"Aujourd’hui, le parc nucléaire, c’est à peu près 63 GW de puissance installée." Au micro de Sud Radio, Emmanuelle Galichet a répondu aux questions de Jacques Cardoze.
Nucléaire à l'arrêt à cause de la chaleur : "Il y a effectivement une dizaine de centrales qui sont ce qu’on appelle thermosensibles"
Jacques Cardoze : Est-ce que vous avez le sentiment, cet été, qu’on a franchi un cap avec ces nombreux réacteurs mis à l’arrêt ?
Emmanuelle Galichet : "Alors, je pense que le cap, on l’a franchi dans la conscience des Français et des Françaises que le réchauffement climatique est un enjeu du futur et qu’il va falloir lutter contre le réchauffement climatique et, finalement, s’adapter. Et c’est en fait ça, l’enjeu aujourd’hui dont on va parler : c’est l’adaptation des outils industriels au réchauffement climatique."
Jacques Cardoze : Alors justement, est-ce que les outils industriels que vous évoquez sont prêts et sont là pour faire face à ces problèmes de refroidissement dans certaines de ces centrales ?
Emmanuelle Galichet : "Oui, vous avez vu, il y a effectivement une dizaine de centrales qui sont ce qu’on appelle thermosensibles. Il faut bien comprendre que ce sont des centrales qui ont été, en fait, conçues et construites dans les années 70 et 80. Et effectivement, les températures extérieures et les températures des fleuves n’étaient pas celles que nous avons aujourd’hui."
"Donc, comme je vous le disais, EDF est en train d’analyser, de réfléchir à comment adapter l’ensemble du parc. Alors, c’est pas l’ensemble du parc, comme évidemment vous l’avez bien compris, c’est à peine une dizaine de centrales. Sur un parc de 57 réacteurs, une dizaine de réacteurs, c’est encore supportable, pour la production d’électricité puisque, comme vous le voyez, on n’en manque pas. On continue à exporter de l’électricité vers les pays voisins européens. EDF, pour l’instant, se dit : « Je fais le job, c’est-à-dire je produis de l’électricité pour les besoins des Françaises et des Français »."
"Le parc reste encore largement au-dessus des besoins des Français et des Françaises"
Jacques Cardoze : Aujourd’hui, selon l’AFP, on aurait une baisse de 20 % de la production nucléaire. Jusqu’où peut-on aller dans cette baisse ? Jusqu’où c’est supportable face à nos besoins énergétiques pour un été comme celui qu’on vient de connaître ?
Emmanuelle Galichet : "En été, il faut savoir qu’au niveau de la totalité des besoins d’électricité des Français et des Françaises, on est autour d’un peu moins de 50 GW de puissance installée. Aujourd’hui, le parc nucléaire, c’est à peu près 63 GW de puissance installée."
"Donc, vous voyez que, quels que soient les besoins, bien qu’effectivement certains réacteurs soient arrêtés, le parc reste encore largement au-dessus des besoins des Français et des Françaises. Surtout qu’il ne faut pas oublier que nous avons un mix électrique. Nous n’avons pas que le nucléaire, nous avons l’hydraulique, nous avons le solaire aussi qui produit beaucoup en ce moment, évidemment, puisqu’il y a beaucoup de soleil."
Jacques Cardoze : Revenons aux solutions qui sont envisagées pour faire face au refroidissement des réacteurs puisque c’est bien là qu’est le problème. Quelles sont aujourd’hui ces solutions ? Je dirais d’un point de vue technique.
Emmanuelle Galichet : "Il en existe plusieurs. Il y a déjà des réacteurs qui produisent de l’électricité dans des déserts, comme aux États-Unis à Palo Verde, à Barakah aux Émirats arabes unis. Donc, il n’y a pas de verrou technologique à cela. Ce n’est pas un problème de sûreté nucléaire. Il faut bien l’avoir en tête. Donc, en fait, les solutions sont de mettre des tours aéroréfrigérantes en plus. Ce qu’on appelle un dispositif CVP. C’est ce qui se passe à Civaux. Civaux a déjà quatre tours aéroréfrigérantes et, il se trouve que cette centrale rejette de l’eau plus fraîche qu’elle ne l’avait prélevée."
"Avec une tour aéroréfrigérante, il faut bien comprendre qu’en fait la chaleur qu’on enlève du circuit de refroidissement part dans l’atmosphère. Ce sont ces fameux panaches blancs que vous voyez lorsque vous passez à côté de ces centrales-là. Et donc ça, c’est effectivement un dispositif qui peut être rajouté un peu partout sur les centrales. Alors évidemment, ça a un coût. Il faut bien voir qu’un industriel tel qu’EDF, d’ailleurs tout industriel, va regarder le coût-bénéfice avant de prendre une décision de rajouter des tours aéroréfrigérantes à l’ensemble du parc."
Gravelines à l'arrêt à cause des méduses : "Il y a eu vraiment un afflux extrêmement important. On parle de dizaines de tonnes"
Jacques Cardoze : Est-ce qu’effectivement ça n’est qu’une partie du parc nucléaire qui en est équipée et jusqu’où devons-nous aller ? J’imagine qu’il faudra, à terme, que tout le parc en soit équipé.
Emmanuelle Galichet : "Alors oui, tout le parc n’est pas équipé de cela. Il y a ce qu’on appelle des centrales en circuit ouvert. Donc elles prélèvent, elles rejettent directement dans le fleuve, voire dans la mer. Là, il n’y a pas la problématique du refroidissement avec la mer puisque, avec les courants marins et les dilutions, c’est beaucoup plus fort."
"Ensuite, vous avez le reste du parc qui est sur des tours aéroréfrigérantes. Et donc, c’est finalement effectivement vraiment les centrales, les sites qui sont sur des circuits ouverts, qui rejettent directement sans passer par des tours aéroréfrigérantes, sur lesquels il va y avoir une vraie réflexion pour voir si, finalement, est-ce qu’on a vraiment besoin de rajouter des tours ou alors peut-être de mettre ces centrales-là en maintenance l’été, en particulier. Donc, en fait, une réorganisation des maintenances des centrales."
Jacques Cardoze : En préparant cet entretien, j’ai vu qu’il y avait cette histoire de Gravelines avec ses méduses. Ça peut faire sourire. Qu’est-ce qui s’est passé exactement à la centrale de Gravelines ? Il y a eu un arrivage massif de méduses. Et donc, on a, par précaution, arrêté deux ou trois réacteurs, me semble-t-il. On n’a pas voulu prendre de risque. Pourquoi ? On ne peut pas les filtrer, ces méduses ?
Emmanuelle Galichet : "Elles le sont déjà. Il y a déjà, sur les prises d’eau de Gravelines en mer, un certain nombre de filtres qui permettent évidemment de ne pas emporter les animaux, les méduses, les crevettes, toute cette faune vers le condenseur et le reste de la centrale. Le problème de la nature, c’est comme les inondations, c’est comme les tempêtes, les tornades, etc. Ce sont des choses qui sont un peu imprévisibles. Aujourd’hui, il n’y a pas de scientifique, il n’y a pas de calcul informatique qui vous permette de prévenir à la minute, à l’heure, ce genre d’afflux naturel de méduses."
"Ils ont déjà des protections, ils ont déjà une surveillance renforcée, ils font des pêches préventives pour justement éviter trop d’afflux. Mais là, ce week-end, il y a eu vraiment un afflux extrêmement important. On parle de dizaines de tonnes, et qui a fait que, finalement, il a fallu arrêter les réacteurs pour justement ne pas les abîmer. C’est tout à fait prévisible, ça, pour le coup. On les arrête correctement."
Nucléaire à l'arrêt : "On a encore une marge, d’autant plus qu'on a un mix électrique"
Jacques Cardoze : C’était plutôt une action, en réalité, vertueuse. C’est ce que vous nous dites. Dans le détail également, et ça m’intéresse d’avoir votre point de vue précis sur ce que j’ai vu dans les Ardennes ou en Moselle, où on a mis à l’arrêt un certain nombre de réacteurs ou baissé la production, soit par la mise à l’arrêt, soit par le ralentissement de ces réacteurs, en raison d’une baisse du débit de la Meuse et de la Moselle.
Et là, j’ai envie de dire, c’est peut-être un peu plus inquiétant parce qu’on n’imagine pas que le débit soit plus important dans les années à venir, sur les prochains étés. Donc, comment on va faire face dans ces régions-là ?
Emmanuelle Galichet : "Oui, effectivement, le débit, c’est une vraie problématique technique. Si vous avez vu aussi chez nos voisins à l’Est, il y en a qui commencent, sur le Danube, dès cette semaine à essayer de relever le lit du fleuve pour permettre à l’eau, même si le débit est petit, d’aller dans les prises d’eau des centrales."
"Il va y avoir une réflexion, effectivement, sur les deux sites, Chooz et Cattenom, qui ont ce genre de problématique sur les débits. Pour l’instant, ce n’est pas une problématique technique encore. Le débit est assez important pour que les centrales puissent continuer à produire. Simplement là, vous l’avez peut-être lu, on a une collaboration, une convention, un traité avec les voisins, le Luxembourg et la Belgique, pour finalement la coactivité des deux fleuves, c’est-à-dire qu’ils puissent aussi, eux, prélever de l’eau. Nous, on est en amont, c’est nous qui sommes les premiers à prélever et donc, si on prélève trop, eux, ils n’en auront pas du tout."
Jacques Cardoze : D’accord. C’est dû à un accord et un partage du débit de l’eau et de la nature, bien entendu, ce qui est tout à fait normal. Vous faisiez référence à la situation plus à l’Est. Je lisais que l’armée roumaine a fait sauter une roche pour tenter de faire déverser de l’eau froide dans le Danube pour ce qui est de la centrale de Cernavodă. Et, en plus, ça n’a pas suffi parce qu’il a quand même fallu l’arrêter quelques jours après. Là, j’ai envie de dire, c’est le très mauvais exemple à ne pas suivre d’un point de vue écologique.
Emmanuelle Galichet : "D’un point de vue écologique, oui et non. Je ne sais pas du tout. Je ne suis pas assez compétente pour savoir ce que l’explosion d’une roche dans un fleuve peut avoir comme répercussion sur la faune et la flore."
"C’est sûr que cette centrale-là a des soucis. Effectivement, si le débit reste aussi faible, il va falloir peut-être passer sur un circuit fermé, à ce moment-là, en construisant des tours aéroréfrigérantes. Mais, encore une fois, il va falloir faire une analyse coût-bénéfice pour savoir si, finalement, ça ne coûte pas trop cher pour pouvoir faire exploiter encore cette centrale."
Jacques Cardoze : Avec combien de centrales nucléaires peut-on fonctionner pour faire face aux besoins ? Aujourd’hui, si je compte bien, donc 57 centrales, 13 réacteurs à l’arrêt, donc environ 44 qui fonctionnent. Est-ce qu’on peut descendre encore un petit peu ? Est-ce qu’on a une marge ou bien est-ce qu’on n’est pas loin de la limite ?
Emmanuelle Galichet : "Oui, on a encore une marge, d’autant plus que, comme je vous le disais, on a un mix électrique, c’est-à-dire que nous avons aussi le soleil, l’éolien et l’hydraulique."
Jacques Cardoze : Mais si je parle uniquement du nucléaire, est-ce qu’on est à 65 ou 70 % du besoin énergétique total avec le nucléaire ? Est-ce que les 44 centres nucléaires suffisent ?
Emmanuelle Galichet : "Alors, il faudrait faire le calcul. J’avoue, je ne l’ai pas fait. Si on fait grosso modo, disons que chaque centrale est à peu près de 1 GW. Vous voyez que vous en avez 44, à peu près 44 GW. On est encore souverain, je dirais. On est encore autosuffisant, oui, avec ce calcul-là."
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