Meurtre de Crépol : "on se pose la question de pourquoi nier le racisme, pourquoi faire blocage ?" Au micro de Sud Radio, Emmanuelle Place a répondu aux questions de Jacques Cardoze.
"On n'est pas surpris par le réquisitoire du procureur"
Jacques Cardoze : Le 23 juillet dernier, les juges d'instruction qui ont enquêté sur la mort de Thomas à Crépol en 2023 ont estimé que la mort du jeune garçon a pu lui être donnée, je cite, « en raison de la circonstance aggravante de racisme et de son appartenance à la race blanche et à la nation française ». Les juges d'instruction ont retenu cette qualification contre les 14 personnes mises en examen après deux ans et demi d'enquête. Oui, mais voilà, le parquet, lui, s'y est opposé.
On est avec Emmanuelle Place, présidente de l'Association des victimes du bal de Crépol de 2023. Quelle est votre réaction à ce revirement ? Il faut bien le dire, c'est un revirement. C'est le processus normal de la justice, mais le parquet contredit les juges d'instruction.
Emmanuelle Place : "Pour nous, ce n'est pas trop une surprise non plus, parce que le procureur, dès le début de cette affaire, nous a bien fait comprendre que, de toute façon, il n'irait pas dans ce sens-là. Donc on n'est pas surpris par le réquisitoire du procureur, qui avait déjà fait un réquisitoire dans ce sens-là. Maintenant, ce sont les juges qui font le travail. Les juges, eux, ont eu le dossier en main, ont mené l'enquête. Ce sont les juges qui auront certainement le dernier mot. On espère juste qu'ils continuent dans leur lignée et qu'il n'y ait pas un revirement des juges."
Jacques Cardoze : Le parquet laisse entendre que cette notion de crime raciste repose sur quelques témoignages et pas tous. Et sur des témoignages fragiles. Est-ce que vous aussi, vous rejoignez cette idée-là ou pas ?
Emmanuelle Place : "Non, je ne rejoins pas du tout cette idée-là. Je ne sais pas combien il veut de témoignages, le procureur, parce que, dans cette affaire, quand il y a eu l'agression dehors, il n'y avait peut-être que 30 personnes grand maximum de Crépol, et encore, ils n'y étaient pas tous. Donc, si vous comptez 16 témoignages sur 30, je trouve que c'est déjà pas mal. Ça fait 50 %. Là, je ne sais pas ce qu'il demande. S'il veut que toute la salle des fêtes ait entendu, alors que ça s'est passé dehors, ce n'est pas possible."
"Il y a eu quand même trois blessés graves, plus un décès, des coups de couteau qui ont été portés à des endroits différents en l'espace de peut-être cinq minutes. Donc, évidemment que tout le monde n'a pas entendu les paroles et n'a pas vu la même chose. C'est logique. On n'était pas tous au même endroit au même moment."
Meurtre de Crépol : "Il faut arrêter de se voiler la face"
Jacques Cardoze : Certains diront : « Mais c'est le cours normal des choses. La justice ne parle pas forcément d'une seule voix, et il y a les magistrats du siège et ceux du parquet. » Oui, mais quand même, est-ce qu'on n'a pas le sentiment que le procureur de la République fait, si je puis dire, de la résistance face à ce que nous disent les juges d'instruction ?
Emmanuelle Place : "Bah si, complètement. Alors, je ne sais pas pour quelle raison, pourquoi, pour qui. Je ne vois pas l'intérêt."
Jacques Cardoze : Soyons directs. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'il est dans une décision ou une posture politique ?
Emmanuelle Place : "Ça, je ne peux pas vous le dire. Je ne suis pas à sa place et je n'irai pas sur ce terrain-là."
Jacques Cardoze : Mais à vous entendre, ça pose question.
Emmanuelle Place : "Oui, ça pose question, mais depuis le début. Comment vous dire ? Le procureur, dès le début, nous a bien fait comprendre… Dix jours après, quand on l'a vu la première fois, il nous a bien fait comprendre que non, ça, il ne voulait pas l'entendre. Alors que, dès dix jours après, déjà, les témoignages étaient là. Les familles avaient déjà demandé à ce que ce soit pris en compte et ça ne l'a jamais été. On a attendu patiemment jusqu'au premier réquisitoire en se disant : « Bon, les choses vont avancer. » Ça n'a pas été le cas."
"À un moment donné, il faut arrêter de se voiler la face, quoi. Il y a des choses qui ont été dites, il y a des choses qui ont été faites. On l'a déjà dit, redit. Le procès est fait avant le procès, en gros, parce qu'en fait, le procureur ne nous laisse même pas le temps d'amener ce sujet au procès pour vérifier les dires ou pas."
"Pourquoi faire blocage ?"
Jacques Cardoze : C'est la question que j'allais vous poser. C'est évidemment à la cour, et ce sera au procès, de déterminer si la qualification avait lieu d'être retenue ou pas. C'est là où on est étonné, finalement, qu'il ne laisse pas le cours normal de la justice être retenu, d'une certaine façon. Parce que si les juges d'instruction laissent entendre qu'il peut y avoir le qualificatif de crime raciste, c'est qu'il y a des éléments pour le dire. Donc, si ces éléments sont fragiles, et on en a connu d'autres lors d'autres procès, ils tomberont au procès.
Emmanuelle Place : "Exactement. Et c'est là où on se pose la question de pourquoi nier ce fait-là, pourquoi faire blocage ? Alors qu'effectivement, si, au procès, finalement, le fait de racisme doit être démonté, il sera démonté. Les juges, ce sont eux qui ont mené l'enquête. Donc ce sont eux qui ont tous les témoignages, ce sont eux qui ont vu les personnes."
Le procureur, personnellement, nous, on ne l'a jamais vu en tant que victimes. On l'a vu une fois. Donc, en fait, je ne sais pas sur quoi il se base. Je suppose qu'il a dû lire le dossier. J'espère. Mais on se pose des fois la question : est-ce qu'il l'a vraiment lu dans toutes ses lignes ?
Jacques Cardoze : Il aura probablement, peut-être, l'occasion en tous les cas de préciser ses pensées.
Qu'est-ce que disent les victimes du bal de Crépol ? Parce que vous êtes donc présidente de l'association et vous regroupez l'ensemble des victimes. Est-ce que tout le monde est à l'unisson ? Est-ce qu'il y a débat chez vous ou pas ?
Emmanuelle Place : "Il n'y a pas de débat chez nous. On est tous à l'unisson à se dire : « Mais pourquoi le procureur ne retient toujours pas cette qualification ? » Hier, je vous avoue qu'on a eu des messages dans tous les sens, voilà, à savoir ce qu'il fallait faire, s'il fallait mettre la pression, alors que non, ce n'est pas le but."
"En fait, on ne sait plus. Nous, victimes, on ne sait plus quoi faire, quoi. Parce qu'à chaque fois, c'est notre parole qui est mise en doute. Le procureur, ce dont il ne se rend pas compte, c'est qu'à chaque fois, c'est la parole des victimes qui est mise en doute. Celle des mis en examen n'est jamais mise en doute."
Jacques Cardoze : Vous avez le sentiment qu'à chaque fois, on cherche à fragiliser, en réalité, ce que vous avez à dire.
Emmanuelle Place : "Mais complètement. C'est complètement effacé, là. On avait une petite victoire en se disant : « Bon, c'est bon, les juges, quand même, l'ont reconnu parce qu'eux, ils l'ont vu. Enfin, il ne faut pas être bête, il faut lire le dossier. » C'est marqué noir sur blanc, ça a été dit. Ils ont tué quelqu'un, d'ailleurs. Ils ont tué quelqu'un. Ils sont arrivés à leurs fins."
"Et, effectivement, les mis en examen ont nié le fait. Alors donc, ils ont nié, donc ils ne l'ont pas dit. À un moment, pourquoi leur parole à eux serait plus importante que notre parole à nous ? En fait, il y a deux poids, deux mesures, et c'est vraiment le ressenti qu'on a, nous, en tant que victimes. Je ne dis pas que c'est le cas, mais c'est quand même le ressenti que nous avons. Donc, pour se reconstruire, je vous avoue que c'est très compliqué."
"Nos avocats vont faire d'autres observations par rapport à ce réquisitoire"
Jacques Cardoze : Vous en avez discuté, j'imagine, avec la famille de Thomas, de tout cela ? Qu'est-ce qu'ils vous disent ?
Emmanuelle Place : "On n'en a pas vraiment discuté parce que la famille de Thomas, ils sont en plein travail en ce moment, et je pense que, pour eux, c'est très compliqué, à chaque fois, de se remettre dans cette affaire. La période estivale est une période, normalement, où on se repose un peu. Et là, ça fait depuis le mois de juin qu'à chaque fois, tous les mois, on remet ça sur le tapis et, pour eux, c'est très compliqué. Mais je sais que, pour eux, c'est aussi une bataille. De toute façon, ils ne veulent pas fermer les yeux là-dessus."
Jacques Cardoze : Oui, on l'imagine bien sûr. Quelles sont les prochaines étapes, pour qu'on ait bien tout en tête ? Est-ce qu'on a la date de l'audiencement du procès ? Quelles sont les prochaines étapes judiciaires ?
Emmanuelle Place : "Pour le moment, non. On ne sait pas. Là, je pense que nos avocats vont faire d'autres observations par rapport à ce réquisitoire, ce qui est tout à fait logique. Nos avocats sont là pour insister sur les faits. Donc il va y avoir des observations, et puis après, on verra comment ça se passe."
"Il n'y a pas un racisme plus important que l'autre"
Jacques Cardoze : Pour vous, les faits sont incontestables sur cette question de crime raciste. On a l'impression qu'il y a une retenue, qu'il y a quelque chose de très politique. Je ne parle pas de vous, de votre positionnement à vous, mais que dans le pays, il y a une retenue et qu'on n'ose pas prononcer ce terme de crime raciste antiblanc. Est-ce que vous aussi, vous avez ce sentiment-là ?
Emmanuelle Place : "Oui, tout à fait. On a ce sentiment-là et on l'a vécu depuis trois ans, à ne pas devoir faire de vagues, comme on nous a dit. On a bien compris que c'était un jeu politique et que, bah voilà, il ne faut pas en parler en France, alors que c'est quand même un problème, et un problème qui fait des morts. A un moment, il faut arrêter de fermer les yeux et puis peut-être faire avancer les choses. On ne dit pas que tout le monde est raciste. Il y a des racistes de tous les côtés. Mais tous les racismes doivent être combattus de la même façon. Il n'y a pas un racisme plus important que l'autre."
Jacques Cardoze : Et les juges d'instruction, je le rappelle, ont retenu cette qualification contre les 14 personnes mises en examen après deux ans et demi d'enquête. Auparavant, les suspects étaient seulement, entre guillemets, poursuivis pour meurtre en bande organisée. Ça change considérablement les choses, y compris en termes de peine encourue. On est bien d'accord ?
Emmanuelle Place : "Oui. Si la bande organisée avait été aussi retenue... là, il y a maintenant concomitance, donc ça alourdit aussi les peines. Mais nous, ce qu'on veut, c'est juste que notre parole soit entendue et que les faits soient les faits, et que les gens soient jugés pour les faits. C'est tout ce qui nous importe : c'est que la justice soit la même pour tous et qu'il n'y ait pas de différence."
"Après, que les peines soient plus lourdes, effectivement les peines sont plus lourdes. Mais c'est vraiment de reconnaître la parole des victimes. C'est tout ce qu'on demande."
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