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Narcotrafic : "Sans intervention de l'État, la DZ Mafia peut devenir une vraie mafia"

Par Aurélie Giraud

ENTRETIEN SUD RADIO - L'arrestation de Mehdi Laribi, supposé fondateur de la DZ Mafia : Davide Bremi, membre de l’association Crim’HALT et chercheur au CNAM, était “L’invité politique” sur Sud Radio.

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Davide Bremi, interviewé par Jacques Cardoze sur Sud Radio, le 6 août 2026, dans “L’invité politique”.

"En Italie, depuis 1982, on a une législation qui insère le mot « mafia » dans la loi. C’est l’article 416 bis du Code pénal italien." Au micro de Sud Radio, Davide Bremi a répondu aux questions de Jacques Cardoze.

Arrestation de Mehdi Laribi : "Une victoire importante"


Jacques Cardoze : Davide Bremi, membre de l’association Crime Alt, qui lutte contre le crime organisé. On parle bien sûr de la DZ Mafia ; on en parlait il y a un instant avec notre auditeur d’Agen. Mehdi Laribi, c’est l’un de ses chefs présumés. Il a été interpellé en Algérie fin juillet. Son surnom, c’est « Tik ». Il est soupçonné d’être l’un des cofondateurs. Est-ce le signe d’une reprise en main de l’État et de la justice sur la DZ Mafia ? Est-ce qu’enfin, c’est une victoire de la police française face à la DZ Mafia ?

Davide Bremi : "Oui, c’est une victoire. Ce n’est pas la première. La police française a commencé, depuis quelques mois, à s’attaquer véritablement à ce groupe criminel qui a fait tant de dégâts à Marseille, et pas seulement. Et c’est une victoire importante parce que Mehdi Laribi avait été le moteur de la DZ Mafia. C’est lui qui a constitué ce groupe."

"Je pense qu’il faut nuancer son importance, malheureusement, au vu des derniers développements au sein du groupe criminel, parce qu’il y aurait eu une scission il y a quelques mois, qui aurait effectivement poussé Mehdi Laribi vers la sortie. Donc, il faut voir dans les jours qui suivent à quel point cette arrestation est importante, mais ça reste un coup important de la justice française et de la police française."

Jacques Cardoze : Est-ce que vous pensez, au vu de ce que vous nous dites et de cette scission, que Mehdi Laribi, quelque part, a été balancé par une partie du groupe, ou qu’il continue d’avoir une influence sur les activités criminelles ?

Davide Bremi : "Il est trop tôt pour dire s’il a été balancé par le reste du groupe. Ce qui est certain, c’est qu’il pouvait encore influencer la criminalité marseillaise à travers son activité de grand importateur de drogue. Il a toujours été un grand narcotrafiquant. Il a moins été — et c’est pour ça qu’il s’était entouré d’autres personnages de la DZ Mafia — dans le règlement de comptes. Il y a d’autres sujets qui ont constitué de véritables équipes de sicarios. Lui, il a toujours été plus tourné vers le narcotrafic. Or, ça, c’est important pour le crime marseillais en général. Je pense que les ponts avec la DZ Mafia, enfin le reste de la DZ Mafia, sont coupés, totalement coupés, depuis deux, trois mois."

"L'Algérie n’a pas de politique d’extradition pour les personnes qui ont la nationalité algérienne"



Jacques Cardoze : Est-ce que ça veut dire que la police a un coup à jouer avec Mehdi Laribi, quelque part ? C’est-à-dire que là, il y a un enjeu pour lui. Il est en Algérie, il y a la question de son extradition. On sait bien comment ça se passe dans ces cas-là. Et on prend exemple sur, j’ai envie de dire, le système à l’italienne ou sur les mafias à l’italienne. Est-ce que, par exemple, on ne peut pas essayer de le faire parler pour faire tomber d’autres pontes de la DZ Mafia ? Qu’est-ce que vous pensez de ce que peut être la stratégie de la police française pour essayer de créer plus de dissensions encore au sein de cette pieuvre ?

Davide Bremi : "Disons qu’en général, la stratégie la plus efficace — et c’est ce qu’on a vu en Italie, notamment avec la prison très ferme et le statut de repenti de l’autre —, c’est effectivement de poser une menace très forte sur les criminels. Les personnes privées de liberté en Italie, par exemple, on les prive de contact avec leur famille. Ils peuvent voir leur famille seulement une fois par mois, derrière une vitre. Donc, ce sont des conditions extrêmement dures : isolement total. Et, de l’autre côté, il faut proposer une stratégie de sortie qui soit en accord avec nos intérêts. Donc, par exemple, si le criminel raconte tout ce qu’il a fait, il peut bénéficier de remises de peine, de conditions d’incarcération plus favorables."

"Malheureusement, je ne pense pas que ce soit le cas de Mehdi Laribi, parce que, pour l’instant, il a été arrêté en Algérie, qui n’a pas de politique d’extradition pour les personnes qui ont la nationalité algérienne, et c’est le cas de Mehdi Laribi. Et en plus, pour ce que j’en sais, il est placé sous contrôle judiciaire, mais il n’est pas en prison, il n’est pas incarcéré actuellement."

Jacques Cardoze : Autre information que donne Le Figaro ce matin : il semblerait que le président de la République lui-même aurait donné comme consigne au ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, lors de l’un de ses précédents voyages en Algérie, justement, de placer cette interpellation comme étant l’une des priorités. Il faut noter quand même que cette fois-ci il y a une forme de coopération avec l’Algérie. C’est aussi ce que nous apprend cette interpellation : s’il n’y a pas de coopération, il n’y a pas d’interpellation. Ou, en tous les cas, même si vous me dites qu’il n’est pas placé sous détention, il est, j’imagine, localisé, c’est-à-dire qu’on sait exactement où il est. Il a obligation de pointer.

Davide Bremi : "Exactement. En effet, c’est un grand succès de la coopération internationale. C’est quelque chose qui est devenu franchement nécessaire et fondamental dans les dernières années, parce que les criminels, surtout les têtes de clan et les chefs de réseau, ont une disponibilité économique qui leur permet d’aller habiter là où la législation est plus favorable. C’est ce qu’on appelle du dumping légal, ce qu’a fait Mehdi Laribi, sachant qu’il ne peut pas être extradié."

Jacques Cardoze : On rappelle qu’il a voyagé, hein. Il a également été au Moyen-Orient. Voilà, ces criminels voyagent énormément.

Davide Bremi : "Mais ils ont tendance, en tout cas, à habiter là où c’est plus favorable pour eux. Donc la coopération est fondamentale. Effectivement, c’est une bonne réussite de la coopération franco-algérienne, qui a été relancée ces derniers mois avec le voyage aussi du ministre Darmanin à Alger."

"Tous les chefs de la DZ Mafia étaient incarcérés depuis des années"



Jacques Cardoze : D’ailleurs, Gérald Darmanin s’est félicité hier sur X de ce qu’il a appelé, lui, une cible prioritaire de la justice française dans la lutte contre la drogue et la criminalité organisée, qui a été interpellée, dit-il, en Algérie. « Merci aux autorités algériennes pour cette avancée, cette coopération en lien avec le Parquet national anticriminalité organisée, le PNACO, et le parquet de Marseille. » On se dit : formidable, il y en a un des six qui est tombé, entre guillemets. En tous les cas, la police française va pouvoir avoir la main dessus, si je puis dire. Mais bon, il y en a toujours d’autres derrière. Ils sont nombreux. Et le principe d’une organisation criminelle, c’est qu’en plus, il y a les lieutenants qui peuvent éventuellement devenir de grands dirigeants. Donc, comment vous voyez tout ça ? Vous vous dites que c’est quand même une façon de déstabiliser, ou que, quoi qu’il arrive, la DZ Mafia est trop forte, trop implantée aujourd’hui en France ?

Davide Bremi : "Effectivement, c’est toute la question, parce qu’en réalité, les autres têtes de clan, on sait très bien où elles sont : elles sont en prison, dans des prisons françaises. Elles sont derrière les barreaux et, pourtant, elles arrivent à gérer leur empire. Même, elles l’ont constitué et construit depuis la prison. La DZ Mafia commence en 2023. Tous les chefs de la DZ Mafia, sauf Mehdi Laribi, étaient incarcérés en 2023, et depuis des années déjà."

"Donc, en réalité, il s’agit surtout de couper les liens entre les détenus et l’extérieur. Pour l’instant, avec les QLCO, les quartiers de lutte contre la criminalité organisée, on a essayé de le faire sur le modèle italien. Pour l’instant, ça n’a pas totalement marché, à cause, d’un côté, des téléphones. On a retrouvé des téléphones, plusieurs téléphones, dans les cellules des chefs de la DZ Mafia. D’un autre côté, il y a des complicités, par exemple dans la société civile. On a mis en garde à vue un avocat qui aurait mis sa ligne personnelle à disposition pour que, dans ce cas, Amine Oualane, l’un des chefs de la DZ Mafia, puisse continuer à parler avec ses complices sur le terrain."

"Malheureusement, même dans le cas de Mehdi Laribi, c’est important de le placer sous contrôle judiciaire, mais tant qu’on n’arrive pas à couper efficacement les communications, le rôle dans l’organisation criminelle va rester le même."

"Il faudrait une catégorisation différente pour le crime organisé mafieux ou paramafieux"



Albin Teixeira : On demandait à nos auditeurs, sur les réseaux sociaux, donc YouTube, X, Facebook : « DZ Mafia : faut-il une législation d’exception façon antimafia à l’italienne ? » Et nos auditeurs répondent oui à 96 %. Donc, il n’y a pas trop de débat pour nos auditeurs, contre seulement 4 % qui répondent non. Et dans les commentaires, beaucoup disent, par exemple, Marcel dit : « C’est urgent de mettre cela en place », ou encore Nathalie, qui dit : « Oui, il faut sanctionner sévèrement tout ce qui touche à la sécurité des citoyens et à l’ordre public. »

Jacques Cardoze : Merci, Albin. Davide Bremi, l’exemple italien, ça veut dire quoi exactement ? Si on va vers cet exemple, qu’est-ce que ça signifierait ? Qu’est-ce qu’il faudrait changer ?

Davide Bremi : "Déjà, par exemple, il faudrait changer la loi. C’est le plus important. En Italie, depuis 1982, on a une législation qui insère le mot « mafia » dans la loi. C’est l’article 416 bis du Code pénal italien. C’est quelque chose qu’avec l’association Crime Alt, que vous avez citée, effectivement, on essaie d’insérer dans le débat public. Parce que, même si le phénomène de la DZ Mafia n’est pas totalement proche d’une mafia au sens classique, ça reste un phénomène qu’on ne peut pas qualifier d’association de malfaiteurs au même titre que quatre personnes qui se réuniraient pour braquer des épiceries. Donc, pour l’instant, c’est le même article de loi qui régit les deux situations. Il faudrait plutôt une catégorisation différente pour le crime organisé d’ordre mafieux ou paramafieux."

Jacques Cardoze : La DZ Mafia, c’est combien de personnes dans l’organisation, si on parle à la fois des têtes, des chefs de clan, mais aussi de tous ceux qui travaillent pour cette organisation criminelle ?

Davide Bremi : "La réponse est très difficile. Il n’y a aucune source qui donne une réponse claire là-dessus, parce que, d’un côté, c’est un groupe relativement récent, donc on découvre encore des choses sur eux. Et puis, ils ont cette pratique qu’on a catégorisée d’ubérisation, qui consiste à recruter des sicarios, des guetteurs, des complices seulement pour une fois, deux fois, trois missions maximum."

"Donc, en réalité, c’est très difficile de faire la distinction entre les membres et ceux qui ne sont pas membres. Pour l’instant, je pense qu’on est autour de quelques milliers de membres sur le territoire français. On a identifié six chefs et une dizaine, quinzaine de cadres, mais c’est en développement. Il faut continuer à étudier ce sujet."

Jacques Cardoze : Vous qui étudiez particulièrement les organisations criminelles, comment se situe la DZ Mafia par rapport aux organisations criminelles que vous connaissez, malheureusement, en Italie ou ailleurs ? Mais comparons la France et l’Italie. Est-ce que la DZ Mafia est aussi puissante que la ’Ndrangheta, par exemple, ou que d’autres organisations criminelles en Italie ?

Davide Bremi : "Pour l’instant, non, parce que la DZ Mafia est beaucoup trop récente pour pouvoir prétendre au rôle que la ’Ndrangheta ou la Cosa Nostra — Cosa Nostra, qui est très affaiblie, mais qui a pu garder une mainmise sur le territoire — ont joué. La DZ Mafia, pour l’instant, n’a pas cette mainmise, et c’est là où, disons, le débat sur ce qui est une mafia est important."

"La mafia a toujours une dimension de gouvernance sur le territoire. La mafia arrive à gouverner le territoire. La DZ Mafia, pour l’instant, n’en est pas là. C’est un groupe qu’il faut suivre. Sans réponse de l’État, elle peut devenir une véritable mafia comme on l’a connue en Italie. Pour l’instant, j’ai l’impression que la réponse de l’État arrive."


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