Le marché de l’optique représente plusieurs milliards d’euros chaque année en France. Les lunettes et les lentilles de contact sont en grande partie remboursées par la Sécurité sociale et les mutuelles, ce qui crée un système où les professionnels sont en relation directe avec les organismes payeurs. Ce fonctionnement, combiné à des montants parfois élevés pour certains équipements, peut ouvrir la porte à diverses dérives.
Les opticiens usent de plusieurs combines pour frauder
Parmi les fraudes les plus couramment identifiées figure la facturation de produits plus chers que ceux réellement vendus. Concrètement, un opticien peut déclarer auprès de l’assurance et de la mutuelle une monture ou des verres haut de gamme alors que le client repart avec un équipement moins coûteux. La différence est ensuite indûment encaissée. Dans certains cas, les consommateurs eux-mêmes ne sont pas pleinement conscients de la manipulation, surtout lorsque les démarches administratives sont prises en charge directement par le magasin.
D’autres pratiques consistent à multiplier artificiellement les actes facturés. Par exemple, un équipement peut être fractionné sur plusieurs factures pour augmenter le niveau de remboursement. Il arrive aussi que des renouvellements soient déclarés avant l’échéance autorisée, en utilisant d’anciennes ordonnances ou en modifiant les dates de prescription. Ces manipulations permettent de contourner les règles censées limiter la fréquence de remboursement des lunettes.
Les autorités pointent également des cas de fausses ordonnances ou de prescriptions falsifiées. Les contrôles révèlent parfois des documents modifiés afin de justifier la délivrance d’équipements non conformes aux prescriptions médicales ou pour obtenir un remboursement injustifié. Bien que ces situations restent minoritaires, elles représentent des montants significatifs lorsqu’elles sont répétées à grande échelle.
Des prix gonflés par les opticiens pour obtenir un remboursement maximal
La fraude peut aussi prendre des formes plus indirectes. Certaines enseignes utilisent des offres commerciales particulièrement agressives — lunettes « gratuites » ou remises spectaculaires — qui reposent en réalité sur une optimisation maximale des remboursements des mutuelles. Dans ces situations, le prix réel des équipements peut être gonflé pour atteindre le plafond de remboursement, ce qui renchérit artificiellement le coût global pour le système de santé.
"C'est certainement l'une des pratiques les plus courantes qui fait plaisir à certains consommateurs et qui se fait au détriment de son pouvoir d'achat. Parce qu'en arnaquant ainsi la mutuelle, il faut pas s'étonner qu'ensuite les tarifs des mutuelles augmentent", commente au micro de Sud Radio Eric Plat, le PDG du réseau d'opticiens Atol. "L'objet de ma dénonciation, c'est qu'on pourrait lutter d'une façon beaucoup plus efficace si les complémentaires santé acceptaient de le faire main dans la main avec les opticiens. Ils le font seuls souvent, en imposant d'ailleurs aux opticiens tout un tas de procédures extrêmement lourdes qui n'empêchent pas cette fraude. Il faut bien le dire. Toutes ces procédures que chaque mutuelle décide d'appliquer pour lutter contre cette fraude n'ont pas d'effet. C'est ça que je dénonce : finalement, tout le monde est amené à payer très cher [face à] une minorité qui fraude. Parce que vous-même, quand vous allez faire des lunettes, l'opticien va faire une demande de prise en charge. Chaque mutuelle a sa procédure. Ces procédures sont lourdes, elles sont longues, vous n'obtenez pas les remboursements immédiatement. Tout ça parce que les complémentaires santé veulent se prémunir de cette fraude, et je les comprends. Mais du coup, chacune appliquant des procédures qui leur sont propres rendent le parcours client extrêmement lourd et très coûteux. Parce que ce parcours client, c'est aujourd'hui à peu près 20% du prix d'une paire de lunettes. C'est-à-dire que la gestion du tiers payant par l'opticien, c'est du temps-homme. Et ce temps-homme, ça a un coût, il est répercuté sur les lunettes", poursuit Eric Plat à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
Des contrôles de l'Assurance maladie qui existent mais qui s'avèrent insuffisants
Face à ces dérives, les organismes d’assurance maladie et les complémentaires santé ont renforcé leurs dispositifs de contrôle. Les audits se multiplient, notamment grâce à l’analyse automatisée des facturations. Les données permettent désormais de repérer plus facilement les anomalies : volumes de ventes anormalement élevés, renouvellements trop fréquents ou prix systématiquement proches des plafonds de remboursement. Mais cette discipline n'est pas générale. "L'un des cas, c'était carrément un salarié de cette complémentaire santé qui était complice de l'opticien et qui délivrait avec la complicité de l'opticien des accords de prise en charge pour des produits qui n'étaient pas qui devaient être remboursés. Donc, vous voyez, c'est assez grave. Le salarié lui-même a été remercié, on l'a su par la suite. Mais la complémentaire n'a pas voulu témoigner à nos côtés", raconte Eric Plat au micro de Sud Radio.
"Ce que je dénonce, c'est le fait que les complémentaires santé ne sont pas partenaires d'enseignes comme nous, qui sommes des intermédiaires de confiance. Parce que, nous, notre intérêt, c'est qu'il y ait le moins de fraude possible sur ce marché. Pour qu'il n'y ait pas de concurrence déloyale et que le l'image de notre enseigne ne soit pas entachée par ces opticiens minoritaires et fraudeurs. Donc, ce qu'on aimerait, c'est simplement pouvoir travailler beaucoup plus ensemble. D'autant plus que moi, j'appartiens à un syndicat qui milite pour la mise en place de la blockchain [dans notre profession]. Voilà, c'est juste plus de coopération pour libérer les autres de cette charge complètement dingue qu'on nous met dessus au nom d'une stigmatisation générale", poursuit Eric Plat à l'antenne de Sud Radio.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.