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EXCLU Boualem Sansal : "J'ai eu peur de finir mes jours en prison"

INTERVIEW EXCLU SUD RADIO - Cinq mois après sa libération d'Algérie, Boualem Sansal était l'invité exceptionnel de ''La Culture dans tous ses états''. L'écrivain est revenu sur ses conditions de détention, le régime algérien mais aussi les raisons du divorce avec son éditeur historique Gallimard, pour rejoindre Grasset.

L'écrivain franco-algérien Boualem Sansal
L'écrivain franco-algérien Boualem Sansal (AFP)


« Quand j'étais chez Gallimard, j'étais normal. J'en sors, je deviens manipulable ? Moi manipulé, c'est stalinien comme mot »

« Jamais je n'aurais pensé qu'en France on tienne ce discours (selon lequel il aurait basculé vers la droite radicale et donc opté pour Grasset au détriment de son éditeur historique, Gallimard, ndlr). J'ai l'habitude en Algérie, c'est le quotidien depuis toujours. Mais là, franchement, entendre des gens, des intellectuels tenir ce discours (…) Moi manipulé ? C'est stalinien comme mot, manipuler. Est-ce que j'ai l'âge d'être manipulé ? Avant, quand j'étais chez Gallimard, j'étais normal. Je sors de Gallimard, je deviens manipulable (…) Je n'ai pas envie de leur répondre parce que leur répondre, c'est vraiment se mettre à ce niveau-là. Ma réponse est dans mon livre (à paraître cet automne). Je raconterai pourquoi je suis parti de chez Gallimard. Je ne peux pas encore le dire ici. Je dirai tout. Simplement. Avant, pendant et après mon incarcération. Il y a la divergence idéologique, on va dire. Mais il y a une raison très, très concrète. »

« J'ai écrit au président algérien, M. Tebboune, pour lui dire : ''Je ne veux pas être gracié'' »

« Quand j'étais en prison, il y avait deux comités de soutien. Un qui suivait la ligne du quai d'Orsay et qui disait : ''sécurité, sécurité, tranquille, on ne dérange pas le régime algérien, ils sont dangereux, silence, silence, silence''. Et un autre composé d'hommes et de femmes me défendaient sous l'angle de la liberté, j'étais tout fier. Ça m'a rendu ma fierté. Voilà, on est des hommes libres et on se bat pour la liberté. Les conséquences, on va les assumer. Alors, quand j'ai entendu des gens me présenter comme vieux et malade avec un cancer, j'ai écrit au président algérien, M. Tebboune, pour lui dire : ''Je ne veux pas être gracié. Je veux mes droits dans le cadre de la Constitution. Je veux être jugé dans ce cadre-là. Je veux un nouveau jugement avec mes avocats parce que pendant mon procès, j'ai assumé les choses moi-même, sans trop savoir comment ça fonctionnait. Et en fait, à chaque fois que je disais quelque chose, ça aggravait mon cas. »

« Je me suis presque évadé de la maison Gallimard »

« A ma sortie, j'ai été hébergé par mon éditeur (Antoine Gallimard, dans un appartement du VIIe arrondissement de Paris). Je n'avais pas de téléphone. Ceux qui voulaient m'appeler, ils ne pouvaient pas me joindre, ils téléphonaient sur le standard de Gallimard et rien ne passait. Même le courrier n'arrivait pas. C'est donc le comité qui m'a acheté un téléphone et qui est venu me le livrer (…) J'étais donc dans la maison qui a défendu l'idée de l'''à-plat-ventrisme'' : on se met à plat-ventre, on attend. Et puis à côté, un comité qui se bat. Tout feu, tout flamme (…) Petit à petit, j'ai senti qu'au-delà de la divergence sur la qualité du soutien, il y avait aussi des considérations de sécurité : ''Il ne faut pas que tu sortes''. ''Il ne faut pas qu'ils se montrent''. ''Il faut contrôler''. Cet aspect sécuritaire s'est ajouté à cette divergence (…) Ce n'est qu'un mois après que j'ai pu rencontrer mon comité de soutien, en m'évadant presque de la maison Gallimard. En plus de la pression sécuritaire et de l'Élysée, j'avais envie de partir. »

« Mon incarcération, une épreuve absolument terrible »

« Je revenais de Paris pour faire la promotion de mon dernier livre. J'arrive, je passe pour les formalités et puis je vois le policier qui scanne mon passeport tiquer. On me demande : ''allez-vous asseoir là-bas ?'' Un quart d'heure plus tard, je vois arriver des policiers, qui viennent, qui me passent les malottes. On descend dans les entrailles de l'aéroport, les sous-sols, etc. Je suis arrivé, il était 17h, on m'enferme dans une pièce, jusqu'à 2h du matin, sans boire, sans manger, rien du tout. Aucune explication. Et vers 2h du matin, je vois arriver des gens, en civil qui me remettent les malottes, me cagoulent, puis on sort. On me met dans une voiture, la voiture démarre, elle roule, pendant une heure. A un moment donné, je lui dis : ''s'il vous plaît, vous allez me tuer, quand ?'' Ils se marrent. Non, on ne va pas te tuer, mon ami'' (…) Quand on m'enlève la cagoule, je vois que je suis dans une sorte de hangar. J'y ai passé 6 jours dans l'obscurité quasi totale. Il n'y avait pas d'air, rien du tout. On m'amène 2 bouteilles d'eau : une pour boire, une pour pisser. C'est une épreuve absolument terrible. C'est-à-dire que l'être humain, en réalité, n'existe que tant qu'il sait où il est. A partir du moment où il ne sait pas où il est, il disparaît. Et donc pour moi, M. Sansal avait disparu. »

« Tu seras heureux en prison »

« J'ai eu peur de finir mes jours en prison. Vraiment, j'ai pleuré parce que c'était tellement... C'est pas possible. Je ne vais pas rester 5 ans sans voir ma femme, sans voir ma maison, sans voir mes amis. C'est pas possible. Et puis, moi, j'ai fait le compte. Je suis là, ça fait à peine 15 jours et quand je sors dans la cour, je rencontre des gens qui sont là depuis 32 ans. Quelqu'un d'autre m'a dit : ''la prison, elle te travaille. Elle est en train de te travailler. Tu vas devenir un prisonnier et tu seras très heureux en prison, comme moi. Tu te lèves, c'est bien, tu vas à la cour, tu rencontres les copains, on joue aux cartes, on rentre, on n'a pas de soucis''.

« Je ne critique pas l'Algérie, je critique ceux qui le gouvernent si mal »

« Avant ma libération, le grand patron des services secrets m'a dit : ''dans l'hypothèse que vous êtes libéré, est-ce que vous allez continuer à critiquer votre gouvernement, votre pays ?'' Je lui ai dit : ''écoutez, moi je n'ai jamais critiqué l'Algérie. Je dénonce des autorités qui abusent de leur pouvoir, ce n'est pas pareil. Je n'ai pas eu d'avocats, c'est un abus, c'est ce que je dénonce aussi. Et ça, c'est le vécu de l'Algérie depuis 1962. Je ne critique pas mon pays, je critique ceux qui le gouvernent si mal, c'est différent quand même. Après il se lève, il s'en va, me laisse dans ce bureau (…) Puis on m'amène dans un fourgon. Une fois encore, je me demande on m'emmène dans quelle prison, dans quel hôpital ? En fait, quand on arrive, on est à l'ancien aéroport. Et là-bas, il y avait un avion qui brillait... »

« Le régime algérien ne peut pas tomber »

« Le régime algérien s'est mis dans une posture où il ne peut plus s'en sortir. Il est obligé maintenant de continuer dans la surenchère. Il est bloqué sur la question du Sahara. Donc il est hors de question qu'il change. Par rapport à la France, ils ont jeté le truc trop loin. Ils ont accusé la France de crimes contre l'humanité, de génocide, 24 heures sur 24. Ils ne peuvent plus maintenant revenir en arrière (…) Il faut continuer à maintenir la pression sur le régime. Mais qui va le faire ? Ce régime ne peut pas tomber car il existe avant l'indépendance, depuis 1954. C'est le parti FLN mais qui avait une ligne noble, à l'époque. Les premières années, ils se battaient pour son indépendance. »

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