"Je demande à Klaus Barbie qui a dénoncé Jean Moulin, il me répond que c'est De Gaulle"

Célèbre magistrat français, Philippe Courroye était l’invité du Grand Matin Sud Radio ce vendredi dans le cadre de la sortie de son livre Reste la justice. Il revient notamment sur ses échanges avec Klaus Barbie, l’ancien chef de la Gestapo à Lyon.

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"Ma rencontre avec Klaus Barbie est une rencontre de hasard". Au micro de Sud Radio, le magistrat français Philippe Courroye, très en vue notamment dans l’affaire Woerth-Bettencourt, ne passe pas par quatre chemins pour évoquer l’un des grands souvenirs de sa carrière judiciaire, retracée dans son livre Reste la Justice. Celle-ci l’a notamment mené à Lyon, où il a pu faire la rencontre de Klaus Barbie, le tristement célèbre chef de la Gestapo à Lyon et tortionnaire de Jean Moulin, qui fut extradé de Bolivie en France en 1983, où il fut condamné à la prison à perpétuité et décéda en 1991.

"Avant de prendre des fonctions de juge d’instruction, on devait faire un stage en prison. Je le fais à la prison Saint-Paul/Saint-Joseph de Lyon. J’ai choisi de le faire en tant que surveillant, avec l’uniforme, et c’est dans ce contexte que j’ai été amené à aller dans la cellule de Klaus Barbie un jour, et ensuite à le revoir à plusieurs reprises au cours de ce stage. On a beaucoup échangé car il savait que je n’étais non pas un surveillant mais un magistrat stagiaire", explique-t-il avant de raconter une partie du contenu de leurs échanges.

"6 millions de Juifs ? Qu’est-ce que vous en savez, vous les avez comptés ?"

"On a d’abord échangé sur des aspects très personnels, je me souviens qu’un jour il m’a dit : "Je n’ai plus rien à attendre de ma vie, j’ai vu ma femme mourir devant moi d’un cancer et mon fils se tuer en deltaplane sous mes yeux". Bien évidemment, on a aussi échangé sur la Seconde Guerre mondiale, sujet qui me tenait à cœur parce que j’avais beaucoup lu là-dessus et que le frère de ma mère est mort dans la Résistance en 1944. Je me souviens avoir dit un jour à Barbie, qui se défendait en disant que les Résistants étaient des terroristes et qu’ils les combattait comme tels, qu’il ne pouvait pas nier qu’ils avaient tué 6 millions de Juifs dans les camps de concentration et d’extermination. Il a alors cette phrase stupéfiante et sidérante : "Qu’est-ce que vous en savez, vous les avez comptés ?". J’ai marqué quelques seconde de surprise après ce coup de poing à l’estomac, et je lui ai répondu cette phrase qui m’a été inspirée par la bureaucratie nazie : "Non, c’est vous qui les avez comptés"", se souvient-il.

Philippe Courroye se remémore également très bien le jour où il a pu parler avec Klaus Barbie de Jean Moulin, leader de la Résistance en France pendant la Seconde Guerre mondiale, et dont les circonstances de son arrestation à Lyon en 1943 restent floues encore aujourd’hui. "Le grand mystère de l’arrestation de Jean Moulin est évidemment de savoir qui l’a dénoncé. Je lui pose donc la question. Sa réponse vaut ce qu’elle vaut : "Réfléchissez deux minutes". Je ne saisis pas, et il poursuit : "C’est votre Général, car si Jean Moulin était vivant en 1944-1945, c’est lui qui aurait pris le leadership et la lumière, par rapport à De Gaulle qui était à Londres". Un cynisme absolument épouvantable", déclare-t-il.

Réécoutez en podcast toute l’interview de Philippe Courroye dans le Grand Matin Sud Radio