A l'approche du dixième anniversaire de l'attentat de la Promenade des Anglais, Nice se trouve confrontée à la difficulté de représenter l'horreur qui a fait 86 morts et plus de 400 blessés le soir du 14 Juillet 2016.
Le sujet est sensible: mi-juin, le Théâtre national de Nice a dû annuler, à la demande d'associations de victimes qui refusaient que leur souffrance devienne matière d'une oeuvre sans leur accord, une lecture du texte d'une avocat évoquant leur expérience le soir du drame et après.
"Nice porte ses anges dans son coeur", proclament depuis quelques jours dans les rues de la ville des affiches bleu ciel frappées de rubans tricolores et d'un coeur dessiné avec le nom des morts, pour annoncer les commémorations élaborées avec les associations.
Mais le bleu ciel reste très loin des scènes de guerre évoquées par les victimes, témoins et secouristes présents ce soir-là. Et il en est de même pour l'exposition "Mémoire, miroir de notre humanité" que la mairie a ouverte cette semaine dans le centre ville, qui se limite aux différentes formes d'hommages qui ont suivi, à travers de grandes photos sur des panneaux.
On y voit les fleurs, les montagnes de peluches, les mots peints sur le sol, puis les cérémonies, le mur de 86 faisceaux bleus pointant vers le ciel chaque 14 juillet à 22h34... jusqu'à l'hommage scintillant rendu par les supporters lensois à la 86e minute de la finale de Coupe de France Nice-Lens fin mai au Stade de France.
Un message de dignité et de résilience adressé aux Niçois et aux touristes "qui ne cherchent pas cette mémoire", explique Anne Murris, présidente de l'association Mémorial des anges, qui a perdu sa fille Camille, 27 ans.
- "Matière inflammable" -
Pour approcher la douleur, il faut pénétrer à la Villa Massena, où une exposition "Nice, dix ans de mémoire et de résilience" a été inaugurée jeudi au milieu des dorures et portraits du Second empire. A côté des 20 drapeaux des nationalités des victimes, des unes de presse, des dépêches AFP, des messages de soutien venus du monde entier, des textes de discours, des dessins d'enfants... Et le témoignage en vidéo de quatre enfants victimes, désormais jeunes adultes, témoignant de leur parcours de reconstruction.
Mais aucune trace des centaines de personnes paniquées, parfois blessées ou sans nouvelles de proches, qui se sont réfugiées dans les jardins de la villa située sur la "Prom" le soir du drame, et qui ont dû y rester plusieurs heures, dans le vacarme des sirènes, jusqu'à ce que le danger d'attaques multiples soit écarté.
Le rôle du musée "n'est peut-être pas de faire passer nos sentiments, nos blessures, nos tristesses (...), mais simplement de rester sur des faits" et "d'amener une réflexion", explique Jean-Pierre Barbero, directeur de la Villa Massena.
Appuyer crûment sur la douleur, c'est en revanche le parti pris de Thierry Vimal, écrivain qui a perdu sa fille Amie, 12 ans, et qui a présenté la semaine dernière "Prom_14", une adaptation théâtrale de ses chroniques du procès des complices, mis en scène par Jonathan Gensburger et interprétée par Julien Storini.
Refusée par les principales scènes de la ville mais jouée dans un petit théâtre indépendant, la pièce évoque pêle-mêle le témoignage insoutenable d'une passante qui n'a pas réussi à sauver une petite fille, les pilleurs et les oiseaux qui ont profané les corps, les organes prélevés inutilement lors de certaines autopsies, les tensions entre les victimes, les bancs pleins à craquer le jour de la diffusion des images de vidéosurveillance...
Mais aussi un fou rire quand l'accent et l'émotion d'une victime ont transformé le "camion blanc" de son récit en "crème Mont-Blanc".
"C'est une matière inflammable", reconnaît le metteur en scène. "Ca peut aller dans le sens qu'on attend, politiquement correct, avec un joli message à la fin. Et ça peut être aussi beaucoup plus cruel, trash, irrévérencieux, déconnant. Mais ce n'est pas un texte sur l'universalité de la douleur, c'est Thierry qui a vécu ça et qui témoigne en tant que Thierry".
Par Fanny CARRIER / Nice (AFP) / © 2026 AFP