouvez “Le face à face” de Périco Légasse chaque jour à 13h dans "La France dans tous ses états" sur Sud Radio.

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