Le monde de la médecine traverse une invraisemblable zone de turbulence. Depuis le mois de juin, des documents suspects tournent sur les réseaux sociaux, laissant entendre que plusieurs candidats à l'internat auraient bénéficié d'une fuite des sujets et des barèmes avant l'épreuve orale. Mais samedi dernier, l'affaire a pris une tout autre ampleur : un étudiant, resté anonyme, a publié un long témoignage sur un groupe Facebook.
Une fuite organisée via un groupe Telegram éphémère
Dans son texte, l'auteur décrit un système bien rodé : un groupe Telegram temporaire aurait diffusé gratuitement, en amont de l'examen, les questions et les grilles d'évaluation utilisées pour noter les candidats. Ce canal aurait réuni non seulement des étudiants, mais aussi des enseignants et des professionnels de santé en exercice.
L'étudiant reconnaît lui-même avoir profité de ce dispositif, expliquant que sa propre progression spectaculaire au classement en découlerait directement. Pour étayer ses propos, il met en avant l'écart entre les résultats à l'écrit et les résultats à l'oral : selon lui, des centaines de candidats auraient bondi de plusieurs milliers de places d'une épreuve à l'autre.
Le Centre national de gestion contredit l'accusation
Face à ces allégations, le Centre national de gestion (CNG), l'organisme qui pilote le concours, a réagi par communiqué hier. L'institution affirme avoir passé au crible les trois dernières sessions et livre des données précises : moins de 2 % des candidats auraient progressé de plus de 2 000 places après les oraux, et ce quelle que soit l'année ou la spécialité visée.
Le CNG va plus loin en démontant, chiffre par chiffre, le récit de l'étudiant anonyme : chaque année, moins de vingt candidats gagneraient au moins 3 000 places, moins de cinq atteindraient un bond de 4 000 places, et moins de deux dépasseraient les 5 000 places. Pour l'organisme, ces ordres de grandeur excluent toute fraude massive.
Un concours à haute tension pour plus de 10 000 étudiants
Chaque année, plus de 10 000 étudiants en sixième année de médecine se présentent à ce concours national, qui détermine leur spécialité et leur lieu d'affectation pour la suite de leur cursus. L'épreuve se divise en deux temps : les épreuves dématérialisées nationales (EDN), un écrit qui compte pour 60 % de la note finale, et l'examen clinique objectif structuré (ECOS), un oral fondé sur des mises en situation qui pèse 30 %. Les 10 % restants tiennent compte du parcours personnel du candidat, engagement associatif ou expérience professionnelle inclus.
C'est précisément cet oral, réputé difficile à truquer puisque les grilles sont censées rester confidentielles jusqu'au dernier moment, qui se retrouve au cœur de la polémique.
Des doyens qui écartent l'hypothèse d'une fuite
Isabelle Laffont, présidente de la Conférence des doyens et doyennes de médecine, a apporté sa propre contradiction à franceinfo ce mardi. Selon elle, le calendrier logistique rendrait une fuite quasiment impossible : les grilles ne seraient éditées dans les facultés qu'à 6h45 le matin de l'épreuve, remises aux examinateurs une quinzaine de minutes plus tard, suivies d'une brève formation collective avant le démarrage des épreuves à 8h. Un enchaînement trop serré, selon elle, pour permettre une diffusion préalable.
Elle indique par ailleurs avoir eu connaissance de rumeurs de triche dès juillet et avoir alerté les ministères de la Santé et de l'Enseignement supérieur, qui auraient depuis ouvert une enquête.
Vers une réforme des épreuves ?
Face à l'incertitude, l'ANEMF plaide pour une réforme structurelle plutôt qu'une simple enquête au cas par cas. Thibault Patey propose de transformer l'ECOS en épreuve seulement qualificative, où l'obtention d'un score minimal de 10/20 suffirait à valider le concours, sans que la note continue d'influencer le classement final. Une manière, selon lui, de neutraliser le problème tant que l'équité de l'épreuve ne peut être pleinement garantie.