Dans son nouvel ouvrage "Les Inquisiteurs", publié chez Fayard, Jacques Cardoze revient sur près de trente ans de journalisme au sein de France Télévisions. De ses débuts de jeune reporter passionné à sa rupture progressive avec l’institution, il décrit une rédaction d’investigation traversée par des tensions éditoriales, des sensibilités politiques et des choix de sujets parfois contestés. Un récit intérieur qui interroge la fabrication de l’information dans le service public.
"C’était quelque chose de magique" : les débuts d’un jeune reporter à France 2
Invité dans le choc des idées, il entame son récit en revenant sur ses débuts à France 2, qui lui ont permis de découvrir un univers qu’il décrit comme vertigineux pour un jeune journaliste. L’accès au terrain, la promesse de l’enquête, la possibilité de raconter le monde au plus près des faits : tout cela lui donne le sentiment d’un privilège rare. Il rejoint notamment l’équipe de Benoît Duquesne, figure fondatrice de Complément d’enquête, et s’inscrit dans une génération de reporters nourris par une forte culture du terrain. "C’était quelque chose de magique. Pouvoir être à France Télévisions."
Dans ces années-là, la chaîne dispose encore de moyens importants et s’inscrit dans une dynamique de concurrence frontale avec TF1. Cardoze se souvient d’une maison en transformation, où la volonté est clairement de secouer une rédaction jugée trop prudente, en s’appuyant sur de jeunes journalistes considérés comme plus offensifs et plus mobiles. Lui s’y engouffre avec enthousiasme, porté par une curiosité presque insatiable pour le reportage et l’international.
⚡️@JacquesCardoze présente son ouvrage 'Les inquisiteurs' dans lequel il revient sur son expérience au sein de France Télévisions #LeChocDesIdées
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🗣️ "Il n'y a aucune remise en question, un manque de curiosité, une incapacité à penser contre soi-même... Tout ce en quoi je croyais… pic.twitter.com/gqPMnjieNM
"On ne veut pas faire le jeu du Front national"
Au fil de son parcours, Jacques Cardoze décrit un mécanisme qu’il estime récurrent : les sujets ne sont pas seulement jugés sur leur intérêt journalistique, mais avant tout sur leur réception supposée dans le débat public. Lors des conférences de rédaction, les projets sont discutés, arbitrés, parfois contestés, et certaines propositions rencontrent selon lui davantage de résistances que d’autres.
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🗣️ "Lorsque je proposais certains sujets, comme une enquête sur les violences gratuites, on me répondait 'on ne veut pas faire le jeu… pic.twitter.com/o29b2QQFfU
Il pointe notamment des sujets touchant à la violence, à l’insécurité ou à certaines figures politiques, qui auraient suscité des débats internes particulièrement vifs. Dans son récit, une phrase revient comme un marqueur de ces hésitations éditoriales : "On ne veut pas faire le jeu du Front national."
Pour lui, cette prudence, compréhensible dans un média public, peut néanmoins produire des effets indirects sur la hiérarchie des sujets. Certains thèmes sont plus facilement validés, d’autres davantage discutés, voire ralentis ou reformulés, en fonction de leur charge politique perçue.
Enquêter sur Mélenchon ? "C'est compliqué Jacques..."
Parmi les exemples qu'il développe dans Les Inquisiteurs, Jacques Cardoze revient longuement sur les difficultés qu'il dit avoir rencontrées lorsqu'il souhaitait consacrer une enquête à Jean-Luc Mélenchon. Pour le journaliste, l'affaire dite du "La République, c'est moi !", à la suite de la perquisition du siège de La France insoumise en 2018, constituait un sujet d'investigation qui s'imposait naturellement. Les images tournent alors en boucle sur les chaînes d'information, le leader insoumis est au cœur de l'actualité et Cardoze estime qu'il y a matière à raconter le fonctionnement et les évolutions de son mouvement politique.
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🗣️ "Après le fameux 'La République c'est moi', il me paraissait évident qu'il fallait faire une enquête sur Mélenchon. On m'a répondu… pic.twitter.com/wRHrRc8OII
Pourtant, selon lui, la proposition ne suscite pas l'enthousiasme espéré au sein de la rédaction. "Mais c'est compliqué, Jacques... ", lui répond-on. "On m'a répondu que ce n'était pas possible, car LFI nous révélait trop de sources", relate-il. Il admet comprendre que le sujet provoque des réticences chez certains de ses collègues. "Je connais un peu les opinions des uns et des autres. Sans que ce soit dit, je comprends qu'il y a des réticences", explique-t-il.
"Elle fiche les jetons à tout le monde" : Élise Lucet au centre du système
Au fil de son livre, une personnalité revient à plusieurs reprises : Élise Lucet. Jacques Cardoze ne remet pas en cause sa place dans le paysage audiovisuel français. Il reconnaît même qu'elle a profondément marqué le journalisme d'investigation : "La plus puissante, et puis c'est la journaliste préférée des Français en matière d'investigation."
Selon lui, la présentatrice de Cash Investigation a réussi à imposer un style qui a largement façonné les magazines d'investigation de France Télévisions. Il estime toutefois que le fait de lui avoir également confié Envoyé spécial a contribué à brouiller la frontière entre reportage et enquête, faisant progressivement évoluer l'émission vers une logique davantage centrée sur la recherche du scandale.
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🗣️ "Personne n'ose s'élever contre Élise Lucet. Elle fout les jetons à tellement de gens, y compris à la présidence, qu'on finit par… pic.twitter.com/l5ZvFGIksi
Mais c'est surtout son influence au sein du groupe que Jacques Cardoze décrit dans Les Inquisiteurs. À ses yeux, Élise Lucet aurait acquis un poids considérable après la mobilisation menée en 2017 contre un projet de réduction des émissions d'investigation. À l'époque, rappelle-t-il, la journaliste lance le mouvement #TouchePasAMonInfo, soutenu par plusieurs personnalités publiques, poussant la direction à revoir ses ambitions.
Pour l'ancien rédacteur en chef de Complément d'enquête, cet épisode a durablement modifié les rapports de force internes : "Elle fiche les jetons à tellement de gens, y compris à la présidence, qu'on finit par se ranger à son positionnement." Selon lui, l'influence serait davantage culturelle et symbolique. Il décrit une journaliste qui exercerait une véritable fascination sur une partie de la rédaction : "Elle a marqué une génération." L'ancien reporter va même plus loin en évoquant une forme de leadership presque charismatique : "Il y a un côté gourou. Et un côté Zorro."
À ses yeux, cette position dominante contribuerait à installer une certaine vision de l'investigation au sein du service public, où la recherche de scandales finirait parfois par prendre le pas sur le reportage traditionnel. Une analyse qui constitue l'un des fils rouges de son ouvrage, même s'il prend soin de rappeler qu'il juge les émissions d'investigation "totalement utiles" et ne remet pas en cause leur existence.
Vous pouvez retrouver l'émission intégrale ici.