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Emprise sectaire :"Il faut repenser le phénomène d'emprise" - Thierry Lamote

DÉCRYPTAGE SUD RADIO - Phénomène longtemps associé aux mouvements religieux marginaux, l’emprise sectaire s’étend aujourd’hui à de nouveaux domaines, du développement personnel aux sphères numériques.

Emprise, gourous : pourquoi nous pouvons tous être influencés

Dans un monde marqué par l’incertitude et la quête de sens, la capacité d’influence de certains individus ou groupes soulève des interrogations croissantes sur ses effets et ses dérives.

Une influence souvent invisible mais redoutablement efficace

L’image du gourou enfermé dans une communauté isolée appartient de plus en plus au passé. Désormais, l’emprise psychologique peut s’exercer dans des contextes variés, parfois banals : réseaux sociaux, coaching, relations professionnelles ou même politiques. Cette évolution nourrit une question centrale : les mécanismes d’influence et de manipulation constituent-ils l’une des grandes menaces de notre temps ?

"Je pense qu'aujourd'hui, le principe d'autorité est fragilisé. Il y a une confiance dans les institutions qui ne fonctionnent plus. Et à ce moment-là, face à un monde qui est devenu incompréhensible, on peut avoir tendance à se raccrocher à des discours simplistes. On va sur Internet, et on adopte un discours complotiste. Soit on tombe sur quelqu'un qui est un maître à penser parce qu'on n'a plus de boussole et qu'on est en demande de quelqu'un qui nous éclaire", explique au micro de Sud Radio Thierry Lamote, professeur de psychopathologie clinique à l’Université de Lorraine.

L’emprise repose sur un processus progressif. Elle ne s’impose pas brutalement, mais s’installe par étapes, mêlant séduction, promesses et déstabilisation. Les spécialistes décrivent un mécanisme visant à contrôler peu à peu les pensées, les émotions et les comportements d’un individu, jusqu’à l’isoler de ses repères habituels.

"En général, quand on pense emprise, on imagine quelqu'un qui aurait le pouvoir sur quelqu'un d'autre, qui contrôlerait quelqu'un d'autre. C'est l'image du manipulateur et de la marionnette qu'il fait bouger comme ça, selon sa volonté. C'est plus subtil que ça. Et c'est pour ça que je propose de repenser la notion d'emprise, en se débarrassant du principe de l'autorité. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce n'est pas là où il y a un excès d'autorité qu'on peut repérer des phénomènes d'emprise. C'est là où défaille l'autorité que se que se mettent à proliférer les phénomènes d'emprise et les figures de gourous", nous éclaire Thierry Lamote à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.

Des mécanismes de psychologie sociale que les manipulateurs maîtrisent bien

Contrairement aux idées reçues, les victimes ne sont pas nécessairement fragiles ou naïves. L’influence peut toucher des individus très différents, car elle exploite des ressorts universels : le besoin d’appartenance, la recherche de sens, ou encore le désir de reconnaissance. Les travaux en psychologie sociale montrent que l’être humain est naturellement sensible à l’opinion des autres, et tend à ajuster ses comportements en fonction du groupe ou d’une figure perçue comme légitime.

"Ça fonctionne en général à peu près comme pour les reclus de Monflanquin : on rencontre quelqu'un qui va nous dire : 'vous êtes exceptionnel, vous aurez les moyens de devenir extrêmement riche parce que vous en avez la capacité'. Et ça, on veut coïncider avec ça. Donc, vous allez venir. On a plutôt tendance à s'accrocher à cette espèce d'idéal qu'on nous présente", explique Thierry Lamote au micro de Sud Radio.

Dans les dérives sectaires, cette dynamique est amplifiée. Le discours du leader, souvent charismatique, s’accompagne d’un contrôle de l’information, d’une rupture progressive avec l’entourage et d’une valorisation du groupe au détriment du monde extérieur. L’individu conserve l’impression d’agir librement, alors même que ses choix sont de plus en plus orientés.

Et au fait, pourquoi peut-on être influencé ?

La question de la vulnérabilité est centrale. L’emprise ne résulte pas uniquement de la personnalité de la victime, mais d’une rencontre entre une situation donnée et des techniques de manipulation efficaces. Une période de transition — deuil, rupture, précarité, quête spirituelle — peut rendre une personne plus réceptive à un discours.

Les mécanismes psychologiques en jeu sont bien identifiés : engagement progressif, pression sociale, besoin de cohérence interne. Une fois qu’un individu a accepté un premier pas, même minime, il est plus enclin à poursuivre dans la même direction pour rester en accord avec lui-même. Ce phénomène, bien documenté en psychologie sociale, explique pourquoi l’emprise peut s’installer sans contrainte apparente.

Par ailleurs, les manipulateurs utilisent souvent des techniques de déstabilisation : alternance de valorisation et de critique, promesses de transformation personnelle, ou encore création d’une dépendance affective. L’objectif est de réduire l’autonomie de la personne et de renforcer son attachement au groupe ou au leader.

Les responsables politiques peuvent-ils être assimilés à des gourous ?

La comparaison entre responsables politiques et gourous revient régulièrement dans le débat public, mais elle mérite d’être nuancée. La politique repose en partie sur des mécanismes d’influence légitimes : convaincre, mobiliser, susciter l’adhésion. Ces pratiques ne relèvent pas en soi de l’emprise. "C'est des leaders. Mais normalement, ce sont des leaders qui incarnent l'autorité, c'est-à-dire qu'ils mettent en oeuvre le fait qu'on ne peut pas jouir de tout. Trump est peut-être du côté de l'hubris : quelque chose qui n'est plus très limité, qui n'est plus nécessairement contenu. […] Je pense que les phénomènes d'emprise sont souvent une sorte de délire partagé. C'est parce qu'on partage le délire d'un fou qu'on peut rentrer sous emprise. Si on estime que Trump est un délirant, dans ce cas-là il embarque avec lui toute une population", poursuit Thierry Lamote.

Cependant, certaines dérives peuvent rapprocher ces univers. Le culte de la personnalité, la simplification extrême des discours ou l’appel aux émotions plutôt qu’à la raison peuvent créer des formes d’adhésion très fortes, parfois proches de la fascination. Les recherches sur la formation des opinions montrent que la présence d’individus perçus comme sûrs d’eux ou charismatiques peut orienter durablement les choix collectifs.

La différence majeure réside dans le cadre démocratique. Là où l’emprise sectaire vise un contrôle total et exclusif, la vie politique s’inscrit — en principe — dans un système de contre-pouvoirs, de pluralité d’opinions et de liberté individuelle. Néanmoins, lorsque ces garde-fous s’affaiblissent, le risque de dérive augmente.

Une menace contemporaine protéiforme

Aujourd’hui, l’emprise ne se limite plus aux sectes traditionnelles. Elle peut prendre des formes plus diffuses, portées par des figures d’autorité informelles ou des communautés en ligne. Les gourous modernes se présentent parfois comme des coachs, des experts ou des influenceurs, adoptant des stratégies de captation progressive de leur audience.

Ce caractère protéiforme rend le phénomène plus difficile à identifier et à combattre. L’emprise ne se voit pas toujours, mais ses effets peuvent être profonds : isolement, perte d’autonomie, exploitation financière ou psychologique.

Dans ce contexte, la vigilance collective apparaît essentielle. Comprendre les mécanismes de l’influence, renforcer l’esprit critique et maintenir des liens sociaux solides constituent autant de remparts face à une menace qui, sans être nouvelle, s’adapte aux évolutions de la société.

Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.

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