Mais leur retour dans les champs n’est pas automatique. Les dérogations restent soumises à des conditions strictes et à l’intervention de l’Anses. Et La France insoumise entend remettre leur interdiction sur la table de l’Assemblée nationale à l’automne.
La réintroduction des néonicotinoïdes est soumise au bon vouloir de l'Anses
Le feuilleton des néonicotinoïdes connaît un nouveau rebondissement. Publiée au Journal officiel le 19 août 2026, la loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles permet désormais, sous conditions et temporairement, de déroger à l’interdiction de l’acétamipride pour la noisette et du flupyradifurone pour les pommes, les cerises et les betteraves sucrières.
Le changement est majeur. En août 2025, le Conseil constitutionnel avait censuré le retour de l’acétamipride prévu par la loi Duplomb, jugeant ses garanties insuffisantes. Le 14 août 2026, les Sages ont cette fois estimé le nouveau mécanisme suffisamment encadré. Les dérogations sont limitées à trois ans et supposent notamment une menace grave pour les cultures, l’absence ou l’insuffisance manifeste d’alternatives et l’existence d’un programme de recherche pour en développer.
Cela ne signifie cependant pas que ces produits peuvent être immédiatement utilisés. L’Anses joue désormais un rôle décisif et peut notamment limiter géographiquement une dérogation. Le Conseil constitutionnel a également précisé que si l’agence ne se prononce pas dans le délai prévu de deux mois, son silence devra être considéré comme un refus.
"C’est l’hypocrisie de tout le monde !"
Pour Jérôme Bayle, éleveur bovin et figure de la contestation paysanne en Haute-Garonne, ce débat doit être replacé dans celui de la concurrence internationale "C’est l’hypocrisie de tout le monde, je suis désolé. Quand on interdit de faire du poulet semi-industriel parce qu’on a 30.000 poulets, quand on interdit de le produire en France et qu’à côté de ça, on importe du poulet d’Ukraine ou de Thaïlande, où il y a cinq ou six millions de poulets dans des bâtiments, qui n’ont jamais vu le jour, c’est quand même se dire qu’au final, on n’est pas cohérents dans nos propos", estime-t-il au micro de Sud Radio.
C’est l’un des arguments des défenseurs de la réautorisation : l’acétamipride demeure autorisé au niveau européen, ce qui alimente chez certains producteurs français le sentiment d’une distorsion de concurrence. Les opposants rappellent, eux, que le Conseil constitutionnel reconnaît lui-même les incidences de ces substances sur la biodiversité, notamment les pollinisateurs et les oiseaux, ainsi que leurs conséquences possibles sur l’eau, les sols et la santé humaine.
"Des tomates françaises, les Français ne peuvent plus les acheter"
Toujours à l'antenne de Sud Radio, Jérôme Bayle dit comprendre ces inquiétudes : "Je peux comprendre l’inquiétude des Français. Mais je ne sais pas s’ils ont vu dans les supermarchés : aujourd’hui, il y a des tomates françaises, puisque, sous l’excuse qu’il n’y a pas eu d’eau, qu’il y a eu la sécheresse et qu’il y a eu de la chaleur, il y a des tomates françaises à 8 euros le kilo ! Les Français ne peuvent plus l’acheter".
Pour l’éleveur, la question des pesticides est ainsi indissociable de la crise économique traversée par le secteur. "D’ici mi-mai, s’il n’y a rien qui se fait pour l’agriculture française, je peux vous dire que ça va être un désastre. Il y a une étude qui est sortie. Ce n’est pas moi qui l’ai faite - c’est un sondage de la Chambre d’agriculture de la Charente, réalisé auprès de 1.800 agriculteurs. Il y a 64% des agriculteurs qui veulent arrêter leur profession, qui veulent arrêter leur activité. Donc ça, c’est plus grave. Et malheureusement, on n’aura pas huit mois à attendre qu’il y ait un autre homme politique qui soit élu à la tête du pays", poursuit Jérôme Bayle au micro de Sud Radio.
"Aujourd’hui, sans agriculture française, on sera encore plus dépendants de la production étrangère"
Il réclame désormais une réponse politique plus large : "Aujourd’hui, ce qu’il faut faire, c’est que, si le président de la République veut sortir par la grande porte, s’il veut laisser quand même une trace un peu forte pour l’agriculture, il faut vraiment qu’il arrive à prendre des mesures et qu’il les annonce dès la rentrée, pour l’agriculture, pour notre souveraineté et pour notre autonomie alimentaire. Parce que, dites-vous un truc : aujourd’hui, sans agriculture française, on sera encore plus dépendants de la production étrangère. Et vous savez, quand ce sont les autres qui décident pour nous, souvent, on est juste obligés de se taire et de payer. Malheureusement, je crains ça".
Le débat dépasse donc largement deux molécules. "Aujourd’hui, il faut un plan fort pour l’agriculture. Je vais rencontrer des politiques pour leur expliquer. Et si aujourd’hui on n’a pas une mesure, un plan sur un, deux, trois, quatre ou cinq ans, avec des milliards d’euros pour restructurer l’agriculture française… Moi, je peux entendre la population française, qui est inquiète à propos des pesticides, qui est inquiète pour la santé de ses enfants, pour la qualité de l’eau… Je l’entends très bien et je peux le concevoir. Mais à côté de ça, il faut aussi arrêter cette hypocrisie qui consiste à dire : 'Moi, je ne veux pas que les agriculteurs stockent de l’eau, mais, par contre, je veux laver ma voiture trois fois par semaine et je veux continuer à remplir ma piscine une fois par semaine'", conclut Jérôme Bayle au micro de Sud Radio.
Et la bataille politique n’est pas close. LFI prévoit d’utiliser sa niche parlementaire du 29 octobre 2026 pour tenter de revenir sur les dispositions permettant ces dérogations. En l’état, le retour des néonicotinoïdes a donc franchi l’obstacle juridique, mais leur utilisation effective dépend encore des autorisations accordées et peut toujours être remise en cause par le Parlement ou devant la justice. Générations Futures a déjà annoncé son intention de contester d’éventuelles dérogations.
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