Budget de la Défense : "La France a augmenté son budget depuis dix ans. L'Allemagne s'est réveillée en 2022"
Jacques Cardoze : Le budget de la Défense en Allemagne devient deux fois plus élevé que celui de la France. 108 milliards contre 57, qu'est-ce que cela signifie ? Faut-il s'en inquiéter ? On est avec le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l'ONU.
Tout simplement, première question : faut-il s'en inquiéter ? Ou bien est-ce que vous êtes sur la même ligne que l'auditeur qu'on vient d'entendre juste avant la pause et qui nous dit : non, le problème, ce n'est pas tant que l'Allemagne augmente ses budgets, c'est plutôt que nous, France, nous ne suivions pas, finalement.
Général Dominique Trinquand : "Non, alors, je ne concours pas tout à fait à cette réflexion. Il ne faut pas s'en inquiéter, c'est certain. Il est heureux que les Allemands se réveillent maintenant."
"La France a augmenté son budget depuis dix ans. L'Allemagne s'est réveillée en 2022, au moment de l'attaque en Ukraine. Donc elle a beaucoup de retard à rattraper. Donc il est heureux qu'elle se réveille maintenant."
"La France avait pris de l'avance. Ça ne veut pas dire qu'elle ne doit pas accélérer. Mais nous ne sommes pas du tout dans la même situation l'un et l'autre."
"Ce que je reproche dans le dispositif allemand, c'est qu'ils dépensent plus d'argent en achetant plus aux Américains"
Jacques Cardoze : Qu'est-ce que l'Allemagne doit rattraper comme retard ?
Général Dominique Trinquand : "Alors, il y a deux points. D'abord, le fait que l'Allemagne, elle, est très accrochée aux États-Unis et donc, elle dépense beaucoup d'argent pour le donner aux États-Unis. On cite bien sûr les F-35, bien connus, mais aussi les systèmes anti-aériens. Et ça, c'est plus ennuyeux, parce qu'il y a un dispositif qui pourrait être européen, qui a été lancé par l'Italie et la France. Et l'Allemagne, elle, a lancé un dispositif qui est totalement lié au système américain et israélien."
"Donc moi, ce que je reproche dans le dispositif allemand, ce n'est pas qu'ils dépensent plus d'argent, c'est qu'ils dépensent plus d'argent en achetant plus aux Américains. Et ça, c'est un problème pour l'autonomie de la Défense européenne."
Jacques Cardoze : Et d'autant que, peut-être, il aurait été mieux que l'Allemagne achète à la France ?
Général Dominique Trinquand : "Alors, acheter à la France, il faut se méfier. Les Français ont de l'autonomie. Il faut apprendre deux choses. L'humilité, c'est-à-dire : nous sommes au milieu des Européens. Et deuxièmement, apprendre à travailler avec les autres pays européens, ce qui n'est pas toujours évident."
"Un exemple franco-allemand qui marche bien, semble-t-il, KNDS, qui est une société franco-allemande et qui fabrique des blindés et qui pourrait, par exemple, fabriquer le prochain véhicule, le prochain char successeur du Leclerc."
"Le problème de l'Allemagne, c'est le recrutement. Ils n'arrivent pas à recruter des soldats"
Jacques Cardoze : Concrètement, quels sont les équipements qui sont prévus du côté allemand ? J'ai vu qu'on citait le monde cyber, bien entendu, la haute technologie, les drones. Est-ce que l'Allemagne va essentiellement porter ses efforts matériels sur ces points-là ? Ou bien est-ce que ça relève plutôt de la Défense traditionnelle ?
Général Dominique Trinquand : "Non, alors, je pense que pour les Allemands, ça va être un peu de tout. Pour tous, en fait, les drones sont une nouveauté. Il y a cinq ans, on n'en parlait quasiment pas. Maintenant, ça devient l'alpha et l'oméga de la Défense. Donc il y a de gros efforts à faire là-dedans, dans la guerre électronique également."
"Mais j'ajouterai quelque chose de très important pour l'Allemagne. Vous savez, depuis 1945, on s'est évertué à faire de l'Allemagne un pays pacifiste. Et nous avons réussi. Et aujourd'hui, le problème de l'Allemagne, c'est le recrutement. Ils n'arrivent pas à recruter des soldats. Et encore une fois, si on veut faire des comparaisons, en France on arrive à recruter. On est un des rares pays européens qui arrive encore à recruter. L'Allemagne a de gros progrès à faire dans ce domaine-là."
Jacques Cardoze : Est-ce que vous pensez que ça pourrait changer avec la menace russe ? Et on va citer, évidemment, les deux derniers événements que vous avez en mémoire, mon général, avec cette histoire de drone sur l'aéroport. Il y a eu et il y a maintenant des menaces. Et on rappelle, évidemment, à vol d'oiseau, que l'Allemagne est très proche de la Russie. Est-ce que c'est cette menace russe aussi qui peut inciter un certain nombre d'Allemands, peut-être, à faire le pas vers la Défense nationale ?
Général Dominique Trinquand : "Oui, à l'évidence. Cette agression russe est très concrète sur le territoire allemand. Vous citiez, à Leipzig, le drone qui est allé frapper sur un aérodrome militaire extrêmement important pour les Allemands. Mais il y a eu aussi des tentatives d'attentats, en particulier contre des entrepreneurs qui fabriquaient de l'armement. Donc je pense que tout ça doit réveiller les Allemands. Mais on revient de loin. Nous n'avons pas les mêmes histoires, évidemment. On a voulu gommer l'histoire du Troisième Reich. On a voulu que l'Allemagne soit plus pacifiste. Elle l'est."
"Aujourd'hui, il faut qu'elle comprenne que, dans le cadre européen, mais je répète bien, dans le cadre européen, il est important de se réarmer parce que, comme le dit la devise de l'École de guerre : si tu veux la paix, prépare la guerre. Et on ne se réarme pas pour faire la guerre, on se réarme pour éviter la guerre."
"La France fait un effort dans le domaine de la Défense, mais elle a du mal à boucler un budget"
Jacques Cardoze : Général Dominique Trinquand, d'un point de vue géopolitique, ça signifie quand même que c'est un tournant depuis la Seconde Guerre mondiale. Jusqu'en 2029, le budget de la Bundeswehr devrait pratiquement doubler à 152 milliards d'euros, nous annonce-t-on. Et donc, d'un point de vue géopolitique, c'est un tournant, au sens où, depuis la Seconde Guerre mondiale, c'est désormais l'Allemagne qui va devenir leader en Europe ? Ou vous pensez que ça n'est pas aussi simple que ça, compte tenu, effectivement, du décalage que vous racontiez à l'instant ?
Général Dominique Trinquand : "Alors, je pense que ça n'est pas aussi simple que ça."
"Maintenant, puisque vous parlez de finances, le problème majeur pour la France est de régler son problème de finances. Elle fait un effort dans le domaine de la Défense, mais elle a du mal à boucler un budget. Les élections de 2027 vont être là pour ça. Il va falloir absolument prendre des décisions majeures pour être capable d'investir dans le domaine régalien, ce qui n'est pas le cas pour l'instant. Donc, encore une fois, la Défense française a augmenté ses budgets, probablement pas assez. Il faut faire des efforts, mais pour ça, il faut avoir un budget. Donc il faut régler les problèmes budgétaires. L'Allemagne n'est pas dans la même situation."
"Souvenons-nous d'une chose quand même : c'est que la France est le seul pays d'Europe à avoir la dissuasion nucléaire. L'Allemagne ne l'aura pas. Et aujourd'hui, l'Allemagne accepte de travailler avec la France comme neuf autres pays européens, sur le fait que la dissuasion française puisse protéger l'ensemble des pays européens."
Jacques Cardoze : Quelle garantie avons-nous que l'Allemagne ne va pas faire cavalier seul, prendre des décisions sans nous ? La partie nucléaire est évidemment un élément qui est décisif.
Général Dominique Trinquand : "La partie nucléaire est un élément clé qui donne un atout majeur à la France. Maintenant, nous n'avons aucune garantie que l'Allemagne ne va pas faire cavalier seul en restant accrochée aux Américains. Ça, c'est une certitude."
"Donc il faut absolument que l'Allemagne réalise qu'aujourd'hui, l'Europe ne peut plus rester accrochée aux Américains, même si elle veut être alliée aux Américains, ce qui est parfaitement normal. Nous ne sommes pas des ennemis, nous sommes des alliés. Mais être des alliés, ça doit vouloir dire pouvoir être indépendant et dire à cet allié américain, quand il a tort, qu'il a tort, et que nos intérêts ne sont pas forcément les intérêts américains. Et pour ça, il faut avoir vraiment une autonomie. C'est ce que la France prêche depuis longtemps, ce que la France fait depuis longtemps."
"Je crois que beaucoup de pays européens commencent à le concevoir. Les Allemands ont un peu de mal et leur dernière revue stratégique, dans ce sens, est assez mauvaise parce qu'ils se rapprochent en permanence de la position américaine et ne peuvent pas imaginer une position allemande qui ne soit pas une position américaine. Et ça, c'est un vrai problème."
Défense : "La clé, c'est l'argent"
Jacques Cardoze : Je voudrais vous citer les propos du Bavarois Manfred Weber, puissant président du Parti populaire européen, qui exhortait l'Europe, en mars dernier, à adopter, je cite, « une véritable économie de guerre ». Donc ça, ça fait évidemment référence à l'histoire et ça donne des frissons, en accélérant, dit-il, les procédures d'autorisation, le rythme de production d'armes et de munitions et en favorisant la reconversion de certaines industries civiles à des fins militaires. C'était en 2025, mais on voit que, quand même, il y a eu un chemin puisque le Parlement allemand a voté des budgets qui sont considérés comme considérables aujourd'hui.
Général Dominique Trinquand : "Oui. On voit bien que l'Allemagne dit, sur le plan industriel, ce qu'elle a envie de faire. Au passage, transformer une partie de l'industrie automobile allemande qui, avec l'électrification, a un peu de mal à survivre, la transformer en usine d'armement… Mais nous devons en profiter en Europe."
"Et c'est là qu'est le sujet. C'est que l'ensemble des pays européens doit profiter de ce mouvement, et pas seulement l'Allemagne en achetant aux Américains ou aux industries allemandes en écrasant les industries françaises, comme ça a été le cas dans la compétition entre Dassault et Airbus, où finalement l'avion franco-allemand ne se fera pas et se tourne vers d'autres horizons."
Jacques Cardoze : D'autant que nous avons des atouts, évidemment, à faire valoir auprès des Allemands.
Je lisais également que l'Allemagne a beaucoup de retard, notamment en matière de renseignement, et veut là aussi enclencher une nouvelle vitesse. Nous, on est plutôt bons en matière de renseignement en Europe. Là aussi, il peut y avoir des échanges, il peut y avoir des intérêts communs. Il s'agit de travailler ensemble. Évidemment, le couple franco-allemand ne doit pas se disloquer.
Général Dominique Trinquand : "Oui, tout à fait. Mais là aussi, la clé, c'est l'argent. Dans le domaine spatial, par exemple, la France était très en avance sur l'Allemagne. Aujourd'hui, c'est l'Allemagne qui investit le plus dans le spatial, et c'est lié au renseignement, comme vous venez de le souligner. Donc il faut absolument que la France règle ses problèmes financiers."
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