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Pascal Perri :"On n’a pas de stratégie en matière d’emploi des jeunes aujourd’hui"

Par Aurélie Giraud

ENTRETIEN SUD RADIO - Le taux de chômage des jeunes en France atteint 20% : Pascal Perri, journaliste et économiste, auteur de "Ces présidents qui nous ont fait tant de mal" éd. Plon, était “L’invité politique” sur Sud Radio.

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Pascal Perri interviewé par Jacques Cardoze sur Sud Radio, le 11 août 2026, dans “L’invité politique”.


"Les jeunes ont le sentiment d’être un petit peu oubliés." Au micro de Sud Radio, Pascal Perri a répondu aux questions de Jacques Cardoze.

"On a un taux de chômage des jeunes qui est supérieur à 20 % en France"

Jacques Cardoze : Comment lutter contre le chômage des jeunes ? Les chiffres qui viennent de tomber sont assez mauvais pour cette tranche d’âge. Pour y voir plus clair, on est avec un spécialiste de la question, Pascal Perri, journaliste à TF1 et LCI, économiste, auteur de nombreux ouvrages et notamment de son dernier ouvrage, Ces présidents qui nous ont fait tant de mal, c’est chez Plon. Bonjour Pascal Perri.

On va évidemment détailler tout ça et voir quelles sont les solutions et voir où sont les problèmes. Mais d’abord, la photographie, le constat : on a connu de très mauvais résultats au moment du Covid. On avait remonté la pente et puis là, à nouveau, patatras, on a tendance à reculer. On parle d’un million et demi de chômeurs pour ce qui est de cette tranche d’âge. Mais globalement, les chiffres ne sont quand même pas très bons.

Pascal Perri : "Non, les chiffres ne sont pas très bons quand on rentre dans le détail du chômage. En effet, on peut s’inquiéter légitimement de ce qui concerne les jeunes. On a un taux de chômage des jeunes qui est supérieur à 20 % en France. Quand on se compare, par exemple, à nos voisins italiens ou allemands, c’est deux ou trois fois plus. Donc il y a une particularité, il y a une exception française dans ce domaine. Et il faut évidemment se demander pourquoi. J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt l’échange que vous avez eu il y a quelques instants avec un professeur d’histoire."

Jacques Cardoze : Oui, Hervé.

Pascal Perri : "La réflexion d’ensemble que je me fais, c’est que, dans le domaine de l’apprentissage, tout est savoir, si vous voulez. Il y a des savoirs intellectuels, il y a des savoirs manuels. Et j’ai, en effet, partagé cette idée que vous avez échangée, qu’il y avait une espèce d’intelligence de la main. J’irais même au-delà en disant qu’il y a une intelligence de la main, du cœur et du cerveau qui a une espèce d’alignement. Et si on avait ce regard sur ces formations, on aurait probablement un regard différent sur l’emploi des jeunes, sur les emplois nobles et ceux qui ne le seraient pas, si vous voulez. Et je le dis évidemment avec beaucoup de distance parce que je pense que tous les savoirs sont nobles."

"Donc, on a un chômage des jeunes qui est le produit d’un appareil de formation qui est déficient parce qu’on a aujourd’hui des formations généralistes qui n’aboutissent à rien. Il faudrait pouvoir le dire de façon extrêmement claire parce que ce sont des voies de garage. C’est même une certaine forme de trahison à l’égard des jeunes et de la jeunesse, en laissant espérer qu’avec un bac +5, un master, on trouvera automatiquement un emploi. Ça produit des générations de gens qui ont des formations généralistes, qui pensent pouvoir avoir accès à des emplois très valorisés et qui, finalement, doivent se contenter de petits boulots, en tout cas très en dessous de leur qualification. C’est ce qui produit également de la frustration chez les jeunes."

"Donc il y a tout à la fois un défaut de l’appareil de formation, un défaut de stratégie pratiquement au sens militaire. La stratégie, c’est la détermination d’un but, d’un objectif. Eh bien, on n’a pas de stratégie en matière d’emploi des jeunes aujourd’hui. On reproduit les mêmes erreurs que celles qui sont commises depuis une vingtaine d’années, en s’étonnant que les résultats ne soient pas différents."

"Vous ajoutez à ça un contexte qui est un contexte économique plutôt dégradé. Aujourd’hui, les entreprises embauchent moins. Les entreprises sont confrontées à des tensions sur les différents marchés. Vous voyez comme moi que les quelques indicateurs macroéconomiques qu’on a à disposition, sur l’inflation, sur le comportement des ménages, sur le taux d’épargne, ne sont pas très favorables. Donc, quand on ajoute des éléments de conjoncture à un défaut structurel, on aboutit à la situation qui est celle que nous avons aujourd’hui et qui n’est pas bonne, à l’évidence."

"Un peu de réalisme dans le regard que nous portons aujourd’hui sur les formations serait utile et rendrait, au fond, service aux jeunes"

Jacques Cardoze : Alors Pascal Perri, journaliste et économiste, on parle avec vous du chômage des jeunes et de cette question : comment y remédier ? Tout à l’heure, Hervé, cet ancien prof d’histoire, nous disait qu’il y a quelques années, il avait été envisagé effectivement de créer des filières et de faire en sorte que ces filières manuelles soient non seulement efficaces, mais organisées de telle sorte que les enfants puissent sortir assez vite. Pourquoi pas entre 14 et 16 ans, puisque les vocations naissent à ce moment-là. Et il me disait que ça avait été refusé, à ce moment-là, dans les négociations, par les syndicats. Pourquoi ça bloque d’une façon générale ? Et pourquoi on ne pourrait pas le mettre en place aujourd’hui ?

Pascal Perri : "D’abord parce qu’on est extrêmement conservateurs. Je pense qu’on a le logiciel du XXe siècle dans le domaine de l’éducation. On considère qu’il est toujours très noble de faire ses humanités, de suivre un enseignement qui est un enseignement général, généraliste, qui élève l’esprit. Bon, très bien. Je peux partager ça, mais en même temps, il faut répondre aussi aux demandes du marché de l’emploi."

"Et pour répondre précisément à votre question, je me rappelle avoir rencontré des élèves à l’université qui étaient inscrits dans des enseignements professionnalisants, c’est-à-dire avec des stratégies d’adaptation, des politiques d’adaptation au métier, aux exigences du secteur vers lequel ils s’orientaient. Ces jeunes gens obtenaient des résultats en matière d’emploi : d’abord trouver très vite un emploi, disposer des compétences de base et même au-delà, et donc être capables tout à la fois de rentrer sur le marché du travail et de répondre immédiatement aux attentes d’un employeur. Et ils étaient capables aussi de progresser."

"Donc toutes les stratégies de professionnalisation sont efficaces. La révolution copernicienne, si vous voulez, ce serait de se dire, au fond, que dans une société comme la nôtre, qui est une société de services, la France s’est désindustrialisée."

"Il faut toujours des professionnels dans le secteur de l’industrie, il faut des techniciens, des ingénieurs, etc. Mais ça n’est pas un marché de masse, si je reprends une formule économique. Nous sommes dans une économie extrêmement servicielle dans laquelle on a besoin de beaucoup d’activités de services auprès des personnes, mais auprès des entreprises aussi. Et là, l’exigence, c’est effectivement la qualification, la capacité à rentrer immédiatement dans un métier. Donc ce sont des compétences de caractère technique."

"Pour ça, il faudrait réviser d’abord les programmes de l’Éducation nationale, accepter l’idée que tout le monde ne peut pas se destiner à une carrière universitaire et donc adopter des politiques qui soient coordonnées avec le marché, et notamment le marché des entreprises."

"Alors le grand reproche qu’on nous a fait pendant très longtemps, enfin qui a été fait pendant très longtemps — et pour avoir été étudiant, je me rappelle que c’était déjà le cas à la fin du XXe siècle —, on nous disait : « Mais l’Éducation nationale n’est pas au service des entreprises et des patrons. » Sous-entendu : n’est pas au service des patrons. Oui, mais elle est au service de qui ? Elle doit être au service de ses usagers. Et la vocation de l’Éducation nationale, c’est de former des individus qui soient capables de rentrer immédiatement sur le marché du travail et puis de poursuivre une carrière qui soit tout à la fois gratifiante pour eux et qui soit utile pour l’économie. Donc peut-être qu’un peu de réalisme dans le regard que nous portons aujourd’hui sur les formations serait utile et rendrait, au fond, service aux jeunes, car je crois que la situation d’aujourd’hui, c’est à l’inverse : elle ne leur rend pas service."

"L’apprentissage a joué un rôle déterminant dans les pays d’Europe du Nord de façon générale"

Jacques Cardoze : Et de pragmatisme aussi pour, effectivement, faire face aux besoins des entreprises. Huit pays européens aujourd’hui font mieux que nous et on cite souvent les Pays-Bas en ce moment. Qu’est-ce qu’ils font de mieux que nous, précisément ? Est-ce que certains de ces pays qui sont au-dessus, qui sont dans le haut du panier des 27 Européens en matière d’emploi, d’employabilité, est-ce que justement ils ont cette capacité à être un peu mieux en connexion entre l’éducation et le monde de l’industrie ou le monde de l’emploi direct ?

Pascal Perri : "Oui, c’est le cas des Pays-Bas, mais c’est le cas de l’Allemagne aussi. On a un petit peu copié, d’ailleurs, notre politique de qualification des jeunes sur l’Allemagne. Il y a beaucoup d’apprentis. L’apprentissage a joué un rôle déterminant dans les pays d’Europe du Nord de façon générale, et ça a été un grand succès."

"Et tout ceci pose un préalable, qui est qu’on accepte l’idée que des qualifications professionnelles dans des métiers qui sont des métiers dits manuels… Alors ça n’a plus beaucoup de sens, le mot « manuel », si ce n’est qu’il faut retenir, en effet, l’intelligence de la main. Mais l’intelligence de la main, c’est le prolongement de l’intelligence du cerveau. Des métiers de caractère technique, dans lesquels il y a des éléments techniques, technologiques à acquérir, sont de vrais métiers, ne sont pas des sous-métiers. C’est-à-dire que le fait d’orienter des enfants aujourd’hui en direction de ces carrières n’est pas un échec. Ça doit être perçu et vendu, si vous me passez l’expression, comme une réussite, comme un succès, comme un aboutissement, au fond."

"Dans une société, on a besoin de tout. On a besoin de profs d’histoire. On a besoin de hauts fonctionnaires, mais on a aussi besoin de ce qui fait le quotidien des Français, des métiers techniques, des métiers de bouche, par exemple, des métiers autour du logement. Regardez comment, aujourd’hui, réussissent tous les jeunes qui s’engagent dans ce type d’activité. D’abord, ils gagnent très correctement leur vie avec une espérance d’entrepreneuriat. Souvent, ce sont des jeunes gens qui peuvent devenir des entrepreneurs eux-mêmes et qui, de surcroît, ont la certitude d’avoir une activité. Ça devrait être, si vous voulez, le juge de paix, et ça ne l’est malheureusement toujours pas."

"L’enjeu véritable de la présidentielle, ce sera de parler de la jeunesse, parce que c’est la jeunesse qui est l’avenir du pays"

Jacques Cardoze : La révolution à venir : l’intelligence artificielle. Quand on voit les chiffres du chômage aujourd’hui et qu’on sait à quel point l’IA va révolutionner le monde du travail, est-ce qu’on est organisé en conséquence aujourd’hui ou est-ce qu’on ne l’est pas ? Et est-ce que, évidemment, la présidentielle 2027 doit s’orienter autour de cette question-là, pour ce qui est du monde du travail ?

Pascal Perri : "Je pense que l’enjeu véritable de la présidentielle, ce sera de parler de la jeunesse, parce que c’est la jeunesse qui est l’avenir du pays. Ça tombe sous le sens, ce que je vous dis là. Mais parfois, il est utile d’enfoncer les portes ouvertes, hein. C’est utile de le rappeler dans une société où ils ont parfois le sentiment d’être un peu oubliés."

Jacques Cardoze : C’est aussi pour ça qu’ils ont le sentiment d’être oubliés ?

Pascal Perri : "Oui, oui, oui. Ils ont le sentiment d’être un petit peu oubliés. Et puis, simplement, c’est une question, une question quasi vitale. Enfin, une société qui ne se tourne pas vers sa jeunesse, c’est une société qui s’oublie, qui s’abandonne, si vous voulez. Moi, je pense que c’est important."

"Je crois que les candidats devront évoquer évidemment l’intelligence artificielle parce qu’elle va rentrer dans un certain nombre de métiers. Elle peut être un attribut qui facilite des métiers qui étaient des métiers pénibles, répétitifs, et puis elle ajoute de l’intelligence, probablement, à l’intelligence humaine."

"La question, si vous voulez, pour terminer sur un conseil qui soit peut-être utile à tous ceux qui nous écoutent aujourd’hui, qui sont jeunes ou qui ont des enfants ou des petits-enfants : posez-vous simplement une question. La question, elle est simple, c’est : est-ce que mon activité est substituable et qu’est-ce qui, dans mon activité, n’est pas substituable ? C’est-à-dire, qu’est-ce qui sera toujours nécessairement incarné, porté par un individu, non pas par une intelligence artificielle, mais par un individu ? En quoi je ne suis pas remplaçable dans l’activité que j’envisage ? Et c’est à partir de cette question-là que va se redessiner la géographie de très nombreux métiers."

"Je ne suis pas sûr qu’il y ait une vague immense qui chasse l’emploi humain. Je pense, en revanche, que l’intelligence artificielle, dans l’industrie, dans les activités du quotidien, y compris dans les services, est un élément qui va apporter un concours additionnel au travail humain. La question est de savoir où et dans quelle limite."

Retrouvez "L’invité politique" chaque jour à 8h15 dans le Grand Matin Sud Radio

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