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Jean-François Loiseau : "Les patrons de la grande distribution menacent l'économie réelle"

Par Aurélie Giraud

ENTRETIEN SUD RADIO - La grande distribution, les marges, l'inflation, les lois Egalim : Jean-François Loiseau, Président de l'ANIA (Association Nationale des Industries Alimentaires), était “L’invité politique” sur Sud Radio. 

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Jean-François Loiseau, interviewé par Jean-François Achilli sur Sud Radio, le 21 mai 2026, dans “L’invité politique”.


Les patrons de la grande distribution "représentent aujourd’hui une menace pour l’économie réelle sur le territoire." Au micro de Sud Radio, Jean-François Loiseau a répondu aux questions de Jean-François Achilli.

Les taxes sont "une machine infernale qui est absolument inébranlable en France, mais qu’il faut arrêter"

Jean-François Achilli : Les Français traversent une crise sans précédent, des prix des carburants qui explosent à la pompe, une inflation au-dessus de deux points, un pouvoir d’achat qui se réduit, on va le dire, comme une peau de chagrin. Vous avez décidé de prendre la parole ce matin sur Sud Radio, vous, le patron de l’ANIA. L’ANIA, l’industrie agroalimentaire, c’est un secteur gigantesque en France, nous sommes d’accord.

Jean-François Loiseau :" L’industrie agroalimentaire, ce sont 23 000 entreprises, de petite taille, de taille intermédiaire et de grande taille. 98 %, ce sont ce qu’on appelle des PME, réparties sur tout le territoire, dans tous les départements."

Jean-François Achilli : Et vous êtes le premier employeur industriel de France, il y a un demi-million de salariés. Jean-François Loiseau, au passage, qu’est-ce que vous attendez ce matin des annonces sur le carburant du Premier ministre Sébastien Lecornu ?

Jean-François Loiseau : "Le problème du carburant, c’est que c’est un moyen absolument obligatoire pour pouvoir fonctionner tous les jours, que ce soit pour le travail, le tourisme. Les taxes sur le carburant sont beaucoup trop élevées, nous le savons. Mais le sujet, au-delà de la guerre au Moyen-Orient, ce sont les prélèvements sans fin du gouvernement, de l’État, d’une manière générale d’ailleurs, sur les entreprises, sur les Français, au travers des carburants ou toute autre taxe qui existe. Donc c’est une machine infernale qui est absolument inébranlable en France, mais qu’il faut arrêter. Il faut arrêter ça."

Jean-François Achilli : Il faut moins de taxes sur les carburants, ou il faut des aides plus généreuses ?

Jean-François Loiseau : "Non, mais le problème de l’aide, c’est que l’aide, il faut bien la financer. Le problème, c’est que l’État dépense beaucoup trop d’argent, dépense l’argent qu’il n’a pas. L’État ne fait pas les efforts suffisants. Les administrations sont trop nombreuses, que ce soit à Paris ou dans tous les départements. L’emploi est menacé en France et, pour autant, nous avons énormément, je dirais, d’emplois administratifs qui, de toute façon, seront en risque demain, parce que l’intelligence artificielle, l’automatisation feront que nous devons prendre... Et l’État, et d’ailleurs les futurs candidats à l’élection présidentielle, doivent réfléchir plutôt à ce genre de décisions à prendre."

Grande distribution : "Cette concentration est aujourd’hui extrêmement négative et elle est néfaste au bon équilibre de la répartition de la valeur"

Jean-François Achilli : Jean-François Loiseau, la question que chacun se pose ce matin, c’est : qui fait monter les prix ? Voici ce que dit de vous Alexandre Bompard dans une interview au Parisien-Aujourd’hui en France ce matin. Le patron de Carrefour pointe, je le cite, « le lobby des industriels », c’est vous, « dont le seul objectif est d’accroître leur marge au détriment des agriculteurs et du pouvoir d’achat des Français ». Que lui répondez-vous ?

Jean-François Loiseau : "Écoutez, moi, j’ai beaucoup de respect pour M. Bompard, et je dirais pour les grands patrons de la grande distribution. Ils ont fait un travail assez important. Ce sont de très, très grandes entreprises, il ne faut pas l’oublier. Leclerc, c’est 50 milliards d’euros de chiffre d’affaires. C’est 50 milliards d’euros de chiffre d’affaires et tant mieux pour lui. Mais là, le vrai sujet, c’est que vous avez aujourd’hui en France à peu près 400 000 agriculteurs qui restent, 20 000 à 22 000 entreprises que je représente, et trois à quatre centrales, bientôt trois centrales. Donc cette concentration, elle est aujourd’hui extrêmement négative et elle est néfaste au bon équilibre de la répartition de la valeur. Nous, ce que nous souhaitons, ce sont des prix justes, pas des prix exagérément élevés."

"Mais compte tenu des discussions commerciales que nous avons eues, d’ailleurs c’est assez simple : nous avions demandé à l’occasion de ce qu’on appelle les négociations commerciales qui ont eu lieu entre le début du mois de décembre et la fin du mois de février, l’espèce de round classique annuel, 3,2 à 3,5 % d’augmentation. Parce que nous l’avons dit tout à l’heure, les taxes, les salaires, les assurances, les risques industriels, etc. Nous avons eu 0,05 %. Zéro. Donc qu’on ne vienne pas dire que ce sont les industries. Et là, je ne parle pas que des grands groupes, je parle des PME, des petites boîtes qu’il y a dans tout le pays.

Jean-François Achilli : Donc ce n’est pas l’industrie agroalimentaire qui fait monter les prix.

Jean-François Loiseau : "Ça se saurait. Et d’ailleurs, c’est l’étude de la Banque de France qui le dit très bien. Donc, chiffre officiel : 3,2 à 3,5 % de demande. Zéro. Avec malgré tout une inflation en 2025 qui était à peu près de 1 %."

Jean-François Achilli : Donc si ce n’est pas vous, le profiteur de guerre, passez-moi l’expression, Jean-François Loiseau, qui profite ? C’est la grande distribution, à vos yeux ?

Jean-François Loiseau : "La grande distribution, je ne vais pas la défendre, mais elle ne fait pas des marges élevées. Mais in fine, c’est elle quand même qui fixe les prix dans les rayons. Donc une fois que les négociations sont terminées, à la fin du mois de février, la grande distribution a tout loisir de pratiquer les prix qu’elle veut dans les rayons toute l’année."

"La matière première agricole n’est pas respectée par la grande distribution"



Jean-François Achilli : Il a tort de vous accuser ce matin, Alexandre Bompard, lui qui aussi dénonce une forme de lobby de l’industrie agroalimentaire qui pèserait sur le législatif ?

Jean-François Loiseau : "Je dirais que c’est l’hôpital qui se moque de la charité. Parce que du lobbying, il faut être honnête, nous en faisons tous, plus ou moins, tout le monde. Je dirais que le lobbying, c’est le sport national en France. Mais derrière le mot lobbying, ce qui compte, c’est de défendre des intérêts justes et une cause juste. Moi, je défends la cause de 23 000 petites, moyennes et grandes entreprises implantées sur tout le territoire. Vous savez, dans certains départements, la seule entreprise, les seules entreprises qui restent, qui existent encore aujourd’hui, ce sont les entreprises alimentaires, parce qu’elles transforment les produits agricoles en produits, je dirais, pour l’alimentation, dans beaucoup de départements pauvres, moyens, ou en tout cas très lointains."

Jean-François Achilli : Au final, quand on prend une pomme de terre, par exemple, puisque vous parlez de ça, ce circuit-là, une pomme de terre qui va finir dans un paquet de chips dans une grande surface de la grande distribution, au final, que touche l’agriculteur, que touche le transformateur, que touche le distributeur ?

Jean-François Loiseau : "Alors, la question, elle est très précise et je n’ai pas les pourcentages. Ce que nous, nous pouvons vous dire de façon très officielle, c’est qu’il y a eu, à la suite des États généraux, ce que l’on appelle les fameuses lois Egalim. Et Dieu sait si on en parle et on en reparle sans arrêt. Les lois Egalim, elles ont quelques principes, je dirais, inébranlables, en théorie. Le premier de ces principes, c’est la protection de ce que l’on appelle la matière première agricole, c’est-à-dire protéger les agriculteurs. Donc protéger les agriculteurs, et c’est normal."

"Le médiateur public, qui est, je dirais, à la demande du gouvernement, chargé de contrôler les prix, de contrôler les relations commerciales, de contrôler le dispositif, il le dit lui-même. La matière première agricole, et d’ailleurs c’est bien ce que révèle la commission d’enquête, la matière première agricole n’est pas respectée par la grande distribution. Donc la variable d’ajustement, ce sont les entreprises. Et je parle encore une fois de toutes les entreprises."

Jean-François Achilli : Donc, dans cette négociation annuelle, vous êtes un peu les victimes ?

Jean-François Loiseau : "Mais nous sommes la variable d’ajustement. Et il faut protéger l’agriculteur."

Jean-François Achilli : Vous parlez de la commission d’enquête. Il se trouve que c’est une commission d’enquête sénatoriale qui rend ses conclusions ce matin. Enfin, elle les rend officiellement, elle les officialise aujourd’hui, sur les marges des industriels, de la grande distribution. Qu’est-ce que vous attendez de ces conclusions ? Une forme de vérité ?

Jean-François Loiseau : "Mais d’ailleurs, ces conclusions révèlent une forme de vérité. Nous nous y attendions."

Jean-François Achilli : C’est-à-dire ? Qu’est-ce qu’elle dit, la commission ?

Jean-François Loiseau : "Parce qu’en fait, cette commission d’enquête était tournée vers la grande distribution et les industriels pour voir comment étaient réparties les marges et qui tirait un peu sur la ficelle. Le verdict est sans appel. Et moi, je suis sûr et certain que la grande distribution, à coup de lobbying et peut-être de passages radio ou télévision, ils en ont les moyens, va expliquer et va essayer de se défendre pour dire tout le contraire. Mais les faits sont là. Le rapport de force, de toute façon, il est inéluctable, et c’est la grande distribution. Et on ne va pas taper sur la grande distribution, nous en avons besoin. Deux tiers des produits agroalimentaires passent par la grande distribution."

Jean-François Achilli : Mais vous voulez rétablir une vérité ce matin.

Jean-François Loiseau : "Il faut que ce soit un certain équilibre. Ça se passe dans les autres pays d’Europe."

Négociations commerciales avec la grande distribution hors de France : "Il faut arrêter cette pratique, elle est totalement déloyale"



Jean-François Achilli : Elle contourne la loi, la grande distribution ? Il y a la loi Egalim, et elle se fournit dans des grandes centrales d’achat européennes.

Jean-François Loiseau : "Alors ça, c’est un biais qui a été mis en place parce qu'il y a des avocats, il y a des juristes et beaucoup d’enseignes, enfin les enseignes françaises, contournent une partie de la loi en allant demander et en exigeant aux entreprises d’aller négocier. Je vais prendre un exemple. Vous parliez de la pomme de terre, des produits laitiers : cultivés en France, réglementation française, masse salariale française, usines en France, investissements en France et, je dirais même, distribution en France puisque c’est le consommateur français qui va l’acheter pour le manger. Eh bien, la négo commerciale se déroule aux Pays-Bas, en Belgique, en Espagne, en Suisse."

Jean-François Achilli : Et ça, vous dites ce matin, il faut que ça cesse ?

Jean-François Loiseau : "Mais c’est scandaleux. Il faut arrêter cette pratique. Elle est totalement déloyale. Et d’ailleurs, la grande distribution a augmenté, je dirais un peu, la panoplie des pratiques déloyales en pratiquant ce que l’on appelle, excusez-moi, c’est un peu technique, du déréférencement."

Jean-François Achilli : Ça veut dire quoi ?

Jean-François Loiseau : "Ça veut dire : je dis à un industriel, je dis à mon petit entrepreneur de charcuterie ou celui qui fabrique des yaourts en Bretagne : je vais arrêter de te commander des produits, je vais te déréférencer, je vais enlever tes produits de ma gamme. C’est un levier de menace dans une négociation."


Jean-François Achilli : C’est un fort levier.

Jean-François Loiseau : "C’est même scandaleux, parce qu’au bout, vous avez des emplois."

Jean-François Achilli : Et là, vous êtes obligés d’obtempérer quand il y a ces menaces de déréférencement ?

Jean-François Loiseau : "Il y a quand même un commerce qui est assez libre. Il y a des outils juridiques qui doivent nous protéger, mais pas assez. Nous, ce que nous demandons, c’est que l’État fasse son travail. L’État doit faire son travail. Il fait voter des lois, les fameuses lois Egalim, qu’il contrôle si la grande distribution, et c’est ce que révèle très bien d’ailleurs cette commission d’enquête, n’a pas fait correctement son travail."

"Alors moi, je vais la défendre indirectement, deux secondes. On lui a demandé il y a 15 ans de juguler l’inflation. Je ne sais pas si vous vous souvenez, il y avait la fameuse loi de modernisation de l’économie, la LME, on l’a appelée autrement pour certains petits plaisantins. Mais ça a donné tout pouvoir à la grande distribution pour s’occuper du pouvoir d’achat, soi-disant. Mais la partie alimentaire aujourd’hui, dans le panier du consommateur, c’est 12 %. Ce n’est pas 25 ou 30 %. Il y a d’autres choses qu’on pourrait aussi juguler et resserrer. Mais laissons quand même l’agriculture et l’alimentaire vivre d’une économie juste."

Agroalimentaire : "Nous avons un vrai problème industriel de répartition et surtout de création de valeur"



Jean-François Achilli : Et Jean-François Loiseau, quand vous voyez Thierry Cotillard, le patron des Mousquetaires, on citait Alexandre Bompard ce matin, mais évidemment Michel-Édouard Leclerc qui est en tête de notre enquête sur les personnalités Sud Radio-IFOP-Fiducial pour Sud Radio et Paris Match, ils vous agacent, ces grands patrons-là, parce qu’ils communiquent bien, en fait.

Jean-François Loiseau : "Ils communiquent très, très bien."

Jean-François Achilli : Ils font passer le message qu’eux, ils sont là pour protéger les agriculteurs, et c’est vous, l’industrie agroalimentaire, qui faites exploser les prix. Ce message passe quand même.

Jean-François Loiseau : "Il y a eu des négociations internationales, ce qu’on appelle les négos Mercosur, les négociations avec le Canada, l’Australie. Tout ça, ça mène quoi ? Ça mène en fait que l’Europe importe de plus en plus de produits agricoles, et la France aussi particulièrement. On a importé en France 15 milliards de produits agroalimentaires. Donc nous avons un vrai problème industriel de répartition et surtout de création de valeur."

"Donc ces grands patrons, moi je les respecte parce qu’ils ont réussi, ils ont fait, je dirais, des parcours formidables. Michel-Édouard Leclerc, c’est une saga magnifique. Mais force est de constater qu’ils représentent aujourd’hui, dans ce goulot d’étranglement, une menace pour l’économie réelle sur le territoire. Il ne faut pas oublier que derrière toutes nos entreprises, quelle que soit la taille, il y a des emplois. Que va-t-on faire de l’emploi demain ? De l’emploi dans ces usines ? Une menace. Avec des gens qui travaillent dès 5 heures du matin."

"Nous étions le troisième pays exportateur de produits agro, mais en 20 ans, nous glissons à la septième place"


Jean-François Achilli : Il faut que peut-être le gouvernement, il ne reste qu’un an, intervienne et rétablisse ces deux lois Egalim qui, au fond, sont un peu dans l’impasse.

Jean-François Loiseau : "Oui, mais il y a une particularité française d’ailleurs qu’aucun pays européen ne souhaite, et alors je ne vous parle même pas des autres pays du monde : ce sont nos lois sans cesse françaises. Sans arrêt des lois sur des lois. Encore l’Egalim 3, elle n’est même pas appliquée correctement qu’il va falloir se pencher sur une Egalim 4. Moi, ce que je souhaite, c’est qu’on redonne du pouvoir d’achat aux consommateurs. C’est-à-dire qu’entre un salaire brut et un salaire net, il y a une différence, et ça, c’est l’État, ce sont les charges. Quand on diminue les charges des salariés, ils pourront aller dans les magasins alimentaires bien plus facilement."'

Jean-François Achilli : Toute dernière question, Jean-François Loiseau, vous l’évoquiez à l’instant, cette mauvaise nouvelle, celle d’une balance commerciale agricole et agroalimentaire négative en 2025. Vous incarnez le fleuron français de l’agroalimentaire, et aujourd’hui c’est déficitaire.

Jean-François Loiseau : "Nous avons un très gros bateau qui est magnifique, mais il y a des trous dans la coque. Mais ça, nous le savons depuis longtemps. Ça fait longtemps que nous dérivons sur une petite piste bleue. Et quand vous pensez qu’aujourd’hui, alors que nous étions jusqu’à 10, 12 milliards d’exportations de produits agricoles et agroalimentaires, nous sommes à l’équilibre, voire même importateurs."

"Dans quelques mois, fin octobre, début novembre, il y aura le plus grand salon international de l’agroalimentaire. Ça s’appelle le SIAL. Et pour la deuxième séance consécutive, les entreprises italiennes seront plus nombreuses que les entreprises françaises. C’est scandaleux. Nous ne bougeons pas assez. La France, vous l’avez dit, c’était le fleuron de l’agro. Nous étions le troisième pays exportateur de produits agro. En 20 ans, nous glissons à la septième place. Mais il faut prendre des décisions radicales de simplification, de baisse des coûts, d’allègement des charges pour redonner de la compétitivité aux entreprises. Elles ne demandent que cela. Laissons-les tranquilles, de la compétitivité."


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