"Nous, nous n’avons pas voulu confier cette vérification d’âge aux réseaux sociaux. La vérification d’âge se fera, en France, par un tiers de confiance." Au micro de Sud Radio, Anne Le Hénanff a répondu aux questions de Benjamin Glaise.
Interdiction des réseaux sociaux : "C’est toujours applicable à la rentrée 2026"
Benjamin Glaise : L’adoption définitive, hier, de l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. C’était une promesse d’Emmanuel Macron. Le chef de l’État souhaite qu’elle soit appliquée dès la rentrée prochaine, dès septembre. Est-ce que vous pouvez nous garantir, ce matin sur Sud Radio, que ce sera bien le cas ?
Anne Le Hénanff : "Alors, en fait, on travaille déjà depuis un an. Moi, intensivement avec mon équipe depuis neuf mois, mais depuis un an sur ce texte, y compris avec les plateformes et les tiers de confiance qui vont devoir vérifier l’âge. Donc, pas de surprise : on a annoncé le 1er septembre depuis le début. On a réussi, grâce aux parlementaires, à le faire voter hier. On est toujours dans les délais."
"On attend la promulgation de la loi par le président de la République. Même s’il y a une saisine du Conseil constitutionnel qui a été annoncée hier par le député Delaporte, on est toujours dans les délais. Il n’y a pas de conséquences directes. Donc oui, pour nous, c’est toujours applicable à la rentrée 2026."
Benjamin Glaise : D’accord. Vous parliez justement de ce député, le député PS Arthur Delaporte, qui était chez nous cette semaine sur Sud Radio. Que dit-il ? Il dit qu’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, annoncera, proposera une solution à l’échelle du continent en 2027 à ce sujet. Est-ce qu’il ne serait pas plus sage, finalement, de reporter cette interdiction au 1er janvier, étant donné que le numérique est une prérogative européenne ?
Anne Le Hénanff : "Alors, peut-être un petit rappel de l’historique. Honnêtement, on n’irait pas, nous n’irions pas si vite au niveau européen s’il n’y avait pas eu l’impulsion de la France. Emmanuel Macron, très tôt, parlait de la nécessité de protéger les mineurs en ligne, tout simplement parce que les plateformes ne prennent pas leurs responsabilités. Elles ont des devoirs qu’elles n’appliquent pas. Donc, comme elles ne le font pas, nous, on le fait au niveau législatif."
"Le président de la République a été le premier à parler de cela au niveau de l’Europe. Ensuite, au sommet de Berlin, en novembre 2025, où j’étais, j’ai proposé, de manière informelle, d’en parler à quelques pays qui s’y intéressaient. Nous étions six, de manière informelle, autour de la table, dont Chypre, la Grèce et la Slovénie. Maintenant, il y a une coalition de quinze pays. Quand on est ensemble et quand on a envie de faire les choses rapidement pour protéger nos populations, l’Europe suit. On s’en réjouit et on est en total soutien avec les annonces de la présidente de la Commission européenne."
Benjamin Glaise : Donc, en tout cas, l’objectif reste l’application de cette interdiction dès septembre. Le décret d’application est-il déjà prêt ? Ce sera pour quand ?
Anne Le Hénanff : "Alors, on n’a pas travaillé, pour l’instant, sur le décret. Je dirais que c’est presque un détail par rapport au chemin que nous venons de parcourir depuis neuf mois. Mais, évidemment, on sera prêts."
"Nous, on a fait une interdiction sèche sur l’ensemble des réseaux sociaux, y compris ceux dont la fonctionnalité est secondaire"
Benjamin Glaise : Les plateformes, c’est aussi la question et le débat. Quelles plateformes, quels réseaux sociaux va-t-il falloir interdire aux mineurs de moins de 15 ans ? Ça concernera exactement quels réseaux sociaux ?
Anne Le Hénanff : "Alors, ça a été tout l’objet des discussions entre les parlementaires, le Sénat et l’Assemblée. Nous, on a écrit cet article. On était donc favorables à une définition très large. Pour qu’elle soit déjà, postulat de base, conforme au droit européen. Le droit européen dispose de deux textes, le DSA et le DMA. C’est un peu technique, mais ils donnent en tout cas une définition très précise de ce qu’est un réseau social."
"Nous, on a fait une interdiction sèche sur l’ensemble des réseaux sociaux, y compris ceux dont la fonctionnalité est secondaire. Je pense, par exemple, à des jeux vidéo comme Roblox, qui ont un réseau social, mais dont cette fonctionnalité est secondaire. Elle permet de discuter pendant le jeu entre des gens qui ne se connaissent pas. On sait que c’est un terrain de chasse pour les pédocriminels. Donc, il est évident qu’il fallait que cela rentre dedans. La fonctionnalité de réseau social de YouTube est aussi concernée, mais pas, évidemment, l’accès aux vidéos pour les mineurs. Vous voyez, c’est donc une définition très large."
Benjamin Glaise : Cela veut dire, par exemple, Instagram, Facebook, TikTok, Twitter ?
Anne Le Hénanff : "Tous les réseaux sociaux."
Benjamin Glaise : Avant la France, on a l’Australie, qui a instauré une interdiction des réseaux sociaux. C’était, chez eux, pour les moins de 16 ans. Le bilan, six mois plus tard, vous l’avez vu, est très mitigé. Qu’est-ce qui fait que la France réussira à faire mieux que l’Australie ?
Anne Le Hénanff : "Je suis très contente, et j’en ai discuté avec mon homologue australien, évidemment, que cet intérêt s’exprime aussi partout dans le monde. Ce n’est pas seulement un sujet franco-français ou européen, c’est un sujet mondial."
"Mais ce n’est pas tout à fait la même chose. L’Australie, d’abord, a fait une liste, contrairement à nous, qui voyons très large. Une liste noire, déjà, cela restreint beaucoup de choses. Quand on voit la puissance financière des réseaux sociaux, qui sont capables, du jour au lendemain, de recréer un réseau social, cela limite déjà l’impact."
"Ensuite, c’est de la présomption d’âge. Ce n’est pas une vérification précise de l’âge comme chez nous, en France. C’est-à-dire que c’est, par exemple, de la reconnaissance faciale, et que cela se fait sous la responsabilité des réseaux sociaux. Nous, nous n’avons pas voulu confier cette vérification d’âge aux réseaux sociaux. La vérification d’âge se fera, en France, par un tiers de confiance."
"Pour ceux qui ont déjà un compte, pour nous tous, puisqu’on est également concernés par la vérification d’âge, le réseau social a quatre mois pour vérifier l’âge de tous ses utilisateurs en France"
Benjamin Glaise : C’est-à-dire, concrètement, pour bien comprendre ?
Anne Le Hénanff : "Alors, en fait, vous avez 12 ans et vous souhaitez entrer sur un réseau social. Vous allez le solliciter : « Je veux entrer sur ton réseau social. » La plateforme va vous demander votre âge, enfin, de prouver votre âge. Pour cela, elle va vous proposer plusieurs outils qui existent déjà en France, je le rappelle, et en Europe. Ils peuvent être publics ou privés. Dans le public, je peux vous citer, par exemple, France Identité. Au niveau privé, il y a pas mal d’entreprises qui font de la vérification d’âge. C’est un système technique qui est éprouvé."
Benjamin Glaise : On ne pourra pas le détourner comme cela a été le cas en Australie avec des VPN, en l’occurrence ?
Anne Le Hénanff : "Ah oui, alors cela, c’est autre chose. Je continue sur l’aspect technique. Le jeune va donc dire : « Bon, je choisis France Identité pour vérifier mon âge. » Il va devoir prouver son identité à France Identité, qui va donc lui dire, en gros : « Tu as 12 ans. » L’information qui va arriver à la plateforme, c’est oui ou non. C’est binaire. Il n’y a pas de transfert de données. Le vérificateur d’âge qu’a choisi l’utilisateur va simplement dire : « Oui, tu peux le laisser entrer », ou : « Non, tu ne peux pas. » Mais on ne connaît pas l’identité, on ne connaît pas l’âge. Le réseau social a simplement une information binaire : oui ou non. À l’inverse, le tiers de confiance, pour respecter également la vie privée des gens, notamment des adultes, par exemple, ne saura pas pourquoi il a été sollicité pour cette vérification d’âge."
Benjamin Glaise : Sur les VPN, en deux mots ?
Anne Le Hénanff : "Sur les VPN, effectivement, c’est une grosse, grosse faille, je dirais, en Australie. Déjà, pour les raisons que je vous ai indiquées, il n’y a que dix plateformes qui sont concernées, dix réseaux sociaux. C’est de la présomption d’âge. On met la vérification d’âge sous la responsabilité des réseaux sociaux, ce qui n’est pas notre cas. Après, je ne suis pas naïve, les VPN existent. L’abonnement à un VPN en France, grosso modo, c’est 100 euros par an. Quand on a 11 ans, quand on a 10 ans, il faut déjà la complicité d’un adulte, d’un grand frère, d’un tonton ou d’une marraine pour pouvoir financer. Donc déjà, je dirais que si on protège 60 % de nos enfants, on aura fait un grand chemin."
Benjamin Glaise : Pour les jeunes qui ont aujourd’hui moins de 15 ans et qui ont déjà des comptes, je ne sais pas, TikTok, Facebook ou Instagram, qu’est-ce qui se passe ? Leurs comptes sont bloqués, supprimés dès le 1er septembre ?
Anne Le Hénanff : "Alors, le 1er septembre, c’est pour l’ouverture de tout nouveau compte. C’est-à-dire que, lorsqu’on ouvre un compte dès septembre, cela doit être opérationnel : on vérifie l’âge. En revanche, pour ceux qui ont déjà un compte, pour nous tous, puisqu’on est également concernés par la vérification d’âge, la plateforme, le réseau social, a quatre mois pour vérifier l’âge de tous ses utilisateurs en France. Cela veut dire que ceux qui ont moins de 15 ans, concrètement, au mois de novembre, par exemple, auront un message qui leur indiquera, entre septembre et janvier : « Prouvez-moi votre âge. »"
Ingérences numériques : "Je sais que la désinformation vient aussi beaucoup de l’intérieur de notre pays"
Benjamin Glaise : Concernant le risque d’ingérence sur les réseaux sociaux à quelques mois de la présidentielle, un rapport du Sénat fait beaucoup réagir. Il propose de créer un observatoire indépendant de la désinformation. Est-ce que le gouvernement, oui ou non, est favorable à la création de cet observatoire ?
Anne Le Hénanff : "De toute façon, sur des sujets aussi stratégiques que la protection des mineurs en ligne, les ingérences étrangères et tout ce qui concerne, finalement, la sécurité nationale et la protection de nos populations, c’est un sujet, je dirais, collectif. Cela concerne le gouvernement et les parlementaires. La preuve, ils travaillent dessus et ils produisent des rapports. C’est une bonne nouvelle."
Benjamin Glaise : Dès lors, est-ce qu’il faut créer, au-delà de cela, un observatoire indépendant de la désinformation ?
Anne Le Hénanff : "En fait, il existe en France une entité qui s’appelle Viginum, qui fait un travail exceptionnel d’observation sur les ingérences étrangères, sur la désinformation et sur les menaces. Donc, je pense que le Premier ministre va prendre en compte ce rapport. Comme d’habitude, on va échanger avec les parlementaires. Moi, je me tiens, sur ma partie, puisque les ingérences étrangères passent aussi beaucoup par de la désinformation numérique, à la disposition des parlementaires. C’est le Premier ministre, à la fin, qui décidera des mesures qu’il garde ou pas."
Benjamin Glaise : On a entendu parler d’« ingérences intérieures ». C’est l’un des auteurs du rapport qui a utilisé cette expression. Qu’est-ce que vous pensez de cette expression ? Elle vous a choquée ou pas ?
Anne Le Hénanff : "C’est la première fois que je l’entends, en fait, mais elle est tellement réaliste, je trouve. C’est-à-dire qu’il y a forcément, à l’intérieur de notre pays également, des influences, des mouvances qui ont pour objectif de déstabiliser l’État et de faire de la désinformation aussi. Le numérique, par exemple, dans mon domaine, n’a pas de frontières. Mais je sais que la désinformation vient aussi beaucoup de l’intérieur de notre pays."
Benjamin Glaise : Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a annoncé il y a quelques instants que des membres de cabinets ministériels, ainsi que des hauts fonctionnaires, avaient été écartés après des tests antidrogue surprises qui se sont finalement avérés positifs. Est-ce que vous avez eu des tests positifs vous-même dans votre cabinet ?
Anne Le Hénanff : "Je trouve que l’initiative est bienvenue. Dans un cabinet comme le mien, par exemple, sur l’IA et le numérique, les personnes qui travaillent dans mon cabinet sont habilitées secret-défense. À ce titre, elles doivent être exemplaires."
"La drogue est un fléau. C’est une source de fragilité. Quand on travaille dans un cabinet comme le mien, par exemple, s’il y a une dépendance, quelle qu’elle soit, dont la drogue, c’est une fragilité et un moyen d’influencer, voire de faire du chantage, etc."
"Il se trouve que j’ai fait réaliser les tests et que j’ai donc respecté la volonté du Premier ministre. Tous les membres de mon cabinet ont été testés, moi y compris. Fort heureusement, il n’y a pas de cas positif. Après, visiblement, je ne suis pas informée, parce qu’évidemment il n’y a pas de transfert d’informations sur les personnes ou sur les lieux où des tests positifs ont pu être constatés."
"Si ces personnes ont effectivement été testées positives, il faut qu’elles prennent leurs responsabilités. Le Premier ministre a été clair dès le début. Donc, cela ne me choque absolument pas."
"La lutte contre la fraude est une priorité et l’IA va être un outil très efficace"
Benjamin Glaise : Anne Le Hénanff, j’aimerais vous entendre sur cette enquête qui a été réalisée par l’association La Quadrature du Net. Vous l’avez peut-être vue. C’est une association sérieuse. Elle nous dit que France Travail utiliserait une IA, une intelligence artificielle, pour traquer les chômeurs les plus susceptibles de frauder. Cette association dit que ce dispositif « organise en toute impunité la répression de populations entières, et en particulier des plus vulnérables ». Vous répondez quoi à cela ?
Anne Le Hénanff : "Oui, c’est un petit peu caricatural. Je connais très bien La Quadrature du Net, puisque je suis dans le numérique depuis 2008. C’est effectivement une association avec des gens qui font un travail très sérieux et dont on s’inspire souvent. D’ailleurs, nous, parlementaires, quand j’étais députée, nous nous en inspirions pour des textes et pour protéger, notamment, la vie privée en ligne, etc."
"Mais là, c’est un peu caricatural. Le Premier ministre a indiqué que la lutte contre la fraude était prioritaire, et je pense que tous les Français l’attendent, quel que soit le type de fraude. Maintenant, utiliser l’IA comme un outil d’aide à la vérification de la vérité et de la véracité des informations ne me paraît pas choquant du tout. C’est-à-dire que l’IA va permettre, là où il faut beaucoup de temps et beaucoup de ressources humaines, de vérifier en quelques minutes la véracité des informations, sous contrôle, évidemment, concernant les usages et le respect de la vie privée."
"Nous défendons, en Europe et en France, une IA éthique, transparente et respectueuse des droits humains. Il est inenvisageable qu’une administration française utilise l’IA dans un objectif de traque. Mais la lutte contre la fraude est une priorité et l’IA va être un outil très efficace pour nous permettre de lutter contre cette fraude."
"C’est Édouard Philippe qui a lancé le plan IA en France en 2018"
Benjamin Glaise : Terminons d’un mot avec la présidentielle. Vous êtes ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique. Vous êtes également membre d’Horizons, le parti d’Édouard Philippe, candidat à l’élection présidentielle et candidat du bloc central, tout comme Gabriel Attal. Il se dit qu’il y aura un accord de désistement entre les deux. Est-ce que c’est vraiment le cas ? Sur quels critères cela va-t-il se jouer et quand ?
Anne Le Hénanff : "Alors, effectivement, je soutiens Édouard Philippe. Je suis membre d’Horizons et nous sommes donc en campagne. Édouard Philippe, depuis le congrès, le meeting qui a eu lieu à Paris, est passé du statut de chef de parti à celui de candidat à l’élection présidentielle. C’est clair. Maintenant, les accords dont vous parlez, je ne suis pas au courant."
Benjamin Glaise : Vous pouvez lui apporter beaucoup, d’ailleurs, à Édouard Philippe, parce que ce n’est pas forcément le plus connecté des candidats, c’est peu de le dire.
Anne Le Hénanff : "Ce n’est pas vrai. C’est Édouard Philippe qui a lancé le plan IA en France en 2018, et on est toujours sur cette trajectoire. Édouard Philippe a donc une vision très claire de ce qu’il veut pour les technologies. Après, il s’est exprimé à titre personnel sur ses propres usages. Il ne faut pas mélanger les choses. Sa vision de l’IA et des technologies est très, très claire, et il a une vraie compétence dans le domaine."
"Concernant la campagne, mon rôle, ce qu’il attend de moi, en fait, ce n’est pas de commenter un futur accord dont je ne suis pas au courant. C’est simplement de mettre mes compétences à sa disposition. C’est ce que je fais par des notes que je lui apporte sur les sujets technologiques et, je dirais, prospectifs dans le domaine. Mon rôle est également d’être présente pour sa campagne et, en tant qu’élue locale, de faire le travail dans ma région, la Bretagne, pour qu’Édouard Philippe soit en tête de pont pour l’élection présidentielle."
Benjamin Glaise : Je tente quand même. Oui ou non, est-ce que vous appelez Bruno Retailleau à rejoindre cet éventuel accord de désistement ? Il fait partie du bloc central.
Anne Le Hénanff : "Comme je vous l’ai dit, concernant ce qui se passe au niveau des candidats, moi, j’ai une ligne. J’ai une ligne : c’est la ligne d’Horizons. Et la ligne d’Horizons, pour moi, c’est de faire en sorte qu’Édouard Philippe soit président de la République."
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