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Karim Bouamrane : "LFI se nourrit de la ghettoïsation matin, midi et soir"

Par Aurélie Giraud

ENTRETIEN SUD RADIO - Master Poulet, LFI, 2027 : Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen, était “L’invité politique” sur Sud Radio.

Karim Bouamrane PS
Karim Bouamrane, interviewé par Jean-François Achilli sur Sud Radio, le 6 mai 2026, dans “L’invité politique”.

Bras de fer avec l’enseigne Master Poulet à Saint-Ouen, liberté d’entreprendre, sécurité alimentaire, accusation de gentrification, critique de La France Insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon, primaire à gauche et présidentielle 2027. Au micro de Sud Radio, Karim Bouamrane a répondu aux questions de Jean-François Achilli.

Karim Bouamrane : "Je n’ai aucun problème avec Master Poulet"

Jean-François Achilli pour Sud Radio : Jusqu’où irez-vous dans votre bras de fer avec l’enseigne Master Poulet à Saint-Ouen ?
Karim Bouamrane : “Je n’ai aucun problème avec Master Poulet. Ma priorité, en tant que maire, est de m’assurer que le droit commun soit respecté par tous les établissements. Il en va aussi de la tranquillité des habitants, qui relève pleinement de ma responsabilité. Nous avons été réélus à Saint-Ouen sur un projet politique fondé notamment sur la diversité des commerces.”

Vous avez tout de même un problème avec l’installation de cette enseigne ?
“Nous avons eu un problème de respect du droit commun. Mais le fond du sujet, c’est aussi la bonne alimentation et la sécurité alimentaire, qui relèvent de la santé publique. Cette affaire a été montée en épingle avec une dimension identitaire totalement caricaturale. Le débat ne devrait pas porter sur une opposition entre ceux qui mangeraient du poulet frit halal et ceux qui mangeraient ailleurs, mais sur la qualité et la traçabilité de ce que l’on consomme.”

Le tribunal administratif a pourtant donné raison à Master Poulet. Où est le problème de légalité ?
“Ce n’est pas le commerce en lui-même qui était illégal. Le sujet portait sur une privatisation de l’espace public, que le tribunal a justement jugée illégale. Quand on est maire, on doit pouvoir veiller à ce que les commerces correspondent à un projet de ville. À Saint-Ouen, ce projet repose sur une diversité de l’offre commerciale.”

La liberté d’installation des commerces est-elle menacée dans cette histoire ?
“Je n’ai aucun problème avec la liberté d’entreprendre. Chacun doit pouvoir entreprendre, mais personne ne peut privatiser l’espace public sans autorisation. C’est valable pour une enseigne de poulet comme pour une bijouterie, un magasin de baskets ou une boutique de tee-shirts. Le droit commun s’applique à tous, sans exception.”

Souhaitez-vous que ce commerce s’en aille ?
“Je ne suis pas dans un rapport de force personnel avec cette enseigne. Le vrai problème, c’est que les maires n’ont pas toujours les moyens d’agir pour garantir la diversité commerciale qu’ils souhaitent porter. Notre projet, à Saint-Ouen, est d’avoir des commerces variés, mais aussi des commerces qui répondent à des exigences de sécurité alimentaire. C’est une question de cohérence avec le mandat que nous ont confié les habitants.”

Pour vous, Master Poulet pose-t-il un problème de malbouffe ?
“Nous avons toujours défendu la bonne alimentation, notamment avec notre projet de carte vitale alimentaire. À Saint-Ouen, cela passe aussi par une politique très concrète dans les écoles, avec des cuisines centralisées et une éducation au goût. L’enjeu est de permettre aux enfants et aux familles populaires d’accéder à une alimentation de qualité. Bien manger coûte cher, et c’est précisément pour cela que la puissance publique doit s’en saisir.“

"Les amis de Jean-Luc Mélenchon se nourrissent de ghettoïsation pour mieux alimenter un électorat"

Clémentine Autain et LFI vous accusent de vouloir gentrifier Saint-Ouen. Que répondez-vous ?
“La gentrification, c’est chasser les classes populaires et les classes moyennes à cause d’un logement devenu trop cher, avec une politique qui l’accompagne. Ce n’est pas ce que nous faisons à Saint-Ouen. Nous avons rénové 1.700 logements avec l’ANRU, l’Agence nationale pour la rénovation urbaine, avec une ligne claire : celles et ceux qui vivent à Saint-Ouen doivent pouvoir y rester. Je mets au défi quiconque de trouver une personne vivant dans le logement social qui aurait été chassée parce qu’elle est pauvre.”

Vous contestez donc totalement cette accusation ?
“Nous avons mis en place le permis de louer, l’encadrement des loyers et une politique de démocratisation de l’excellence pour les classes populaires. Nous avons aussi agi sur la sécurité, car les premières victimes de l’insécurité sont les classes populaires et les classes moyennes. Quand LFI parle de gentrification, elle utilise une forme de pudibonderie terminologique pour parler, en réalité, de ghettoïsation. Or je refuse l’idée selon laquelle les habitants des quartiers populaires n’auraient pas droit au bon et au meilleur.”

Vous accusez LFI d’alimenter cette ghettoïsation ?
“Les amis de Jean-Luc Mélenchon se nourrissent d’une ghettoïsation spatiale, territoriale, culturelle et économique pour mieux alimenter un électorat. C’est un projet politique que je combats. Il consiste à dire aux classes populaires qu’elles devraient rester dans un cadre défini à l’avance. Moi, je défends exactement l’inverse : l’accès à l’excellence, à la qualité et à la liberté de choisir.”

Vous avez écrit sur X que LFI assigne certains habitants des quartiers à Master Poulet pendant que les intellectuels parisiens parlent des choses sérieuses. Que vouliez-vous dire ?
“La dernière photo que j’ai publiée sur X était assez effarante. On y voit des personnes qui passent leur temps à expliquer aux habitants des quartiers ce qu’ils devraient voter, manger ou penser. Elles ethnicisent le débat politique, mais lorsqu’il s’agit de choisir leurs propres candidats, elles restent dans l’entre-soi. C’est cette contradiction que je dénonce.”

"Lorsqu’on est arabe, noir, juif ou asiatique, et issu des quartiers populaires, on subit plus de discriminations, mais LFI les assigne à résidence"

Est-ce de la manipulation ou du communautarisme de la part de LFI ?
“C’est pire que cela, car c’est inscrit dans une forme d’ADN politique. LFI porte une vision communautarisée de la vie politique. Ses responsables ont eux-mêmes expliqué que, dans certaines villes où vivent davantage de Maghrébins, de Noirs, d’Arabes ou d’Asiatiques, il faudrait des responsables politiques correspondant à ce phénotype. Pour moi, cette lecture est profondément dangereuse.”

Quelle est votre propre lecture de ces discriminations ?
“Ma lecture n’est pas ethnique, elle est sociale, même si la question sociale peut être exacerbée par l’origine ou l’apparence. Oui, lorsqu’on est Arabe, Noir, Juif ou Asiatique et issu des quartiers populaires, on subit davantage de discriminations. C’est également vrai lorsque l’on est une femme, une personne LGBT+ ou porteuse d’un handicap. Mais reconnaître ces discriminations ne doit jamais conduire à enfermer les personnes dans une identité ou un territoire.”

Que reprochez-vous précisément à LFI sur ce terrain ?
“Je reproche à LFI de partir du principe que les habitants issus des quartiers populaires devraient se gérer entre eux, manger d’une certaine manière et consommer dans certains établissements. C’est une assignation à résidence territoriale, sociale et culturelle. On prétend les représenter, mais on les enferme dans une case. Moi, je refuse cette logique, parce qu’elle empêche l’émancipation.”

Estimez-vous que LFI favorise une forme d’entrisme islamiste ?
“Je ne veux pas faire le débat de l’entrisme islamique, car cette question est plus complexe et je refuse de caricaturer les militants de LFI. Ce que je décris, ce sont des éléments factuels et une manière d’aborder le débat politique. Quand Jean-Luc Mélenchon dit qu’il faut arrêter avec les zones rurales, il oppose des réalités qui devraient au contraire être rapprochées. Ce que vivent les habitants des cités ressemble souvent à ce que vivent ceux des zones rurales : manque de services publics, difficultés à se loger, à se soigner et à mieux manger.”

"Ça fait 4 fois que Mélenchon veut être candidat, alors que c’est le plus désapprouvé à gauche !"

Vous évoquez Jean-Luc Mélenchon. Étiez-vous à la Bellevilloise pour la réunion de la gauche ?
“J’ai regardé une partie du match entre l’Atletico de Madrid et Arsenal, et cela m’a fait penser à Jean-Luc Mélenchon. Pour moi, Mélenchon, c’est l’Atletico de Madrid : à chaque fois, il arrive en demi-finale et, à chaque fois, il se fait éliminer. Cela fait quatre fois qu’il veut être candidat. Il est le candidat de gauche le plus désapprouvé, et pourtant il continue.”

Vous pensez que la gauche surestime sa puissance politique ?
“Jean-Luc Mélenchon fonctionne comme une bulle spéculative digitale. Avec une forme de terrorisme digital, il veut faire croire qu’il est omnipotent et hyper puissant. Une partie de la gauche reste traumatisée par lui, alors qu’il faut regarder les faits. À Saint-Ouen, nous les avons défiés et nous avons obtenu 56%.”

Quelle ligne opposez-vous à celle de Jean-Luc Mélenchon ?
“Notre ligne est claire : démocratiser l’excellence et faire en sorte que la vie des Françaises et des Français s’améliore chaque jour. Nous défendons le progrès partagé, pas une politique de posture. À Saint-Ouen, c’est cette ligne que nous avons portée devant les électeurs. Et c’est cette ligne qui peut permettre à la gauche de redevenir crédible.”

Jean-Luc Mélenchon affirme qu’il peut battre le Rassemblement national. N’incarne-t-il pas une force à gauche ?
“Jean-Luc Mélenchon veut faire croire, à partir de quelques victoires municipales, qu’il aurait gagné les municipales. Mais concrètement, LFI n’a rien gagné qui permette de prétendre au leadership de la gauche. S’il se retrouve face à Jordan Bardella ou Marine Le Pen, on sait très bien que le Rassemblement national peut arriver au pouvoir. Ce n’est donc pas, selon moi, le chemin de la victoire.”

"Je ne crois pas à la primaire de gauche"

À la Bellevilloise, plusieurs responsables de gauche ont parlé d’une primaire en octobre. Y croyez-vous ?
“Non, je ne crois pas à cette petite primaire. La vraie question est de savoir s’il faut une candidate ou un candidat hors Jean-Luc Mélenchon pour gagner l’élection présidentielle. Ma réponse est oui. Il faut faire émerger la meilleure personnalité capable de battre Jean-Luc Mélenchon et de porter un projet majoritaire.”

Battre Jean-Luc Mélenchon ou battre l’extrême droite : quelle doit être la priorité ?
“On ne se lève pas le matin uniquement en se disant qu’il faut battre l’extrême droite. Ce n’est pas un projet politique en soi. Le projet, c’est plus de services publics, plus de santé, plus de logements, une France forte à l’international et une véritable sécurité alimentaire. C’est en répondant à ces attentes concrètes que l’on pourra battre l’extrême droite.”

Olivier Faure semble valider cette idée de primaire. A-t-il tort ?
“Je ne sais pas s’il a tort ou raison. Ce que je constate, c’est qu’aucun chemin clair ne se dégage aujourd’hui pour permettre à la gauche de revenir au pouvoir. Les militants socialistes et écologistes ne se sont pas encore exprimés. Il faut donc changer de méthode plutôt que d’empiler les calculs d’appareil.”

Que signifie changer de méthode à gauche ?
“Changer de méthode, ce n’est pas organiser de petits conclaves ou des calculs à la petite semaine. C’est d’abord se demander quel projet politique nous voulons pour la France. À la Bellevilloise, je veux savoir ce qui a été discuté sur la sécurité, le logement, la santé, l’éducation, la paix ou les enjeux géopolitiques. La gauche doit revenir au fond si elle veut redevenir crédible.”

Olivier Faure doit-il quitter la direction du Parti socialiste ?
“Je me suis déjà exprimé à plusieurs reprises sur le leadership d’Olivier Faure, au sujet du congrès, de la stratégie et des municipales. Olivier Faure n’a pas gagné. Ceux qui ont gagné, ce sont les maires socialistes et les maires de gauche. S’il n’a pas fait le ménage, c’est parce qu’il s’accroche à son pouvoir.”

Vous avez dit que vous pouviez être une solution pour 2027. Où en êtes-vous de votre réflexion ?
“On réfléchit, on mature, on regarde et on discute. Je m’exprimerai en temps et en heure. Aujourd’hui, une personne qui dit déjà qu’elle est candidate n’est pas, selon moi, dans le bon timing. Face aux enjeux géopolitiques, économiques, à la crise du logement ou à l’augmentation du prix de l’essence, il est trop tôt pour entrer dans cette séquence.”

Retrouvez "L’invité politique" chaque jour à 8h15 dans le Grand Matin Sud Radio

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