Les cas de Georges Pompidou et François Mitterrand ont profondément marqué l’histoire politique française. Tous deux ont exercé le pouvoir tout en dissimulant la gravité de leur état de santé, alimentant un débat toujours d’actualité sur les limites du secret médical lorsqu’il concerne le chef de l’État.
En France, le secret médical constitue un principe fondamental protégé par la loi. Aucun citoyen n’est tenu de dévoiler sa santé, pas même le président de la République. Pourtant, la fonction présidentielle, au cœur des institutions de la Ve République, soulève une question particulière : les Français doivent-ils connaître l’état de santé de celui qui détient les pouvoirs les plus importants du pays ? "Je pars du principe que la santé du président de la République, quand elle affecte l'exercice du pouvoir, ce n'est plus un sujet personnel, intime, familial. C'est un sujet institutionnel et politique", estime au micro le journaliste Patrice Duhamel, qui publie un livre sur le sujet, intitulé Le Crépuscule des Dieux (Éditions de L'Observatoire).
Le débat a véritablement éclaté sous la présidence de Georges Pompidou. Atteint de la maladie de Waldenström, une forme rare de cancer du sang proche d’une leucémie, le chef de l’État voit sa santé se dégrader progressivement au début des années 1970. Pourtant, l’Élysée minimise systématiquement la situation. Les communiqués officiels évoquent de simples grippes ou des problèmes bénins, tandis que le Président continue d’assurer publiquement ses fonctions.
Le plus grand secret autour de l'état de santé de Georges Pompidou
Les Français observent pourtant les changements physiques du président. Son visage gonflé par les corticoïdes, sa fatigue et sa démarche ralentie alimentent les rumeurs. Mais à l’époque, la culture politique française reste dominée par une forte sacralisation de la fonction présidentielle. Révéler la gravité de la maladie du chef de l’État apparaît alors inconcevable pour son entourage.
"Grâce à ce journal de Jean Bernard, j'ai appris que le lendemain de l'installation de Georges Pompidou à l'Elysée, ce qu'on appelle l'investiture, quand il prend ses fonctions, le lendemain soir il y a eu une réunion de crise au domicile de Jean Bernard, avec les trois médecins. Parce que les derniers examens sont mauvais, et il faut prendre des décisions. À ce moment-là, ils décident de durcir le traitement. Le lendemain de l'installation ! C'est ça qui est tout à fait extraordinaire", révèle encore Patrice Duhamel sud Sud Radio, et également dans son livre.
L'annonce du décès de Pompidou retardée de deux heures
Le choc survient le 2 avril 1974. Dans la soirée, alors que les téléspectateurs regardent leur programme habituel, un flash spécial interrompt la diffusion pour annoncer la mort de Georges Pompidou. Pour une grande partie des Français, la nouvelle provoque une immense stupeur : beaucoup ignoraient totalement que le chef de l’État était atteint d’une maladie aussi grave.
"Le 2 avril 1974, j'étais avec quelques journalistes dans les locaux de TF1, puisque c'était l'ORTF à ce moment-là. Le Président n'est pas mort à 22 heures, le président est mort 2 heures plus tôt. Et la famille a demandé qu'il y ait 2 heures de délai pour sans doute pouvoir organiser un certain nombre de choses, avant que le président du Sénat vienne prendre ses fonctions de président par intérim", révèle encore Patrice Duhamel.
Cette disparition brutale en pleine fonction ouvre une réflexion nationale sur la transparence concernant la santé présidentielle. Certains estiment alors que les citoyens auraient dû être informés plus tôt de l’incapacité progressive du Président. D’autres considèrent au contraire que Georges Pompidou avait le droit de préserver sa vie privée et sa dignité jusqu’au bout.
François Mitterrand a caché son cancer pendant onze ans
Quelques années plus tard, François Mitterrand ravive la controverse. Peu après son arrivée à l’Élysée en 1981, il apprend qu’il souffre d’un cancer de la prostate. Officiellement pourtant, les bulletins médicaux publiés pendant sa présidence se veulent rassurants. Pendant plus d’une décennie, la gravité réelle de son état de santé reste cachée aux Français.
Le mensonge éclate véritablement après la fin de son mandat. Les révélations de son ancien médecin personnel, Claude Gubler, dans le livre Le Grand Secret, provoquent un séisme politique et judiciaire. Les Français découvrent alors que le Président a gouverné durant des années en étant lourdement malade. François Mitterrand meurt finalement le 8 janvier 1996 des suites de son cancer de la prostate, à l’âge de 79 ans.
"Le problème ce n'est pas tellement le cancer de la prostate, qui est malheureusement quelque chose qui était déjà courant et qui l'est encore aujourd'hui, - c'est les métastases qu'il y avait tout autour et qui faisait que François Mitterrand pouvait disparaître à peu près à tout moment. Il y a eu une assez longue rémission parce qu'il a été exceptionnellement bien soigné par un grand cancérologue et par son médecin personnel, Claude Gubler. Mais il avait des métastases partout, c'est pour ça qu'on lui avait dit : 'trois mois à deux ans'", poursuit Patrice Duhamel à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
Aucune règle imposée par la Constitution
Depuis ces deux affaires, la question de la transparence sanitaire reste sensible à l’Élysée. Certains Présidents ont choisi de publier davantage d’informations médicales, sans qu’aucune règle stricte ne soit imposée par la Constitution. En réalité, la France demeure attachée à une conception très protectrice de la vie privée du Président, bien différente de certains pays où des examens médicaux détaillés sont régulièrement rendus publics. "Cela a été évoqué précisément par le professeur Jean Bernard il y a des années. Il disait qu'il faudrait peut-être envisager un collège de médecins désigné par le Conseil constitutionnel, qui analyse l'état de santé du Président en exercice deux fois par an. Bon, c'est très compliqué aujourd'hui, la manière dont les médecins peuvent être mis en cause, le Conseil constitutionnel également… Moi, à l'issue de conversations avec les médecins, je suggère qu'au minimum, les candidats qui ont leurs signatures, donc qui vont avoir un bulletin de vote le jour du premier tour, se soumettent… On ne peut pas les obliger, parce que si on les oblige, il faut changer la Constitution, ce qui est extraordinairement difficile", commente Patrice Duhamel au micro de Sud Radio.
"Le secret médical s'applique aux médecins, pas aux journalistes"
"Le secret médical, il s'applique aux médecins, il ne s'applique pas aux journalistes. Le professeur Jean Bernard était d'ailleurs clairement favorable à la transparence. Et ce qui est extraordinaire dans le cas de de Georges Pompidou, c'est que même après la mort de Georges Pompidou, dans les jours qui ont suivi, sa veuve, Claude Pompidou, refusait qu'il y ait un communiqué expliquant les raisons de cette disparition. Et ça, c'est quand même tout à fait saisissant. On ne peut que respecter ça, mais il y a quand même un problème institutionnel."
Toujours est-il que personne ne peut obliger un président de la République à dévoiler son état de santé… "C'est le Président lui-même qui doit prendre cette décision, puisque rien n'est vraiment prévu dans la Constitution. […] Ce qui est intéressant, c'est que le médecin personnel du général de Gaulle, qui s'appelait André Lichtwitz, qui était à Londres avec le général… ils avaient des relations de très grande confiance, ils passaient des heures à parler. Et il a dit : 'Si je dis au général qu'il a l'anévrisme, comme son père, tel que je le connais, avec le sens de l'État et des responsabilités qu'il a, il se retirera complètement'. Et il n'y aurait jamais eu 1958", raconte encore Patrice Duhamel.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.