Selon plusieurs estimations relayées par les médias spécialisés, près de 60 milliards de dollars pourraient être misés durant la compétition. Une manne considérable pour les opérateurs, mais aussi une source d’inquiétude croissante pour les autorités et les spécialistes des addictions.
Les plateformes de paris sportifs espèrent recruter de nouveaux joueurs
À mesure que les meilleures sélections de la planète s’affrontent sur les pelouses nord-américaines, les plateformes de paris sportifs multiplient les campagnes promotionnelles. Les opérateurs espèrent profiter de l’événement pour recruter de nouveaux joueurs et augmenter significativement leur activité. Certains acteurs du secteur viseraient même une hausse de 25% du nombre de parieurs pendant la compétition.
Cette dynamique préoccupe particulièrement les experts de la prévention. Les jeunes adultes, mais aussi certains adolescents exposés aux contenus sportifs sur les réseaux sociaux, figurent parmi les publics les plus vulnérables. L’Autorité nationale des jeux (ANJ) a d’ailleurs récemment mis en garde contre les faux pronostiqueurs qui promettent des gains faciles et utilisent les réseaux sociaux pour attirer de nouveaux adeptes vers les plateformes de paris.
Paris sportifs : "Vous avez des incitations permanentes"
Pour Thierry Le Fur, expert en comportement numérique et addictif et président de l’association Digital Détox Ressource, l’évolution observée depuis une quinzaine d’années est alarmante. "Elle m'inquiète d'autant plus que ça fait quand même très longtemps. Quand j'avais écrit Pouce, c'était en 2012. Vous imaginez que si déjà on avait des signaux d'alerte sur ces sujets-là, on les avait déjà sur les jeux. La première étude scientifique sur les réseaux sociaux date de cette période-là. Donc, la progression est de plus en plus rapide. Et elle est conjuguée par plusieurs choses, dont notamment le fameux smartphone, qui fait qu'on peut le faire en permanence en contact direct. Alors, les situations dramatiques : les sommes d'argent que l'on perd à un moment donné, on ne peut plus les regagner, donc on peut se ruiner. Ça, encore, je dirais, c'est de sa propre responsabilité. Mais quand on commence à emprunter à ses amis et à sa famille, c'est plus compliqué. Et puis ça peut aller jusqu'au suicide. Parce qu'à un moment donné, quand vous êtes au bout du chemin, c'est catastrophique", déplore Thierry Le Fur au micro de Sud Radio.
L’un des principaux changements réside dans la disponibilité permanente des plateformes de jeu. Les smartphones permettent de miser à tout moment, avant un match, pendant la rencontre ou même sur des événements très précis comme le prochain buteur ou le nombre de corners. "Parce que c'est la permanence : on peut tout le temps parier. Vous savez, avant, j'avais trouvé cette formule : 'le petit café est fermé la nuit, le haut débit numérique, lui, est permanent'", explique Thierry Le Fur à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
"Alors, cette permanence, elle joue sur le fait que vous pouvez jouer, mais elle joue aussi sur le fait que vous avez des incitations permanentes. Des incitations permanentes par exemple par rapport à vos réseaux sociaux, où ceux qui gagnent mettent le billet gagnant. Et quand ils perdent, ils ne disent jamais rien. Donc, vous vous dites : 'il faut que je fasse'. Et puis, c'est comme dans les discussions avec les autres via les réseaux sociaux : on a envie d'avoir le dernier mot. Donc, on a envie d'être celui qui va gagner. Et puis, il y a ce risque énorme de vouloir se refaire. Donc, on n'arrête jamais", poursuit Thierry Le Fur au micro de Sud Radio.
"C'est le fait, à un moment donné, de prendre un risque qui est supérieur à celui qu'on peut assumer"
Les mécanismes psychologiques qui alimentent cette pratique sont puissants. L’adrénaline, l’espoir du gain et la valorisation sociale jouent un rôle majeur dans l’engagement des joueurs. "C'est de l'émotion. On va avoir de l'excitation, on va avoir du plaisir, on va avoir le plaisir de se faire peur, comme dans les films d'horreur, si j'ose dire. Et l'autre aspect, c'est le fait, à un moment donné, de prendre un risque qui est supérieur à celui qu'on peut assumer, et qui fera que si on gagne, on est quelque part un peu l'élu de Dieu. On est un élu, on est quelqu'un de supérieur. Et avec les paris, comme on ne peut pas vraiment pronostiquer, on est l'élu si on a gagné, c'est aussi simple que cela", explique Thierry Le Fur.
Alors que des dizaines de milliards de dollars devraient être misés pendant ce Mondial, les associations de prévention rappellent que les paris sportifs doivent rester un divertissement et non une source de revenus espérée. Car derrière les promesses de gains rapides et les captures d’écran de tickets gagnants, la réalité statistique demeure inchangée : sur le long terme, c’est toujours l’opérateur qui gagne.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.