Meurtre de Lyhanna, colère devant les tribunaux, protection de l’enfance, violences faites aux femmes, responsabilité politique, justice spécialisée, réforme des retraites et recomposition politique. Au micro de Sud Radio, Aurélien Pradié a répondu aux questions de Jean-François Achilli.
"Il y a une faillite totale de ce pays"
Jean-François Achilli pour Sud Radio : Vous avez vu la colère exprimée devant les tribunaux après le meurtre de Lyhanna. Faut-il tout mettre à plat ?
Aurélien Pradié : “Vous ne voyez pas ce qui se joue sous nos yeux ? Ce grand pays que nous aimons est aujourd’hui incapable de protéger ses propres enfants contre la prédation. Depuis des mois, je n’arrive pas à trouver une seule raison de sourire le matin, non pas parce que je serais dépressif, mais parce que j’ai une totale conscience de la faillite de ce pays. Oui, il faut tout revoir de A à Z, absolument tout.”
🗣️@AurelienPradie : "La France est incapable de protéger ses enfants. Il faut tout revoir de A à Z, tout le système est en faillite ! Et pendant ce temps, on nous parle des histoires d'amour de @J_Bardella et de la salle de sport de @GabrielAttal !"
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Vous dites que la protection de l’enfance n’est pas le seul symptôme de cette faillite ?
“Ce n’est pas le seul sujet. La mortalité infantile, celle des bébés de moins d’un an, a toujours diminué dans notre pays, et depuis dix ans elle augmente. Sur les féminicides, lorsque j’ai fait voter une loi en 2019, 117 femmes avaient été assassinées, et nous sommes montés ensuite à des chiffres encore plus graves. La loi a servi, mais tout le système est en faillite.”
Qu’est-ce qui vous choque dans le débat politique actuel ?
“Ce qui est insupportable, c’est la misère du débat politique, cette comédie humaine permanente. On parle des histoires d’amour de Jordan Bardella, des salles de sport de Gabriel Attal ou d’autres numéros comiques. Pendant ce temps-là, nous ne sommes pas capables de protéger nos propres enfants. C’est cela le vrai sujet, et tout le reste est misérable.”
"La démocratie crève de l’irresponsabilité individuelle"
Sébastien Lecornu promet une nouvelle loi et réunit plusieurs ministres. Faut-il de nouvelles mesures ?
“Qu’est-ce qu’on fout depuis des années ? En 2022, j’ai fait voter à l’Assemblée nationale une loi à une voix près pour créer une juridiction spécialisée destinée notamment à protéger les femmes et les enfants. Cette loi a été votée en première lecture le 1er décembre 2022, puis plus rien. À chaque drame, on va se réveiller, alors que cela fait des années que nous devrions nous y coller matin, midi et soir.”
Vous dénoncez l’écart entre la gravité des sujets et le "spectacle politique" ?
“La raison de cette colère, c’est l’écart abyssal entre le spectacle politique, ce divertissement bas de gamme, et la gravité des sujets. Ma colère est liée à une impatience, parce que je piétine tous les jours en attendant qu’on s’attaque enfin aux vrais sujets. La seule préoccupation du gouvernement depuis des mois, c’est de se sauver la peau. On cherche à éviter une motion de censure alors qu’il faudrait se coller à la gravité de la tâche.”
Le drame révèle-t-il un manque de moyens ou un problème systémique ?
“C’est tellement facile d’accuser le système. On accuse le système et, comme cela, on se défausse des responsabilités individuelles. Il y a évidemment un sujet de moyens dans la justice, c’est incontestable. Mais il y a aussi un sujet de responsabilité individuelle, notamment lorsqu’un magistrat commet une faute et qu’il n’est pas possible de passer entre les gouttes.”
Vous évoquez aussi le passage du suspect au conseil régional d’Occitanie. Que reprochez-vous ?
“L’individu soupçonné de cette horreur a été salarié du conseil régional d’Occitanie, a priori plusieurs fois, au moins dans un lycée. Il a fait l’objet d’un signalement pour comportement inapproprié, et la sanction a été un blâme, un petit blâme administratif. Il n’y a pas eu d’article 40, c’est-à-dire de signalement au procureur de la République. Lorsqu’on est responsable politique, l’article 40 n’est pas une option ni quelque chose d’accessoire.”
Vous avez interpellé Carole Delga, présidente de la région Occitanie. Que vous a-t-elle répondu ?
“Elle m’a répondu qu’elle ne me répondrait pas et qu’elle réservait ses réponses à la justice. Je ne veux accabler personne, mais je veux dire qu’une démocratie crève de l’irresponsabilité individuelle. Quand on a un peu d’honneur en politique, on assume, y compris de mettre en jeu sa responsabilité. Ce prédateur aurait bien sûr dû être repéré dès cette époque-là.”
"Il faut retourner la table pour de vrai, qu'une époque politique se termine"
Certains manifestants ont demandé la démission de Gérald Darmanin. Est-ce le bon sujet ?
“Ce n’est pas le sujet nécessaire. On peut faire démissionner Darmanin, mais cela changera quoi au fond du sujet ? Ce drame révèle notre faillite, et je le redis, une société qui n’est pas capable de protéger ses propres enfants de la prédation perd sa raison d’être. Tous les débats autour de la pré-présidentielle sont secondaires.”
Vous critiquez ceux qui annoncent déjà leur candidature à la présidentielle ?
“Quand je vois encore des responsables politiques se réveiller le matin en se disant qu’ils vont annoncer leur candidature à la présidentielle, je trouve cela dingue. Il faut vraiment avoir un sens des priorités totalement déréglé. Il faut que cette époque finisse. J’attends des femmes et des hommes bâtisseurs qui arrêtent de se regarder eux-mêmes et regardent enfin les défis de ce pays.”
Faut-il une loi-cadre rapide sur les violences faites aux femmes et aux enfants, comme le propose Yaël Braun-Pivet ?
“Je suis très favorable à ce que nous ayons ces débats comme nous les avons eus il y a quelques années. La loi sur la juridiction spécialisée a déjà été votée en première lecture. Mais il faut sortir de la parole performative, où l’on dit les choses comme si elles étaient faites alors que rien ne se produit. Pour cela, il faut retourner la table pour de vrai.”
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Que signifie, concrètement, retourner la table ?
“Peut-être faut-il qu’une époque politique se termine. Dans les semaines et les mois qui viennent, il va falloir sortir totalement du modèle politique dans lequel nous sommes aujourd’hui. Il faudra des femmes et des hommes engagés, capables de relever ces défis, et je prendrai ma part comme député. Lorsque j’ai quitté Les Républicains, ce n’était pas de gaieté de cœur, mais parce que je voyais que ces bidules d’une autre époque nous faisaient tourner en rond.”
"Notre moment ressemble à celui de l’après-guerre"
Votre livre “Dignité” rassemble plusieurs personnalités. Que ressort-il de ces auditions ?
“Nous avons rassemblé des dizaines de femmes et d’hommes, du général Lecointre jusqu’à François Ruffin. L’un des chapitres porte sur cette question : protégeons-nous vraiment nos enfants ? Il en ressort la nécessité de tout revoir. Mais ceux qui ont participé au système ne peuvent pas être ceux qui participeront à la suite de la même manière.”
Vous dites pourtant que tout le monde affirme vouloir tout revoir. Quelle différence faites-vous ?
“Je sais que cela peut paraître impuissant, mais j’ai fait ma part. J’ai porté deux lois, dont une a été votée en première lecture avant d’être abandonnée par le gouvernement de l’époque. Nous avons les clés pour agir. Si demain il y a un sursaut collectif pour tout revoir de A à Z, je suis prêt à y prendre ma part.”
L’Insee évoque trois millions d’habitants en moins en 2070, et le Conseil d’orientation des retraites (COR) envisage un âge de travail proche de 68 ans. Comment analysez-vous ce sujet ?
“Je me suis opposé à l’ancienne réforme des retraites parce qu’elle n’a rien produit. À l’époque, j’avais dit que la clé était la durée de cotisation plus que l’âge légal, et beaucoup disaient que je racontais n’importe quoi. Aujourd’hui, beaucoup reprennent cette idée. Mais le sujet fondamental, c’est la démographie, car notre système social va s’effondrer si nous ne réglons pas cette question.”
Vous liez la démographie à la protection de l’enfance ?
“Comment voulez-vous pousser des femmes et des hommes à avoir des enfants si la mortalité infantile augmente dans ce pays ? On traite toujours les sujets par le petit bout de la lorgnette. Je pense que notre moment ressemble à celui de l’après-guerre, avec un pays dans un état de ruine, dans des circonstances différentes. Comme à l’après-guerre, il faut tout reconstruire avec des femmes et des hommes ayant le sens de l’aventure.”
"On a besoin d’une équipe de pirates !"
Les partis politiques sont-ils morts à vos yeux ?
“Ceux que nous connaissons aujourd’hui sont morts, oui, c’est une certitude. Je ne vois pas ce que j’irais faire dans ces structures. Beaucoup ont participé à la même histoire, y compris certains qui prétendent aujourd’hui incarner une rupture. Il y a des moments où il est bon de ne pas participer à des fins d’époque.”
Karim Bouamrane tient un discours qui ressemble au vôtre. Peut-il y avoir un rassemblement plus large ?
“Si nous sommes plusieurs à le dire, tant mieux. Mais il faut aller au bout de son courage politique. Nous avons besoin d’une équipe de pirates, avec des valeurs fondamentales. Il faut des gens étranges en politique, qui ne soient pas enfermés dans les carcans et qui disent parfois des choses qui dérangent.”
Qui pourraient être ces rebelles et ces pirates ?
“Pendant un an, au Collège des Bernardins, autour de la dignité, nous avons rassemblé des femmes et des hommes très différents. Cela va de François Molins au général Lecointre, jusqu’à François Ruffin, des acteurs de la CFDT ou Ahmad Massoud venu d’Afghanistan parler de résistance aux talibans. Ce sont des gens hors du commun, parfois étranges dans leur registre, et c’est précisément ce dont nous avons besoin. Je ne veux pas donner de noms, parce qu’il y en a que je ne connais pas encore.”
Vous voulez donc éveiller une autre forme d’engagement politique ?
“Nous avons tellement connu les vieux carcans, les primaires, les partis politiques et les appareils, que nous avons du mal à penser autrement. La responsabilité politique aujourd’hui est d’éveiller dans la conscience collective un goût de la piraterie et un goût de l’aventure. Tout cela, en réalité, c’est être gaulliste. C’est ce que les gaullistes ont toujours fait, et c’est ce qu’ils doivent faire demain.”
Sur les parquets spécialisés, votre loi peut-elle être réactivée rapidement ?
“Cette loi a été adoptée en première lecture, mais elle n’a pas fait la navette parlementaire. La suite dépendait du Sénat ou du gouvernement, et le gouvernement s’y était opposé à l’époque. On nous expliquait que c’était trop compliqué. Pourtant, cette loi peut être immédiatement réactivée dans le cadre d’une nouvelle discussion.”
Dès qu’un signalement concerne un comportement inapproprié sur mineur, faut-il déclencher une alerte plus forte ?
“Évidemment. Lorsqu’un agent contractuel de la région, embauché dans au moins un lycée, reçoit un blâme pour comportement inapproprié sur une mineure, à quel moment se dit-on que cela ne mérite pas un article 40 ? Tout cela montre la chaîne d’irresponsabilité collective. Et moi, je trouve cela insupportable.”
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