single.php

“Papa, maman, si vous m’obligez à retourner à l’école, je me tue” : Paroles de harcelés

TÉMOIGNAGES SUD RADIO – Entre 2022 et 2024, les signalements liés au harcèlement scolaire sont passés de 530 à 6 100, selon le ministère de l’Éducation nationale. Une hausse considérable, qui illustre surtout une parole qui se libère, plus qu’une explosion du nombre de situations.

Parents, anciens élèves, anciens harceleurs : Sud Radio a recueilli des récits inédits, difficiles, livrés sans filtre, en lien avec le harcèlement scolaire. Des paroles parfois glaçantes, mais qui témoignent d'une réalité qui ne cesse de s'amplifier.

  • Romina, déléguée de parents d’élèves, école primaire

« Moi je suis déléguée de parents d’élèves dans une école primaire, dans un petit village. Ma fille y est scolarisée. Et déjà, on a eu des soucis de harcèlement scolaire dans ces petites classes, en CE2 et en CM1.

"Quand les problèmes sont installés d’une année sur l’autre, après, on a du mal à faire face"

La première année a été très difficile. En plus, il y a eu beaucoup de turnover au niveau des enseignants et de la direction. Aujourd’hui, elle a 25 ans. Il y a un traumatisme évident. Sa scolarité est fichue, sa situation professionnelle est compliquée et qui ne les suivent pas sur la durée. Quand les problèmes sont installés d’une année sur l’autre, après, on a du mal à faire face.

On a quand même pris le taureau par les cornes. L’inspecteur académique est venu, il nous a rencontrés, et des choses ont été mises en place. Même s’il y a un enfant qui, malgré tout, a quitté l’école, les parents ont préféré le mettre dans le privé. Pour les autres enfants, ça se passe beaucoup mieux.

"Le harcèlement se passe aussi sur les temps périscolaires, à la cantine, à la garderie"

Il y a eu une vraie réflexion, notamment parce que le harcèlement ne se passe pas que dans la classe. Ça se passe aussi sur les temps périscolaires, à la cantine, à la garderie. Il faut que les agents soient formés, que les enseignants et les agents se parlent, qu’il y ait du lien.

Les enfants ont besoin de sentir qu’ils sont écoutés, entendus, et que cette écoute débouche sur quelque chose de concret. Là, l’inspecteur académique a mis en place une conseillère pédagogique qui intervient deux fois par mois dans les classes. Son objectif, c’est de renforcer le groupe, et ça fonctionne.

Mais je tiens à souligner une chose : le harcèlement commence déjà très tôt, à ces petits âges-là. Et les parents d’enfants qui sont auteurs de harcèlement sont souvent démunis. Quand, pendant un, deux, trois ans, on vous dit “ton enfant a embêté un tel”, il n’y a aucune solution proposée pour ces enfants-là. »

  • Pierre, père de famille, enseignant-chercheur

« Non, ce n’est pas en CE2 ou en CM1. C’est encore pire. Ça a commencé en moyenne et grande section.

Notre fille avait environ cinq ans. On lui a dit de ne pas porter certains vêtements, on lui a fait des remarques. Très vite, elle a été en souffrance. Elle a pris du poids, elle faisait des réveils nocturnes en disant : “Papa, j’ai envie de me couper les cuisses parce que les enfants disent que j’ai des grosses cuisses.

Quand on est allés voir les parents, ils nous ont répondu que leurs enfants n’étaient pas capables de dire ça, que ce n’était pas grave. On est allés voir la direction. Le directeur a essayé d’agir, mais ça n’a pas fonctionné.

Papa, j’ai envie de me couper les cuisses parce que les enfants disent que j’ai des grosses cuisses.

À l’âge de six ans, le directeur de l’école a pris notre fille à partie devant toute la classe, devant l’enseignante, pour lui demander de parler de la mort parce qu’elle avait osé dire à son harceleuse “tu veux me tuer”.

À sept ans, on a déscolarisé notre fille. Elle est rentrée à la maison en disant : “Papa, maman, si vous m’obligez à retourner à l’école, je me tue.” Depuis deux ans, elle est déscolarisée. On n’a aucune solution. On a même reçu des menaces de mort. Les psychologues scolaires n’ont pas été autorisés à nous recevoir.

On cherche une école privée, on n’a que des refus. Aujourd’hui, on envisage de quitter la France. Pas Paris, la France. On va probablement partir dans un pays scandinave.

Moi, ça fait vingt ans que je suis dans l’enseignement. Ce que je vois, c’est le “pas de vague”. L’institution protège l’institution. Quand un enfant n’a pas les mots pour dire ce qu’il vit, la violence s’exprime autrement. Et cette violence, elle est devenue intrinsèque à l’école. »

  • Jean-François, ancien harceleur

« Je témoigne parce que j’ai été harceleur. J’ai 54 ans aujourd’hui, mais c’est quelque chose qui est toujours ancré en moi, et je n’en suis pas fier.

J’étais en 5e. Je jouais au rugby, je faisais un peu le malin. Il y avait un petit souffre-douleur dans la classe, plus petit, beaucoup plus léger que moi. Je ne sais pas pourquoi il m’énervait. Ça a commencé dès le début de l’année. Des claques derrière la tête, des croche-pieds.

"Aujourd’hui, si je pouvais lui parler, je lui dirais simplement pardon"

Un samedi après-midi, alors que je faisais mes devoirs, quelqu’un a sonné chez moi. C’était ce garçon, avec son père. Mon père est allé ouvrir. Dix minutes plus tard, il m’a appelé. Il m’a dit : “J’ai appris beaucoup de choses en dix minutes, je n’ai pas du tout apprécié ce que j’ai entendu. J’ai rassuré ton camarade et son père, et je leur ai dit que ça ne se reproduirait plus.”

Mon père m’a lancé un regard. Il ne m’a jamais levé la main dessus. Mais j’ai compris le message. Et je n’ai plus jamais touché ce garçon. Jamais. Aujourd’hui, si je pouvais lui parler, je lui dirais simplement pardon. »

  • Frédéric, père d’une victime de harcèlement

« Pour ma fille, ça a commencé à l’école maternelle. À cet âge-là, les enseignants ne voyaient rien, mais il y avait déjà des pressions, des insultes, des mises à l’écart. “Tu ne joues pas avec nous”, des regards, des exclusions.

En primaire, ça s’est aggravé. Les insultes sont arrivées, les pièges aussi. Des situations où on poussait ma fille à faire des erreurs pour qu’elle se fasse punir à la place des autres. Quand on en parlait, on avait l’impression que c’était nous les fautifs, qu’on inventait.

"Aujourd’hui, elle a 25 ans. Il y a un traumatisme évident. Sa scolarité est fichue, sa situation professionnelle est compliquée"

Au collège, elle a appris à se défendre. Et forcément, ça lui est retombé dessus. Il ne fallait pas riposter. Il y avait des insultes, des coups, des vols. Ce qui m’a le plus marqué, c’est quand la professeure principale nous a dit : “Je préfère prendre parti pour la majorité plutôt que pour votre fille.

On a fini par la déscolariser. Dans la nouvelle école, ça se passait bien, jusqu’à ce que les anciens harceleurs arrivent devant le portail et que ça recommence, avec d’autres élèves qui prenaient le relais.

Aujourd’hui, elle a 25 ans. Il y a un traumatisme évident. Sa scolarité est fichue, sa situation professionnelle est compliquée. On a essayé des thérapies, mais les séquelles sont toujours là. »

L'info en continu
18H
17H
16H
15H
14H
13H
Revenir
au direct

À Suivre
/