Héritier des célèbres brigades du Tigre, l'Office central de lutte contre le crime organisé (OCLCO), qui fête ses vingt ans, fait face à une criminalité de "haut du spectre" en "profonde mutation" autour du très lucratif trafic de stupéfiants, explique son chef Thibaut Fontaine, dans un entretien à l'AFP.
Q: A quoi ressemble la criminalité organisée aujourd'hui ?
R: "Sa matrice principale reste le trafic de stupéfiants, le plus rentable aujourd'hui. Autour de cette activité, il y en a beaucoup d'autres qui s'agrègent parce que, si vous faites du trafic de stupéfiants, vous avez besoin d'armes, de véhicules volés, de blanchir votre argent... On voit des organisations criminelles pluriactivités, c'est-à-dire des groupes criminels qui vont faire du trafic de stupéfiants, de l'extorsion et des cambriolages ou des casses d'armurerie pour récupérer des armes. Nous n'avons jamais saisi autant d'armes qu'en ce moment: la demande est forte parce qu'il y a des tensions sur le marché des stupéfiants, qui conduisent les trafiquants à s'armer et à défendre leur territoire aux frontières moins marquées que par le passé".
Q: Qu'est-ce qui a changé dans votre travail ?
R: "L'appropriation par les groupes criminels de toute la technologie moderne nous pousse à nous adapter en permanence. Nous sommes confrontés à une criminalité qui est celle du haut du spectre où il y a une profonde mutation depuis quelques années. Et la force de nos offices est de pouvoir concentrer des forces et durer longtemps. L'affaire Amra (l'évasion sanglante de Mohammed Amra en mai 2024 et sa traque, NDLR) est assez symptomatique. Nous avons mobilisé tout l'Office pendant neuf mois. C'est l'affaire dans laquelle nous avons brassé le plus de données, il a fallu acheter des serveurs tellement nous avons brassé d'informations."
Q: Quels sont les changements notables dans le fonctionnement des réseaux criminels ?
R: "La montée en grade dans la criminalité organisée peut être beaucoup plus fulgurante que par le passé où vous passiez des étapes. Aujourd'hui, par le biais des réseaux sociaux et des messageries chiffrées, on a des gens qui répondent à des 'annonces' alors qu'ils ne sont pas ou peu connus des services. Ils vont aller commettre un cambriolage de concession en Suisse, une séquestration dans le Val-d'Oise ou un assassinat. Certains vont être propulsés beaucoup plus rapidement qu'auparavant et de façon beaucoup moins lisible. Ce sont souvent des alliances d'opportunité qui rendent la lecture parfois difficile. Notre objectif est de s'attaquer aux cibles d'intérêt prioritaire. Tout le travail qui est le nôtre est de remonter aux commanditaires, de les identifier puis de les neutraliser. Et le recours aux messageries chiffrées complique nos investigations. Ça reste l'un des freins à notre action. Même si on s'adapte à leur technique, ils s'adaptent aux nôtres".
Le chef de l'Office central de lutte contre le crime organisé (OCLCO) Thibaut Fontaine dans ses bureaux à Nanterre le 7 septembre 2026
Joel Saget - AFP/Archives
Q: Quel impact à l'OCLCO ?
R: "L'OCLCO participe à la déstabilisation de ces groupes. On coupe des têtes, ce qui conduit à une réorganisation. Dans un groupe comme celui de la DZ Mafia, qui est plutôt horizontal, il n'y a pas un chef mais plusieurs. Depuis 2021-2022, plus de 450 personnes ont été écrouées à la suite d'enquêtes menées par la police nationale sur la seule thématique 'DZ Mafia'. Il y a une action extrêmement résolue de la police contre ce groupe criminel, l'un des premiers à s'être affirmé comme tel, ce qui est un peu une nouveauté. En vingt-cinq ans de carrière, j'ai rarement vu des groupes criminels qui se dénommaient, se revendiquaient, s'exhibaient comme tels. Donc, dire que la DZ Mafia, c'est fini, non, ce n'est pas fini. Mais le nombre de personnes liées à la DZ Mafia et que la PJ a contribué à mettre en prison est considérable. Cependant, il y a derrière des strates intermédiaires qui vont venir pallier cette absence, faire émerger d'autres personnes. Nos interpellations contribuent à un affaiblissement du groupe criminel. Maintenant, il y a une forme de label qui se vend bien..."
Q: Quel sera l'état de la menace en 2027 ?
R: "Il n'y a pas de raison que l'environnement numérique n'influe pas encore davantage dans l'évolution de la criminalité organisée. Cela va être une évolution assez structurelle. On est dans un environnement mondialisé, nous travaillons avec de nombreux pays, on a des groupes criminels étrangers qui se projettent chez nous et des groupes criminels français qui se projettent à l'étranger. Il y a donc un poids important du numérique et un rôle prépondérant de la coopération internationale."
Par Sabine COLPART et Nicholas MC ANALLY / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP
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