"Par peur de mal faire, je retenais mon ballon, jusqu'à ne plus le lancer correctement": il y a 10 ans, le volleyeur français Jean Patry, pris dans l'engrenage mental qui frappe de nombreux sportifs de haut niveau, perd son geste au service, pourtant réalisé des milliers de fois.
Double champion olympique, 192 sélections, Patry, 29 ans se souvient parfaitement du moment - un "match sans vraiment d'enjeu, de centre de formation" - à Montpellier, où la machine s'est enrayée.
"Je me suis pris la tête par peur de mal lancer, avec l'entrée d'un dirigeant dans la salle, raconte-t-il à l'AFP, je ne sais pas pourquoi j'ai eu ce questionnement, mais c'est arrivé".
Un phénomène "sournois", dit-il: "Il suffit d'un tout petit truc qui nous passe par la tête et on s'y attache". Dans son cas, un regard extérieur. Le pointu français, qui a appris à cohabiter avec cet élément, admet "qu'au début on se sent un peu bête, faible". Ses coéquipiers ? "Ils ont bien vu que j'étais dans l'impossibilité de lancer le ballon".
Le phénomène est multiforme et ancien. Dans les années 2000, Denis Hauw, professeur de psychologie du sport à l'Université de Lausanne, travaille avec l'équipe de France de trampoline: "on en parlait déjà à ce moment-là, et même avant", avec notamment le phénomène de "perte de figure", se souvient-il.
Dans ce cas, le problème ne réside pas toujours dans une crispation du geste, mais dans le fait "de changer la figure" initiale. "Parfois même, (les athlètes) faisaient des choses plus compliquées, poursuit M. Hauw, c'est un espèce de court-circuitage du programme moteur qui part sur autre chose que ce qui était prévu. Et il suffisait d'une fois pour générer un blocage et ne plus vouloir y aller".
- "Paralysée par la peur" -
La gymnaste britannique Bryony Page lors de la finale olympique du trampoline le 2 août 2024 à Paris
Lionel BONAVENTURE - AFP
La championne olympique britannique Bryony Page, explique par exemple pour la chaîne Olympics avoir été plus tôt dans sa carrière, "paralysée par la peur".
"On se fige. J'ai perdu tous les mouvements les uns après les autres. J'en récupérais mais j'en perdais un autre et j'ai fini par tout perdre", dit la trampoliniste, qui a dû réapprendre ses figures. En 2021, le cas de la gymnaste Simone Biles, victime de "twisties" (perte de repères sur les sauts), avait donné une large résonance au phénomène.
"Tu te concentres sur toutes les choses minuscules, sur comment tu te sens, sur ta main. Cela bloque encore plus", ajoute la volleyeuse française Iman Ndiaye, qui a aussi traversé une perte de confiance au service.
Psychologue et préparatrice mentale à l'Insep (Paris), Anaelle Malherbe traite environ un cas par an de sportif confronté au blocage mental, qui concerne de multiples disciplines -comme le "yips", mouvement musculaire incontrôlé en golf- et de sources possibles.
"De ce que j'ai vu, cela se cristallise plutôt par rapport à un aspect psychologique", explique-t-elle, donnant l'exemple d'un volleyeur, "dont le père était lui-même joueur de haut-niveau. A un moment donné, il a eu un plafond de verre et cela s'est cristallisé au service", notamment car "faire mieux que son père créait du stress et un auto-sabotage inconscient".
Le chercheur Denis Hauw a relié le phénomène à certains moments-clés de la vie: "des sportifs connaissaient des pertes de figure au moment du bac, un trampoliniste venait lui de se séparer de sa femme...". La peur de se blesser peut aussi être un facteur.
S'il reste difficile de comprendre ce qui se passe dans le cerveau du sportif, certains comme Jean Patry ont mis en place des routines pour contourner le problème: se parler à soi-même, lever la jambe, demander "à un coéquipier de se rapprocher" pour porter son attention ailleurs.
Des habitudes qui peuvent avoir l'effet d'un simple "pansement", prévient M. Hauw, qui relève qu'il "existe peut-être quelque chose de sous-jacent".
- Hypothèses -
Ainsi, Anaelle Malherbe essaye "de comprendre la personne, son histoire, pour l'accompagner".
Au-delà de la thérapie, Denis Hauw suggère lui d'anticiper le problème dès l'apprentissage, via "la variabilité de pratique".
Par exemple, "si je sais servir sans personne autour de moi, il faut apprendre à servir avec une personne qui passe, plus de bruit, de fatigue".
Jean Fournier, psychologue et maître de conférence à l'Université Paris-Nanterre, évoque lui des méthodes "où l'on apprend à faire, non pas avec les distractions externes, mais aussi internes. Comme mettre des oreillettes aux athlètes, leur murmurer les distractions qu'ils pourraient avoir, pour apprendre à vivre avec".
Plusieurs "hypothèses" restent à valider, comme "les nouvelles méthodes pédagogiques sur la variabilité", "est-ce qu'il y a des profils de sportifs plus sensibles", "que se passe-t-il vraiment au niveau des schémas moteurs", énumère Denis Hauw, qui évoque par ailleurs un "programme de recherche" déposé sur le sujet mais qui n'a pas été financé.
Si le phénomène peut ainsi toucher une multitude de sportifs, les recherches demeurent rares.
Par Laurie VEYRIER / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP
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