Les professionnels alertent sur une accumulation de difficultés qui menace l'équilibre de nombreux commerces. En 2025, pour la première fois depuis le début du suivi du Centre national du livre, les fermetures ont été plus nombreuses que les ouvertures.
Libraires en France : un modèle économique sous pression
Longtemps présentées comme l'un des symboles de l'exception culturelle française, les librairies traversent aujourd'hui une période particulièrement délicate. Derrière l'image chaleureuse des rayonnages et du conseil personnalisé se cache une réalité économique de plus en plus tendue. Entre la concurrence du commerce en ligne, la baisse du temps consacré à la lecture, l'augmentation des coûts de fonctionnement et l'évolution des habitudes de consommation, les libraires doivent composer avec de multiples défis.
Les indicateurs récents témoignent de cette fragilité. Selon les données du Centre national du livre (CNL), l'année 2025 a marqué un tournant : 83 librairies ont ouvert leurs portes, tandis que 85 ont fermé, entraînant pour la première fois un solde net négatif. Cette évolution intervient dans un contexte de recul des ventes et d'augmentation continue des charges fixes. Le premier trimestre 2026 a même été marqué par une baisse des ventes de l'ordre de 6%.
Les grandes enseignes elles-mêmes ne sont pas épargnées. Ces derniers mois, plusieurs acteurs majeurs du secteur, dont Gibert ou le groupe Nosoli, qui réunit notamment Furet du Nord et Decitre, ont connu d'importantes difficultés financières. Les libraires indépendants, dont les marges sont traditionnellement très faibles, apparaissent particulièrement vulnérables dès que l'activité ralentit.
Au-delà des chiffres, les professionnels observent une transformation profonde des comportements culturels. Le temps consacré à la lecture recule dans de nombreuses catégories de population, tandis que les écrans occupent une place grandissante dans les loisirs quotidiens. Cette évolution se traduit mécaniquement par une baisse de la fréquentation des librairies et du nombre de livres vendus.
Le coût prohibitif du stationnement tue les petits commerces, notamment les librairies
Pour Gérard Collard, libraire à La Griffe Noire de Saint-Maur-des-Fossés, les difficultés sont également liées à des obstacles très concrets du quotidien. Au micro de Sud Radio, il pointe notamment les problèmes d'accès aux commerces de centre-ville : "Puis, il y a un autre truc qui se rajoute là-dessus, qui est terrifiant et qui nous fait perdre beaucoup, beaucoup d'argent : c'est le stationnement, et comment on va dans les villes. C'est bien beau d'être écolo, je suis tout à fait d'accord qu'on pédale, qu'il n'y ait plus de pollution et tout. Mais pour les gens dans ma ville, c'est impossible ! Il y a des trucs de stationnement avec une machine, il y a les gars derrière les arbres pour vérifier. Et quand il y a des places ! Et les gens vous envoieent des mails en disant 'je suis désolé, je ne viens plus chez vous, je vais chez Amazon parce que Amazon : je clique, mes livres, je les ai'. J'ai un monsieur il y a pas longtemps : ça lui a coûté 38 euros pour deux minutes devant chez nous ! Les petits commerces dans les centres-villes, c'est un énorme problème de logistique !"
Cette concurrence d'Amazon et des plateformes numériques revient fréquemment dans les témoignages des libraires. Pourtant, la vente en ligne n'apparaît pas nécessairement comme une solution miracle. "Je ne peux parler que de mon expérience. Alors, pas tellement ! On a établi un site de vente par Internet, donc ça fonctionne très bien. Mais c'est pareil : ça demande un boulot. Et puis, des petits libraires, ils ont pas les moyens de faire ça. Il faut bien que les gens se rendent compte [qu'en France], ils ont le maillage de libraires le plus extraordinaire d'Europe ! C'est des gens qui gagnent rien… Et donc, ils ont des tas de gens qui sont en bas de chez eux, mais ça va disparaître. Parce que, économiquement, ça va bien quand l'argent est là. Mais quand il y a la situation actuelle, tout se rétrécit !", estime Gérard Collard à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
La question du prix des livres constitue également un sujet sensible. Si le prix unique du livre protège en partie le réseau des librairies françaises, certains lecteurs jugent les ouvrages trop coûteux, notamment dans un contexte d'inflation. "Attendez, moi, je veux bien que ce soit trop cher. Mais quand ils vont acheter des Nike ou qu'ils vont acheter des téléphones à je sais pas combien. Et tous les abonnements qu'il y a… Là, rien n'est cher, quoi !", s'exclame Gérard Collard.
Les petits livres ne se vendent plus… et les audio-livres ne constituent pas une solution
Gérard Collard constate également une évolution des critères d'achat : "C'est terrifiant ! C'est-à-dire que vous ne vendez plus des petits livres. Parce que les gens voient le prix d'un livre. Il y a quoi ? Il y a 200 pages ou 100 pages. Et ils se disent : "pour le prix d'un livre qui est comme ça, pour 18 euros, je vais avoir deux livres de poche'. Et donc, ils vont vers le livre de poche".
Enfin, l'essor des formats audio ne convainc pas totalement le libraire : "Aux États-Unis, il y a des gens qui croient qu'ils sont grands lecteurs parce qu'ils mettent Marcel Proust en DVD, et ils font leur traje. Mais c'est le côté passif. C'est-à-dire que vous recevez, mais vous n'avez pas l'attention que vous avez [si vous faites autres chose en même temps]. Je n'en sais rien, mais je ne le sens pas. Parce qu'en plus, le marché de l'audio, c'est pas non plus… Si vous écoutez quelque chose en pédalant, ce n'est plus un livre, c'est quelque chose d'autre. Un livre, c'est quelque chose qui vous demande un effort d'attention. C'est-à-dire que quand vous lisez, vous posez votre livre et vous faites rien d'autre, vous lisez et vous faites votre imaginaire. Ce n'est pas la voix de quelqu'un d'autre non plus, c'est la vôtre. C'est le principe des livres que vous avez adorés et que vous regardez à la télévision dans une adaptation - vous dites 'mais ça n'a rien à voir !'. C'est autre chose. Mais c'est un choix de société, hein. Les gens, ils auront la société qu'ils veulent, hein. S'ils considèrent que le livre ne doit plus exister, bah, c'est leur choix, hein", estime Gérard Collard.
Malgré ces inquiétudes, les libraires continuent de défendre leur rôle de prescripteurs culturels et de lieux de vie. Mais pour beaucoup d'entre eux, la survie du réseau passera aussi par une prise de conscience collective de la valeur économique et culturelle de ces commerces de proximité.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Valérie Expert.