Alors que le principal suspect avait fait l’objet de plusieurs accusations antérieures pour des faits à caractère sexuel, les révélations sur le traitement de ces dossiers nourrissent un débat ancien sur les défaillances de la chaîne judiciaire et les moyens consacrés à la protection des mineurs.
"Le système enraye absolument partout"
La France peine à sortir de la sidération. Après la découverte du corps de Lyhanna, 11 ans, disparue quelques jours plus tôt dans le Gers, l’émotion a rapidement laissé place à la colère. Le principal suspect, aujourd’hui mis en examen, avait déjà été visé par plusieurs plaintes ou signalements pour des faits graves impliquant des mineures. Des procédures avaient été ouvertes puis classées, tandis que d’autres enquêtes semblaient avoir pris un retard considérable. Les autorités elles-mêmes ont reconnu de possibles défaillances institutionnelles et lancé plusieurs investigations administratives.
Pour de nombreuses associations de protection de l’enfance, l’affaire Lyhanna ne constitue pas une exception mais l’illustration tragique d’un mal plus profond. Au micro de Sud Radio, Jean Sannier, avocat de l’association Innocence en danger, rejette l’idée d’un simple accident de parcours : "Je ne vais même pas parler de dysfonctionnement. Parce qu'un dysfonctionnement, ça se corrige. Là, on est face à un système qui fonctionne comme il est prévu qu'il fonctionne. C'est-à-dire qu'il enraye absolument partout".
"Surtout, il n'y a pas assez de volonté au sein du système judiciaire"
Les critiques visent autant le manque de moyens que l’absence de réactivité de certaines institutions. Selon plusieurs enquêtes de presse, des alertes anciennes concernant le suspect n’auraient pas été traitées avec la célérité nécessaire, malgré la gravité des accusations formulées.
Pour Jean Sannier, l’explication ne peut pas être uniquement budgétaire. "Bien entendu qu'il y a une question de moyens, bien entendu qu'il n'y a pas assez de magistrats, bien entendu qu'il n'y a pas assez de temps, pas assez de personnel. Mais surtout, il n'y a pas assez de volonté. Parce que l'on voit dans ce dossier qu'on pouvait très bien, avec un simple appel téléphonique à l'issue de la première affaire extrêmement grave… Parce que cet individu, il va progresser. Il progresse très tranquillement : relation inappropriée avec une mineure de 17 ans, ça passe à l'as, il n'y a pas d'infraction. Donc, on passe au stade supérieur : viol, pas de soucis. Viol aggravé, viol répété… pas de soucis ! Mais on passe au meurtre. Et ça, c'est une évolution qui a mis plusieurs années. Donc, très clairement, si, à l'issue de la première grave, très grave affaire, celle de la petite Rosa, au lieu de répondre à la maman 'arrêtez de venir nous emmerder, sinon c'est nous qu'on va criminaliser'… Vous vous rendez compte de cette maman qui a cette petite fille qui a été violée à plusieurs reprises, et qui se voit par des hommes en uniforme se dire 'madame, ne venez plus parce que sinon on va engager des poursuites à votre rencontre' ? Vous croyez que ça, c'est une question de moyens ?", s'émeut Jean Sannier à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
"Cette fois-ci, on y place tous nos espoirs !"
Au micro de Sud Radio, l’avocat cite également des affaires plus récentes pour illustrer les lenteurs persistantes de la justice : "J'ai dans un périscolaire deux enfants, huit ans, qui dénoncent les jeux scatophiles et urophiles de l'animateur. Les dénonciations sont très précises. Le comportement de l'animateur ne laisse pas un instant douter que cela ne puisse se qualifier que de viol. Et bien, la plainte est déposée le 17 avril, l'individu est mis en garde à vue. Et puis, à l'issue de sa garde à vue, aussi stupéfiant que ça puisse paraître, il est remis en liberté. On apprend que l'enquête va se poursuivre probablement la deuxième quinzaine de juillet. Parce qu'il n'y a pas de psychologue susceptible d'accueillir la parole de l'enfant avant la deuxième quinzaine de juillet. Il faut que l'affaire de la petite Lyhanna sorte pour que la gendarmerie s'aperçoive que si, il y a la possibilité d'écouter cet enfant ce matin ! On est donc le 8 juin, voilà comment ça se fonctionne !"
Dans plusieurs villes de France, des rassemblements citoyens ont été organisés pour réclamer des réformes. "Innocence en danger lutte depuis maintenant 40 ans. Et depuis 40 ans, nous entendons le même discours. Nous entendons les politiques, à chaque fois qu'il y a une affaire importante, venir s'émouvoir, venir faire des déclarations. Et puis, chaque déclaration, chaque évènement chasse l'autre, et nous ne voyons rien. Alors peut-être que cette fois-ci, on y place tous nos espoirs ! On place tous nos espoirs d'abord dans cette manifestation qui aura lieu ce soir devant tous les tribunaux. Ce sont des manifestations de citoyens, ce n'est pas des gens syndiqués ni des gens engagés. Ce sont les citoyens qui veulent dire nous ne pouvons plus croire dans une justice qui n'est plus capable de protéger les plus faibles. Une justice qui ne peut pas protéger les enfants n'a plus aucune raison d'être", estime Jean Sannier au micro de Sud Radio.
L’affaire Lyhanna est désormais devenue bien plus qu’un fait divers. Elle pose une question fondamentale : combien d’alertes faudra-t-il encore avant que la protection des enfants devienne une priorité effective de l’action judiciaire ?
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