Selon Joachim Le Floch-Imad, l'idéologie politique portée par la gauche (mais pas uniquement elle) a détourné l'école de sa véritable mission.
"L'école est une caisse de résonance de toutes les idéologies mortifères qui décomposent la société française de l'intérieur"
Périco Légasse : Est-ce que la laïcité aujourd'hui, dans le cadre de l'école de la République, se porte bien ? Ou est-elle affaiblie ?
Joachim Le Floch-Imad : Je pense qu'elle est affaiblie dans la mesure où vous avez 56% des enseignants qui continuent de s'autocensurer. Malgré le discours qui est celui de tous les ministres depuis Jean-Michel Blanquer, selon lequel le "pas de vague" aurait été aboli. En discours, il a été aboli, mais en pratique, on a des enseignants en première ligne qui font de plus en plus cours la peur au ventre et qui sont contraints de s'autocensurer.
Je montre dans mon livre comment une sorte d'État dans l'État a pris le pouvoir dans l'Éducation nationale et a imposé un discours sur la laïcité qui correspond davantage à des grilles de lecture anglo-saxonnes qu'au prisme républicain. On pourrait parler par exemple du discours qui est celui de ces syndicats ultra-majoritaires pour fustiger l'islamophobie scolaire, le discours d'associations agréées qu'on laisse rentrer dans l'école comme "Coexister", par exemple, qui s'oppose à la loi de 2004. On pourrait aussi parler de ces 74% de profs de moins de 30 ans qui veulent assouplir les règles relatives à la laïcité. Donc, il y a un problème scolaire spécifique, mais il y a aussi un problème que je décris en profondeur dans mon livre, qui est le ruissellement des mots de la société française dans l'école. L'école n'est plus un sanctuaire comme elle devait l'être dans la logique républicaine classique. Elle est une caisse de résonance de toutes les violences, de toutes les idéologies mortifères qui décomposent la société française de l'intérieur.
"L'école devait instruire - aujourd'hui, elle co-construit les savoirs"
Périco Légasse : Comment expliquer cette dérive ? Une intelligentsia de gauche avait-elle commencé à faire pression ? Aujourd'hui, ça a pris des proportions cataclysmiques. En 1989, y a-t-il déjà une pression intellectuelle, sociétale d'une certaine gauche pour dire : "la société française devient multiple, il y a une mixité, il faut accepter de changer nos valeurs" ?
Joachim Le Floch-Imad : Cela correspond au passage que Régis Debray a très bien analysé dans "République et démocratie". Il a cette phrase : "La démocratie, c'est ce qui reste de la République lorsqu'on a éteint les lumières". Une certaine gauche, mais pas que la gauche d'ailleurs - il faudrait aussi faire le bilan du centre et de la droite. On contribue à éteindre les lumières dans ce pays, et plus particulièrement dans notre école, depuis une quarantaine d'années.
Je pense encore une fois que ça tient au rapport qu'on a à ce que doivent être les finalités de l'école. On a une école dont dont les missions aujourd'hui sont toujours plus émiettées. C'est-à-dire que l'école, elle devait instruire - aujourd'hui, elle co-construit les savoirs. Elle devait éduquer - aujourd'hui, elle rééduque selon le fantasme révolutionnaire de l'homme nouveau. Et enfin, l'école devait proposer un détour par les oeuvres du passé - aujourd'hui, on voit qu'elle enferme dans la tyrannie du présent. Je pense qu'une certaine gauche, et pas uniquement elle, y a largement contribué en décrétant notamment en 1989 que l'école n'avait plus vocation à être un sanctuaire, mais qu'elle devait être une sorte de laboratoire de la société diversitaire, multiculturaliste, progressiste de demain. Ce qui est totalement en rebours de ce que devait être sa mission, selon la vision républicaine des choses.
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