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Narcotrafic en France : quand tout a basculé lors de l'évasion d'Amra en 2024

La première alerte a été lancée en mai 2024 après l'évasion sanglante de Mohamed Amra. Ce jour-là, pour les spécialistes du narcotrafic interrogés par l'AFP, un palier a été franchi, mettant en lumière la dangereuse montée en puissance en France de cette criminalité organisée, bien présente déjà aux Pays-Bas.

GABRIEL BOUYS - AFP/Archives

La première alerte a été lancée en mai 2024 après l'évasion sanglante de Mohamed Amra. Ce jour-là, pour les spécialistes du narcotrafic interrogés par l'AFP, un palier a été franchi, mettant en lumière la dangereuse montée en puissance en France de cette criminalité organisée, bien présente déjà aux Pays-Bas.

Le second coup de tonnerre a retenti le 13 novembre 2025 à Marseille, lorsque Mehdi, 20 ans, jeune frère d'Amine Kessaci, militant écologiste engagé dans la lutte contre le narcobanditisme, a été tué en plein après-midi de plusieurs balles.

"Un crime d'intimidation" constituant un "point de bascule" selon les autorités, qui a tétanisé la cité phocéenne et au-delà, entraînant un branle-bas de combat jusqu'au plus haut sommet de l'Etat.

Avec des interrogations: la France est-elle devenue un narco-Etat ? A-t-elle basculé sous l'emprise de mafias, à l'image des Pays-Bas menacés par la Mocro Maffia depuis une dizaine d'années ?

Un bouquet de fleurs au rond-point où Mehdi Kessaci, frère de l’écologiste et militant anti-drogue Amine Kessaci, a été assassiné, le jour d’une marche en son hommage et pour protester contre le trafic de drogue, le 22 novembre 2025

Un bouquet de fleurs au rond-point où Mehdi Kessaci, frère de l’écologiste et militant anti-drogue Amine Kessaci, a été assassiné, le jour d’une marche en son hommage et pour protester contre le trafic de drogue, le 22 novembre 2025

CLEMENT MAHOUDEAU - AFP/Archives

"La vraie bascule, c'est Amra: c'était un trafiquant qui n'était pas dans le haut du spectre, il est parvenu à recruter une bande de +barjots+ pour l'évader et flinguer deux agents pénitentiaires", explique à l'AFP un enquêteur de l'Ofast, l'Office anti-stupéfiants.

Cette attaque du fourgon pénitentiaire qui transportait Mohamed Amra, au péage d'Incarville dans l'Eure, était la première mortelle depuis 1992.

"Avant", relève l'enquêteur de l'Ofast, "les barons des réseaux de cannabis ne défiaient pas l'Etat". Dorénavant, "la puissance financière de la cocaïne pousse les narcotrafiquants à employer une violence à la hauteur de ces enjeux".

Avec la manne financière que représente la cocaïne, "ils ont", estime l'enquêteur, "des facultés décuplées pour corrompre agents pénitentiaires, policiers, gendarmes, juges, etc". Amra, rappelle-t-il, avait "une surface financière telle qu'il est allé à la confrontation avec l'Etat et ses représentants, puis le jour où il a été arrêté (le 22 février 2025 en Roumanie, NDLR), il a proposé deux millions d'euros aux policiers".

- Corruption -

Même analyse d'un spécialiste en cybercriminalité, qui s'inquiète d'une augmentation des risques liés à la corruption car "tout est achetable". Dans un rapport publié en décembre, la Cour des comptes insiste sur la nécessité de renforcer la détection des faits de corruption dits de "basse intensité", comme la consultation illicite de fichiers de police.

Le chiffre d'affaires du marché de la drogue en France était estimé en 2023 à environ 7 milliards d'euros, dont la moitié pour la seule cocaïne, selon les données du ministère de l'Intérieur.

Depuis 2023, qui constituait déjà avec 23 tonnes un record de saisies de cocaïne par les autorités françaises, le phénomène ne fait que s'amplifier: 54 tonnes saisies en 2024, soit une hausse de 130%, et un nouveau record en vue pour 2025. En novembre, en déplacement en Martinique, le patron de l'Ofast Dimitri Zoulas notait, dépité, qu'en "septembre, on était déjà à plus de 70 tonnes".

Des douaniers avec un paquet de cocaïne découvert à l'aéroport d'Orly au sud de Paris le 7 novembre 2022

Des douaniers avec un paquet de cocaïne découvert à l'aéroport d'Orly au sud de Paris le 7 novembre 2022

Geoffroy Van der Hasselt - AFP/Archives

"Le tsunami blanc" décrit par les autorités est loin de perdre de sa puissance, avec une production mondiale de 4.000 tonnes. "A partir du moment où le produit est si disponible", poursuit Dimitri Zoulas, "il est exporté des zones de production, principalement la Colombie, le Pérou et la Bolivie, dans toutes les directions et évidemment vers les Antilles" pour ensuite arriver dans l'Hexagone.

A cette "surproduction mondiale" s'ajoutent "un marché américain bouché et un marché européen considéré comme sous-exploité et donc comme un marché en devenir", résume l'enquêteur de l'Ofast. En outre, le prix au détail de la cocaïne a nettement baissé, à 58 euros le gramme en 2024 contre 66 en 2023.

- L'Etat défié -

"On arrive à contenir le phénomène, la France n'est pas les Pays-Bas, la Belgique ou le Mexique", tempère auprès de l'AFP un policier de haut rang, tout en dressant un tableau plutôt sombre.

"Il y a des paliers, on a une criminalité organisée qui augmente et dont les manifestations sont de plus en plus étendues sur l'ensemble du territoire, ce qui n'était pas le cas avant", dit-il. "Avant, il y avait des règlements de comptes à Marseille, en Corse, dans une moindre mesure à Nantes, Grenoble et en région parisienne. Aujourd'hui, c'est partout".

Pour ce spécialiste de la criminalité organisée, le défi lancé à l'Etat par les trafiquants s'est matérialisé également avec la conférence de presse clandestine du gang marseillais de la DZ Mafia, début octobre 2024. Dans une mise en scène reprenant les codes des nationalistes corses, des hommes encagoulés avaient réfuté leur implication dans l'assassinat d'un adolescent et d'un chauffeur de VTC.

Le policier cite aussi les attaques de prisons, signées DDPF (pour "défense des prisonniers français"), en avril 2025, que les enquêteurs lient aux narcotrafiquants.

Après l'assassinat du frère d'Amine Kessaci, nombre de hauts responsables policiers, sous couvert d'anonymat, craignent que l'étape suivante soit le meurtre d'un magistrat, d'un avocat ou d'un journaliste. "Cela est bien arrivé aux Pays-Bas", confie l'un d'eux. A Marseille, plusieurs personnalités sont sous protection policière car menacées, comme l'ex-directrice de la prison des Baumettes.

Avec la création début janvier du Pnaco, le parquet national spécialisé dans la criminalité organisée, le gouvernement espère des résultats.

"Aujourd'hui on a des outils juridiques, humains, des moyens techniques, on a des procédures judiciaires", a affirmé ainsi fin janvier sur BFMTV le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez. "La lutte contre le narcotrafic, c'est une guerre et on gagne beaucoup de batailles (...). Il y a des territoires que nous avons reconquis".

Un haut responsable parisien, à l'instar du ministre, assure que la France n'est "pas un narco-Etat". "On n'y est pas encore et cela n'arrivera pas, au regard de l'ampleur du travail de la police", ajoute-t-il.

Mais la justice a du mal à suivre, en raison d'une chaîne pénale "engorgée", déplore le spécialiste de la criminalité organisée. "Depuis 2023, 800 personnes en lien avec la DZ Mafia ont été arrêtées. 500 ont été incarcérées mais très peu ont été jugées", note-t-il.

Si, pour les spécialistes interrogés par l'AFP, la création du Pnaco "permet l'incarnation de la lutte contre la criminalité organisée", ce qui compte c'est "la dimension" des moyens policiers et judiciaires mobilisés pour "enrayer l'embolisation de la chaine pénale".

Reste un point qui les interroge: "l'absence de prise de conscience sociétale" des risques du narcobanditisme. Les consommateurs "font vivre les trafiquants. Sans eux, pas de trafic", résume un enquêteur.

"Un Français sur 60, relève-t-il, se dit prêt à consommer de la cocaïne: il faut (...) que les gens intègrent la menace de la criminalité organisée dans leur quotidien comme le terrorisme, mais très peu se sentent concernés". Et de déplorer qu'aucune personnalité marseillaise de la société civile n'ait donné de la voix après l'assassinat de Mehdi Kessaci.

Par Murielle KASPRZAK, Nicholas MC ANALLY et Sylvie MALIGORNE / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP

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